Ces concitoyens sont juste comme les autres Burundais ordinaires. Ils sont confrontés à la dure réalité du cycle de la pauvreté qui les a piégés. Ils désirent envoyer leurs enfants dans de bonnes écoles, leur acheter de bons habits, leur payer de bons soins médicaux ; mais souvent, ils ne peuvent souvent pas le faire sans faire recours à l’assistance externe. Ils ont une mentalité de survie : produire assez pour la nourriture et les autres besoins élémentaires de la vie. Ceci ayant été leur style de vie depuis qu’ils sont nés, c’est devenu toute une culture, une seconde nature. Et pourtant, ils sont entourés par des ressources variées. Ce sont mes voisins et / ou amis d’enfance. Par la grâce de Dieu, j’ai pu faire des études, je vis en ville et j’ai beaucoup d’opportunités par rapport à eux. Mais je sens que je leur dois quelque chose. Je ne peux pas me permettre de m’asseoir ici et de vivre ma vie comme si de rien n’était. Pour cela, il y a quatre ans, j’ai décidé de faire quelque chose ; quelque chose de petit mais qui aura un impact positif sur leur vie. J’étais et reste convaincu qu’ils peuvent briser le cycle de la pauvreté.

 

Ainsi donc, il y a quatre ans, je les ai aidés à former une association villageoise agrée par la commune. Pendant quatre ans, ils ont développé trois traits de caractère indispensables pour un développement graduel et durable : la vision (en se fixant un objectif commun et en travaillant ensemble pour l’atteindre), l’engagement (au moyen d’une épargne mensuelle pendant toute une année en dépit de leur état de pauvreté) et la crédibilité (par le remboursement des crédits contractés à temps et avec un petit intérêt). Je crois fortement que le développement économique commence par un caractère approprié. Ils utilisent l’argent qui n’est pas pris comme crédit pour faire un petit commerce collectif pendant certaines saisons culturales. A la fin de chaque année, ils partagent les bénéfices et redistribuent les parts cotisées, pour recommencer à zéro l’année suivante. Au bout de quatre ans, les résultats sont surprenants : (1) la plupart d’entre eux ont développé leurs propres petits businesses, (2) ils ont accès aux services financiers grâce au fond qu’ils ont eux-mêmes constitués, quand il y a une urgence, (3) ils ont amélioré leurs conditions de vie en utilisant leur propre argent et (4) le taux de remboursement est de 100%. Les amis et voisins ont vu des changements dans leurs vies, et aujourd’hui, l’association fait face à de nombreuses demandes d’adhésion.

 

J’ai décidé de retourner pour passer du temps avec eux, avec l’objectif de profiter de l’occasion pour suggérer quelque chose de plus défiant. Ils ont célébré leur réussite avec un bon repas et une boisson gazeuse pour chaque membre ; mais la mais la BRARUDI (une limonadière-brasserie du Burundi qui connait une crise de devises aujourd’hui) a failli gâcher la fête avec l’insuffisance de boissons Il y avait un air de fierté sur leur visage quand ils partageaient leurs expériences heureuses dans l’association. Le parfum de la vie remplissait l’air, et il était difficile de deviner qu’ils sont dans un pays qui vient de faire deux ans de crise politique meurtrière,

 

Alors, je me suis dit, « C’est maintenant le moment de les pousser vers un niveau plus élevé et les conduire directement vers une mentalité d’investissement, avec l’idée d’une société commerciale qui peut grandir et avoir des proportions nationales ». En me basant sur la nouvelle approche du gouvernement qui consiste à encourager les petits commerçants à former des coopératives, je les ai défiés à avoir de plus grands rêves et à travailler dur pour les atteindre. Mais je les ai prévenus, soulignant le fait qu’une telle initiative prendra du temps. Et comme on parlait, une résistance polie se faisait sentir à travers les questions et les commentaires. Il y avait la peur de l’inconnu et la peur des risques éventuels.

 

Quelque part dans leur subconscient, la mentalité de la survie n’a pas encore totalement disparu. Investir pour une année est devenu normal. Mais commencer une initiative commerciale avec un objectif à atteindre en 5 ans, c’est trop élevé et trop risqué. Il a fallu une heure de discussions pour démanteler les murs de la peur et créer le sentiment que c’est possible. Après quatre ans d’expérience, ils connaissent les activités commerciales qui sont plus prometteuses que d’autres. Alors, le choix des activités à faire ainsi que la constitution du capital de départ par l’épargne leur a été confié. Leur sens d’engagement et de crédibilité font d’eux de bons candidats pour de petits crédits. Cependant, ils doivent d’abord constituer leur propre capital. Je sais que les choses comme l’instabilité politique, la corruption, le manque de bonnes infrastructures, la taxation multiple et / ou lourde etc., sont une menace réelle pour une telle aventure, mais je crois qu’il est mieux de faire quelque chose en attendant la fin de l’ouragan.

 

Au bout du compte, ma supposition a été confirmée : le people Burundais n’est pas pauvre parce qu’il est incapable de se développer économiquement. C’est vrai, chaque région a des défis spécifiques, mais je suis convaincu qu’ils peuvent tous être relevés si nous avons des leaders visionnaires et capables. Notre peuple a juste besoin de leadership, de coaching et de patience. Dans un pays qui est vert pour une grande partie de l’année, il est anormal d’avoir des centres nutritionnels et de connaître la disette. Je sais que la surpopulation constitue un autre aspect du problème, mais elle ne peut pas, à elle seule, être la réponse à toutes les interrogations. Si nos leaders étaient concentrés sur le développement de nos citoyens pauvres, dix ans suffiraient pour transformer le paysage de notre monde rural, de la misère à une vie de dignité. Malheureusement, ils ont trop de querelles politiques qu’ils ont eux-mêmes provoquées et qui n’étaient même pas nécessaires. Ma conclusion est donc celle-ci : le leadership constitue le principal inconnu dans l’équation qui nous sépare de la vie de bien-être. Avec un bon leadership, notre peuple peut se débarrasser des maux qui se collent à ses pieds depuis l’indépendance, plus rapidement que nous le croyons. 

 

En principe, pour qu’un peuple puisse se développer, il faut de loin que quelques initiatives dispersées ici et là, certaines plus financées que d’autres. Les petites initiatives localisées sont bonnes en soi, mais limitées en termes d’impact national. En outre, elles peuvent conduire à un développement déséquilibré. Le développement économique d’un peuple est comme une toile complexe de facteurs interconnectés qui doivent entrer en action en même temps ou les uns après les autres ; et un élément manquant affecte tout le processus. Il faut un programme économique national qui ne laisse personne derrière, équitablement exécuté sur tout le territoire national et axés sur les particularités de chaque région. Alors, les initiatives locales doivent s’intégrer dans cet ensemble. Il faut un programme qui commence par là ou il faut commencer : travail sur les mentalités, investissements pour éradiquer l’insécurité alimentaire dans les ménages, puis ouverture sur le marché pour initier les premiers pas vers une économie du marché. Le développement économique d’un peuple ne peut jamais être le fruit de l’œuvre d’associations et d’ONG. Elles peuvent seulement contribuer à accélérer un processus façonné par un cadre global de développement économique préparé et exécuté par le gouvernement.

 

En attendant un tel programme, et en travaillant sur ce problème, il faut bien sûr faire ce qui est possible dans les conditions actuelles. D’une part, il est insensé de poser un bon lit dans une chambre sans toiture ; mais il n’est pas sage non plus de ne pas faire la commande du lit pendant qu’on cherche un bon charpentier. A défaut du meilleur, contentons-nous du bon. Je voudrais encourager les individus et les organisations qui sont en train d’essayer de faire la différence dans les zones rurales (et dans les zones urbaines pauvres). C’est dur – il y a des mentalités négatives fermes et des habitudes destructives qui rendent le développement difficile. Mais, s’il vous plait, allez de l’avant. Les Burundais ne sont pas condamnés à la misère éternelle, ils ne sont pas maudits. Avec un bon leadership, de la compréhension et de la patience, vous verrez les changements que vous recherchez. Ne laissons pas notre pays comme nous l’avons trouvé. Donnons et faisons le meilleur pour donner l’espoir à notre peuple, par des efforts et des sacrifices qui apportent des changements tangibles dans les vies de nos concitoyens. Même s’il faut le faire pour juste un individu, cela est bon. Que Dieu bénisse le Burundi.