A chaque saison des pluies, ils devaient se battre pour empêcher l’eau de submerger leurs maisons. Ils s’étaient trouvé des lits éloignés du sol, les plus petits avaient besoin d’une échelle pour aller se coucher et toucher le sol, le matin. Ils s’étaient équipés avec toute sorte de matériel pour faire face à l’inondation. Malheureusement, chaque année, la rivière inventait de nouveaux caprices qui déjouaient leurs prévisions avec une perfection étonnante, comme si elle se moquait d’eux. Aucune inondation n’était similaire à une autre, et il était très difficile de savoir ce que chaque année aller leur apporter. Par conséquents, certains de leurs équipements étaient à peine utilisés qu’ils devaient être jetés. C’était physiquement fatiguant, émotionnellement frustrant et financièrement très lourd. Dans le village vivaient trois architectes, tout à fait capables d’ériger des barrières pour garder la rivière dans son lis. Seulement, ils n’avaient pas assez de poids pour influencer les décisions de la mairie, et ils avaient fini par abandonner et se résigner, condamnés à jouer au jeu de la chasse à l’eau, chaque année, avec les profanes en génie civile. Ils savaient parfaitement ce qui devait être fait pour résoudre le problème, mais leur parole était sans importance. Le maire leur avait fait comprendre qu’ils n’avaient rien de spécial et que lui maîtrisait la situation. Pour avoir ignoré leur apport, le maire causa des torts considérables au village. Son manque de perspicacité coûta cher aux villageois, des années durant.

 

 

 

Chacun d’entre est unique et irremplaçable. Chacun d’entre nous a quelque chose de précieux, quelque chose d’irremplaçable et dont notre nation a désespérément besoin. Et c’est la mise en commun de tous les précieux dons dont une société dispose qui détermine le degré de bonheur de celle-ci. Cette chose ne vient pas de nous, elle vient de Dieu. C’est pourquoi, même quand nous la croyons insignifiante par fausse humilité ou par conditionnement, elle ne l’est pas du tout. Chacun est important. Ce qui vient d’un Dieu infini en bonté et en puissance ne peut être insignifiant. Moïse n’avait qu’un simple bâton de berger, mais Dieu le voulait diplomate, législateur et père d’une nouvelle nation. Mais avant qu’il en s’en serve pour accomplir la mission divine pour son peuple, ce n’était qu’un bâton de bois. Oh non, aucun talent, aucun individu n’est insignifiant.

 

 

 

Nous sommes donc tous importants, des Moises qui s’ignorent peut-être, mais doté de talents dont notre nation a besoin. Pour certains, c’est la passion pour l’ordre et la capacité d’organiser les choses et les gens pour un maximum d’efficacité et d’ordre. Pour d’autre, c’est une passion folle avec les chiffres. Pour d’autre, c’est la capacité d’imaginer des solutions à des problèmes complexes. Pour d’autres, c’est une soif insatiable de propager la connaissance. Pour d’autre, c’est la passion de voir un peuple en bonne santé, bien nourri et qui se prend en charge. Pour d’autres encore, c’est l’engouement de manipuler les objets pour en faire quelque chose d’utile ; la liste n’est pas exhaustive.

 

 

 

Mais, nous naissons dans une société qui valorise certaine de ces choses et qui en dévalorise d’autres. Pour voir ce que la société valorise, suivez l’argent. Les métiers les plus payants sont une indication de ce que les décideurs trouvent plus important. Avec le temps, leur décision devient la norme, et nous avalons ce mensonge inconsciemment. Comme nous sommes conditionnés par notre environnement, ceux dont les dons ne sont pas valorisés par la société finissent par croire qu’ils ne valent pas grand-chose. Ils perdent toute estime de soi et essayent de trouver la satisfaction de vivre en imitant ceux dont les talents sont valorisés. Ils perdent l’originalité dont ils tirent de leur Créateur pour devenir des copies de quelqu’un d’autre. Cette tragédie est l’une des plus tragiques, pour deux raisons majeures. Premièrement, c’est une énorme injustice contre des gens qui sont, en principe, utiles à leur société autant que tout autre individu (si pas plus). Deuxièmement, nous en souffrons tous car nous ratons certains ingrédients qui étaient supposés rendre notre vie commune plus agréable. Si vous méprisez le métier d’enseignant, par exemple, et que les enseignants vivent des vies aigries, ce sont des générations d’enfants qui en pâtiront, et c’est tout le pays qui se retrouvera avec des prétendus intellectuels, médiocres dans tout ce qu’ils font.  

 

 

 

Le Burundi est l’un de ces pays où la valorisation de chaque talent a lamentablement échoué. Par conséquent, des millions de citoyens talentueux vivent une vie d’humiliation, de misère et de honte à cause de cet échec dont ils ne sont pas responsables. Qui ne connait pas la galère des sportifs, des chanteurs et d’autres artistes (exceptés ceux qui, par miracle, parviennent à sortir des filets de la dévalorisation) ? Qui ne sait pas que beaucoup de nos enseignants disent qu’ils enseignent en attendant un emploi ? Qui ignore les maigres salaires des plantons et d’autres petits fonctionnaires de l’état ? nos inventeurs et nos savants potentiels croupissent sous le mépris d’une société qui a des règles déréglées. Or, aucune société ne peut connaître paix et prospérité si elle ne parvient pas à valoriser chacun de ses composants à sa juste valeur ; et surtout si elle ne parvient pas à mettre chacun dans la place où il / elle peut le mieux déployer son talent et servir ses concitoyens le plus.

 

 

 

Prenons un exemple : une très bonne équipe de football qui n’a jamais connu de défaite. Prenez le gardien de but, faites de lui un attaquant, et remplacez-le par un des attaquants. Prenez les défenseurs et mettez-les au milieu du terrain, pour mettre ceux qui tiennent le milieu à la place des défenseurs. La même équipe, avec les mêmes individus, va certainement perdre le prochain match. Et pourtant, elle a les mêmes capacités et le même potentiel. Il ne suffit pas que chacun de nous vive, chacun doit être à la place qu’il faut. Mes chers compatriotes, cessons de blâmer le diable, les démons, la sécheresse, la pluie, les ethnies ou les individus. Nous avons tout ce qu’il nous faut pour être ce que nous voulons être. Ce qui nous cause des problèmes, ce sont nos règles déréglées. La pendule de notre nation a été dérèglée, son système de fonctionnement est en errance, et nous vivons en désaccord avec les lois de la nature. Une telle vie doit assurément être malheureuse.

 

 

 

Il y a une pendule nationale en débandade, une pendule qui dicte le rythme de notre vie. Et, à voir le genre de vie que notre peuple vit depuis plus d’un demi-siècle, la pendule est mal réglée, très mal réglée. Mais, où est cette pendule ? Qui en contrôle le réglage, et comment peut-elle être bien réglée ? Voilà des questions pertinentes qui réclament des réponses urgentes. Il y a un incendie récurrent qui ravage le paysage de notre vie depuis plus d’un demi-siècle. Nous avons longtemps fait le pompier, apportant des aides de secours ici et là, organisant dialogues et négociations, proposant des accords pour stabiliser le pays, signant des traités et des conventions pour contenir les impulsions destructrices, promulguant des lois pour arrêter la fumée, proposant des constitutions pour mettre à l’inconstitutionnalité des régimes.

 

 

 

Pendant un temps, le feu semblait maitrisé – et nous avons jubilé. Et puis, nous avons été répétitivement surpris par la résurgence des flammes, plus sévères qu’avant. Pompiers que nous sommes, nous nous sommes précipités sur les flammes comme avant, des fois avec des techniques dépassées. Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, nous risquons de passer notre vie à atteindre un incendie qui ne fait que changer de point d’attaque, et de léguer à nos enfants un jeu fatiguant et interminable. Reconnaissons quand-même que notre arsenal de pompiers a contribué à la réduction de l’ampleur des dégâts ; mais admettons qu’il n’a pas vraiment touché la source de l’incendie. Pour revenir à l’image d’une pendule, nous avons forcé ses bras (à la main) à revenir aux positions normales sans remettre en règle son système de fonctionnement. Dans de telle circonstances, tôt ou tard, le système dérèglé finit toujours par avoir raison de nos efforts.

 

 

 

Pour connaitre le bonheur collectif dont nous avons tous soif, il nous faut valoriser chaque citoyen et chaque talent. Et s’il faut que chaque individu et que chaque talent soit valorisé, le réglage de la pendule doit se faire par les mains les plus habiles. Si les mains maladroites, paresseuses, peureuses ou mal intentionnées règlent la pendule, tout le système sera dysfonctionnel. Oui, les heures sont désordonnées, mais elles ne seront ordonnées que si la pendule est bien réglée. Un simple effort de redressement de la pendule vaut mieux que milles actions contre les heures désordonnées. La vérité contenue dans une affirmation philosophique ainsi que son utilité dépendent de la supposition (assumption) sur laquelle elle se fonde. Si l’affirmation ne marche pas, il vaut mieux passer une heure à maîtriser la supposition plutôt que passer mille ans à manipuler une affirmation qui s’écarte de la supposition dont elle émane.

 

 

 

La précision d’une formule scientifique dépend de sa proximité par rapport à la loi de la nature selon laquelle le domaine concerné par la formule opère. Si une fusée s’écarte de son orbite pour des raisons inexpliquées, il faut d’abord s’assurer que sa structure et son mode de fonctionnement ne s’écartent pas des implications de la loi de la gravité au lieu de perdre une éternité à corriger des problèmes techniques. Notre fusée progresse très maladroitement depuis si longtemps. Nous avons revu chacune de ses parties, mais elle continue à nous surprendre par un comportement bizarre et dangereux. Nous devons maintenant retourner aux principes qui en déterminent le fonctionnement et l’adapter à eux. La solidité d’un bâtiment dépend de sa fondation. On a beau embellir un bâtiment sans fondation ou avec une fondation défectueuse, il finit par s’écrouler. Au lieu de continuer à nous battre contre les murs qui menacent de s’écrouler, au risque d’y perdre notre vie, focalisons-nous plutôt sur la fondation.

 

 

 

Il y a des Moïses qui ont des bâtons à la main et qui, pris entre les tenailles d’une société dysfonctionnelle, croient qu’ils ne sont rien. Mais, derrière cette humble vie de berger se trouve, peut-être, une capacité insoupçonnée de régler la pendule, d’aligner le système de fonctionnement de la fusée sur la loi de la gravité. Oui, la nation avait besoin de juges, mais ils ne pouvaient pas précéder Moïse. Il fallait d’abord une base morale et légale pour que leur action soit salutaire pour le peuple. Moïse devait d’abord fabriquer et régler la pendule légale, et les jugeaient devaient la faire fonctionner selon l’esprit qui l’avait fait naître. Se peut-il que les nôtres ont précédé Moïse ? Se peut-il que l’esprit derrière nos lois ne soit pas de nature à faire fonctionner la nation correctement ? se peut-il que nous voulions un fruit d’un arbre qui n’existe pas encore ? Se peut-il que nous voulions vivre une vie normale avec une pendule dysfonctionnelle ?   Dans tous les cas, s’il y a une pendule à régler, c’est qu’il y a des mains habiles pour la régler, mais qui sont peut-être occupées ailleurs. Dieu n’est pas dupe, Il n’a pas créé l’homme avant d’avoir préparé un jardin d’arbres fruitiers avec des fruits prêts pour la consommation. Il n’a pas créé la soif avant de créer l’eau. Il me semble que, dans sa façon de faire, la solution précède le problème. Mais l’homme doit faire preuve de sagesse pour découvrir la solution là où elle se cache.