De l’école primaire à l’université, j’ai toujours eu un enseignant devant moi (en tout cas, presque toujours); et n‘eut été l’œuvre formatrice et éducative de mes enseignants, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. Et si tu peux lire ces paroles, c’est que tu es comme moi. Nous avons eu la chance de faire des études. Oui, j’ai aussi des raisons de me plaindre de notre système éducatif, mais cela n’est pas le plus important. Ce qui compte le plus, c’est que notre pays n’a jamais totalement foiré au point de ne pas pouvoir rendre des services de base à la population. Les manquements ont été nombreux, les injustices n’ont pas manqué. Mais, au moins, nous avons eu ce que nous avons eu. Les choses auraient pu être de loin pires. Et puis, il est plus sage ne pas laisser ce que nous n’avons pas eu nous faire perdre de vue ce que nous avons eu.  

 

 

 

Lorsque j’étais à l’internat, j’ai trouvé que notre alimentation brisait le record de ce que le Burundais moyen pouvait espérer. J’ai vu la viande et le poisson venus des pays Scandinaves[1] rendre nos plats plus délicieux, sans beaucoup comprendre ce qui se passait. Oui, les injustices commises par le Nord contre le Sud sont indéniables, mais je me permets d’être naïvement honnête et de reconnaître que le Nord a aussi contribué à faire de moi ce que je suis. D’une façon ou d’une autre, le lecteur de ces paroles a aussi bénéficié des libéralités des pays étrangers. Des citoyens d’autres pays ont payé les taxes et les impôts, et l’UNICEF, l’OMS ou le Pam ont eu les fonds nécessaires pour faire ce qu’ils ont fait. Quand nous percevions la bourse à l’université, nous ne nous posions pas beaucoup de questions sur sa provenance. Aujourd’hui, je comprends que des gens dont les identités me resteront probablement inconnues, au Burundi et ailleurs, ont donné leur argent pour que je puisse guérir de l’analphabétisme et de l’obscurantisme.

 

 

 

Quand j’y ai pensé un peu plus sérieusement, je me suis vite rendu compte que nous avons une dette morale envers notre peuple et l’humanité. Nous ne pouvons pas nous désintéresser du bien-être de notre peuple et des autres peuples sans faillir à notre obligation morale et nous rendre coupables d’ingratitude et d’irresponsabilité. Notre peuple a donné le peu qu’il avait pour faire fonctionner le gouvernement ; et celui-ci a pu payer les enseignants, les infirmiers, les agents de l’administration et tous les autres fonctionnaires dont l’action a été un coup de main pour notre progrès humain, physique et intellectuel. Notre peuple n’était pas si riche ; il a donné sur le peu qu’il avait. C’est grâce à lui que nos enseignants ont pu nous accompagner le long de notre parcours scolaire et académique. Nous devons nos diplômes, non seulement à notre assiduité, mais aussi aux bons services de nos enseignants. Mais ces services auraient simplement disparu si nos enseignants n’avaient pas eu leurs salaires -  donc si notre pauvre peuple n’avait pas touché à sa poche presque vide pour donner le peu qu’il avait. Ici, je ne prends qu’un des nombreux services dont nous avons bénéficié des différents gouvernements : l’éducation.

 

 

 

Et comme le peuple ne pouvait pas tout financer, d’autres peuples nous sont venus au secours. Nos gouvernements ont reçu le soutien de gouvernements variés et d’organisations diverses, pour nous donner les services vitaux. Je ne saurais élucider la part des coopérations bilatérales dans notre développement intellectuel sans transformer cet article en un livre. L’UNICEF, l’OMS et le PAM ne sont pas des multinationales qui font des milliards de dollars par des activités lucratives. Leurs financements proviennent des contributions d’autres peuples. Derrière ces boîtes de conserves qui firent le bonheur des élèves internes, derrières ces cahiers gratuits qui ont pu ouvrir la porte de l’école pour des milliers d’enfants, derrière ces vaccins gratuits qui ont sauvé des millions de vies, derrière ces repas distribués dans nos cantines scolaires, etc., se trouvent des visages anonymes que nous ne connaitrons jamais. Sans leurs contributions, beaucoup d’entre nous n’aurions pas fait les études que nous avons faites.

 

 

 

Face à cette double réalité, je ne puis que me rendre que nous avons une dette envers notre peuple et envers l’humanité. Ça serait trop égoïste de notre part de faire comme si de rien n’était, de poursuivre nos ambitions comme si le monde se limitait à nous et à nos besoins. Notre génération ne peut pas se contenter de déplorer, critiquer et condamner (gutera ivyatsi) les choix iniques dont notre peuple a été et reste victime. Il a fait de nous ce que nous sommes, nous devons l’aider à devenir ce qu’il a toujours voulu devenir : un peuple uni et heureux. Il mérite mieux que notre indignation silencieuse, nos larmes passives et notre compassion distante qui traite les symptômes et encourage leurs causes. Ces mains tendues pour mendier sont un message pour nous ; non pas pour y mettre quelques pièces d’argent, mais pour mettre un terme au fléau de cette pauvreté qui fait des mendiants. Nos libéralités ne suffisent pas : notre peuple mérite de pouvoir se prendre en charge. Ces enfants qui vivent dans la rue sont une invitation à bâtir un pays où les conditions minimales d’une vie de dignité sont garanties à tout le monde, sans discrimination.

 

 

 

Oh, non ! Notre peuple ne s’est pas sacrifié pour faire de nous des intellectuels enfin que nous fassions de lui une masse de mendiants qui dépendent de notre générosité. Il ne nous a pas produits pour que nous nous occupions de nos vies, tout en contemplant la scène macabre de son humiliation des sièges de nos voitures, ou des salons de nos villas. Il a investi en nous dans l’espoir qu’un jour, nous reviendrons vers lui avec des solutions à ses problèmes. Il a besoin de voir ceux qu’il a produits avec beaucoup de peines lui assurer une vie paisible. Il a vu trop de misère, il voudrait jouir d’une vie de prospérité et se félicite d’avoir produit des fils et filles qui ont la capacité de lui offrir cette vie. Souvent, trop souvent, quand nous avons failli à notre mission collective, nous avons trouvé des alibis. Nous pouvons brandir nos fameux arguments politiques et évoquer le passé pour justifier notre défaillance, cela ne tient pas devant les rigoureuses exigences de l’histoire. Le fait que les fils et filles de notre peuple sont dispersés dans le monde entier – non pas comme des fonctionnaires expatriés mais comme des refugiés, le fait que les crises sanglantes nous poursuivent toujours, le fait que des mamans tenant des bébés entre les mains, des badauds en haillons et des vieux / vieilles aux colonnes vertébrales courbées par l’usure se livrent la bataille pour contrôler des espaces propices à la mendicité dans nos rues, sont des signes éloquent de notre échec.

 

 

 

Ces hommes et femmes qui, sans nous connaître, ont donné pour que nos gouvernements puissent accomplir leurs responsabilités n’attendent pas de nous des paroles de gratitudes seulement – encore moins des insultes contre « les démons » d’ici et d’ailleurs. Ils attendent que nous arrêtions de leur envoyer des foules de réfugiés qu’ils doivent prendre en charge après avoir contribué à leur éducation. Quels que soient les raisons que nous pouvons avancer, ces réfugiés sont nos concitoyens, et leur place est ici, parmi nous. Le fait qu’ils ne sont pas avec nous parle plus que tous nos arguments. Ceux qui nous ont aidés sans nous connaître attendent que nous tirions notre pays de la nécessité d’une assistance éternelle. Nous avons reçu trop et pendant trop longtemps, nous devrions être en train d’aider les autres peuples. Et au lieu de comprendre combien cela est humiliant pour nous tous, nous nous plaisons à nous lancer des accusations et des contre-accusations ! Je crois toujours que nous sommes capables de faire mieux ; et c’est ce que l’histoire attend de nous.  

 

 

 

Ne me dites pas que nous sommes un peuple maudit, cela n’est pas vrai. Notre situation, bien que pathétique n’est pas une fatalité, c’est la conséquence de (mauvais) choix et, par l’effet de (bons) choix, elle changera. Ne me dites pas que ce que je recherche est impossible ; des situations bien pires ont été résolues ailleurs. Ne me dites pas que c’est trop compliqué – je sais que notre peuple a des hommes et des femmes dont les capacités mentales suffisent pour redresser le monde entier. Je n’ai plus de temps pour les pessimistes, ils aiment voir les impossibilités dans les opportunités. Je préfère me ranger du côté de celui qui a dit que le désespoir le plus fondé est moins fondé que l’espoir le plus dépourvu de fondement. Car, rien ne dit que ce qui n’est pas ne sera pas. Il avait raison, feu Mandela, quand il a dit que les gens diront que la chose est impossible jusqu’au jour où quelqu’un la fera. Si la créativité et les énergies mises au service du mal étaient mises au service du bien, cela suffirait pour sortir notre pays du pétrin. Or, les forces positives disponibles sont de loin supérieures à tout ce que nous avons vu d’inhumain.

 

 

 

Nous ne sommes pas ici juste pour exister, mais pour vivre – et bien vivre. Or, la vie est une chaussée à deux sens : donner et recevoir. Nous avons reçu, nous devons donner. Certains reçoivent et ne donnent presque rien – sauf quand ils sont forcés de donner, ou alors quand ils ne peuvent recevoir qu’après avoir donné. Vivre comme ça, c’est vivre aux dépens des autres, c’est dangereux pour la société. C’est peut-être ce qui nous a fait souffrir, comme peuple. Ceux qui donnent plus qu’ils ne reçoivent vivent des vies utiles. Ils savent qu’en donnant le meilleur d’eux-mêmes, ils se font du bien indirectement en contribuant à faire une société de bien-être ; et c’est, peut-être ce qui nous a manqué. Leur présence dans la société la rend meilleure; et ce sont eux qui vivent vraiment. Car, comme disait Jésus, ceux qui donnent sont plus heureux (bénis) que ceux qui reçoivent. Puissions-nous être de ceux qui donnent plus qu’ils ne reçoivent (n’ont reçu) ; enfin que les rêves nobles cessent d’être juste des rêves. Donnons à notre peuple plus que ce qu’il attend de nous ; que ce soit lui qui se retrouve endetté envers nous et non l’inverse.

 

 

 

En conclusion, toi et moi avons une dette envers notre peuple et envers l’humanité. Nous avons reçu beaucoup pour être ce que nous sommes et avoir ce que nous avons, nous devons maintenant rendre la pareille, et plus ; car, la vie est faite ainsi. Le monde attend que nous cessions d’être un pays qui exporte les réfugiés et les problèmes. Nous n’avons pas été formés pour couvrir, compliquer ou créer des problèmes, mais pour les résoudre. Si nous ne pouvons pas faire du bien, au moins, ne faisons pas du mal. Mais, non ! Nous pouvons faire du bien à notre peuple, et nous n’avons aucune excuse devant l’histoire si nous ne le faisons pas. Notre peuple a souvent vécu dans la peur, divisé contre lui-même et appauvri par un leadership consommateur – il a besoin de se voir uni et enrichi par un leadership serviteur, et cela n’est pas une impossibilité. Il a vu la vie de ses enfants à maintes reprises sacrifiées sur l’autel de l’égoïsme politique, il veut les voir protégés sans discrimination – et cela est possible. Il a vu ses enfants dispersés à travers le monde plusieurs fois, il les veut au bercail vivant paisiblement, la main dans la main ; unis dans leur diversité – et cela est tout é fait possible. Il a des besoins intrinsèques dont il veut voir la satisfaction, et toi et moi avons ce qu’il faut pour que ces besoins soient effectivement satisfaits – et cela est possible. Si ces besoins restent insatisfaits, nous n’avons qu’à nous blâmer nous-mêmes. Alors, que chacun fasse ce qu’il peut, selon ses capacités, sa vocation et son degré d’influence. Ne dit-on pas que les petites rivières font les grands fleuves ? Les petites actions font les grandes réalisations.

 

 

 

 

 



[1] Référence au poisson de Norvège et à la viande de bœuf du Danemark consommés dans les écoles à internat avant que les besoins humanitaires provoqués par la guerre civile ne conduisent à l’interruption de cette assistance.