NOTRE DEMOCRATIE

Entre nous et nos rêves d’un meilleur pays se dressent trois gros problèmes qui résistent obstinément aux efforts de changement, et desquels découlent tous les autres problèmes que nous avons. Aussi longtemps que nous n’aurons pas résolu ces problèmes, nous rêverons et mourons en rêvant. Le premier est d’ordre moral – c’est une profonde crise de valeurs. Le second est plutôt historique : c’est la peur liée aux blessures du passé. Le troisième est économique – le besoin de survie économique dans un pays où ne pas avoir accès aux clefs du coffre national est synonyme de misère. Je vais brièvement parler de ces trois problèmes dans cet article, mais je développerai chacun d’eux dans trois articles, ultérieurement.

 

Il est très simple de comprendre comment les valeurs font un fondement solide pour la société et comment leur absence constitue un problème énorme. Le gouvernement est la plus grande organisation dans un pays. Or, parler d’organisation, c’est parler d’engagements, de promesses et de responsabilités qui vont dans plusieurs sens. Et nous savons tous que les promesses n’ont de sens que si et seulement si la personne qui les fait est crédible. Et sans honnêteté, il est impossible d’être crédible. Par implication, de même que la stabilité des foyers réside dans la fiabilité des conjoints, la stabilité des nations réside dans la fiabilité des dirigeants et des peuples.

 

Or, à y voir de près, la vérité est relative pour un bon nombre de Burundais. La ligne rouge entre la vérité et le mensonge est très floue pour beaucoup (les dirigeants de tout bord [religieux, politiques, etc.] inclus). La boussole morale d’une bonne partie de notre peuple est dérèglée, provoquant ainsi la mort de la sensibilité de la conscience ; ce qui conduit à la pratique, voire la justification du mal. Cette justification peut aller des choses aussi simples comme la tricherie en classe (ntawiga adatrisha) aux massacres aveugles politiquement motivées qui emportent des milliers d’innocents (ni abamenja, ibinywamaraso, etc.).  

 

Nous sommes une société moralement malade (si pas mourante). Les principes qui sont universels ailleurs tirent leur valeur de ce qu’ils nous amènent, chez nous. Ainsi, nous défendons l’honnêteté quand nous parlons à nos employés – pour ne pas perdre une partie de nos bénéfices, mais nous déclarons de faux revenus à l’Office des Recettes – pour gagner un peu trop. Nous voulons que nos épouses nous restent fidèles mais nous manipulons la population par des promesses vides qui n’ont rien à voir avec nos vraies intentions. Nous crions à nos dirigeants pour qu’ils soient transparents dans la gestion des fonds de l’état, mais nous gérons les revenus de nos familles dans l’opacité totale. Nous condamnons avec véhémence ceux qui dévalisent les caisses de l’état, mais quand nous sommes parmi ceux qui profitent de ce fléau ou du système en place, nous ne disons rien. Au contraire, nous défendons le diable avec tous nos efforts. Et avec tout ce gâchis moral, nous disons vouloir bâtir un pays paisible et prospère !!!

 

Le deuxième problème, qui est la peur est beaucoup plus politique et historique. Les massacres croisés qui parsèment notre histoire depuis 1965 ont créé une sorte de psychose au sein de deux groupes de Burundais : les Hutu et les Tutsi. Je suis de ceux qui ne croient pas en cette histoire d’ethnie, mais je ne suis pas naïf devant l’histoire. Ce que je vais dire n’est donc pas une tentative de ressusciter un problème en voie de disparition, j’explore l’histoire pour démontrer comment elle nous tient en otage. Pour conquérir le pouvoir, feu Président Micombero a utilisé les forces de défense et de sécurité. Pour consolider ce pouvoir face aux réclamations qui prenaient parfois des allures violentes, il a utilisé les mêmes organes et la jeunesse du parti au pouvoir – une jeune qui était organisée en une milice.

 

De même, feu Président Bagaza et le Président Buyoya s’appuieront sur l’armée pour conquérir le pouvoir et le garder. Evidemment, pour Micombero et Bagaza, c’est aussi par l’armée qu’ils perdront le pouvoir, une façon de dire ko uwuguha ari we akwaka. De Micombero à Buyoya, une discrimination politique systématique a été instaurée contre une partie du peuple Burundais, et c’est par la force des armes qu’elle put durer si longtemps. Cette fermeté, qui d’ailleurs conduira à de nombreux crimes d’état, était justifiée, au moins pour certains, par le besoin de survie face à la menace que représentaient les Hutus, au regard de l’expérience du Rwanda en 1958. En d’autres termes, cette approche était inspirée par la peur – réelle ou imaginaire, cela n’est pas le sujet de cet article. En d’autres termes, c’était comme s’ils ne pouvaient pas vivre et garder le pouvoir sans une mainmise totale sur les forces de défense et de sécurité. C’était une question de vie ou de mort. Une telle perception du pouvoir politique était pathologique et était un prélude à de plus graves problèmes.

 

Pour les leaders Hutus de cette époque, le message était tout autre : ce n’est pas une question de survie, c’est plutôt une question de volonté de tout contrôler et d’opprimer. Le message était donc, « Vous serez exclus du pouvoir aussi longtemps que vous n’aurez pas le contrôle des forces de défense et de sécurité ». L’assassinat de feu Président Ndadaye a profondément contribué à renforcer ce message au milieu de l’élite Hutue. La guerre était donc la seule voie de conquête du pouvoir. Il fallait d’abord prouver qu’on est capable de tuer pour pouvoir diriger. Avec l’expérience de l’histoire, on savait et on sait que la force des armes ne sert pas seulement à conquérir le pouvoir, mais aussi à le garder.

 

Ce double problème de peur et de méfiance produit un autre : la politisation des organes de défense et de sécurité. Si la pérennisation du pouvoir passe par le contrôle de ces organes, alors les belles paroles des Accords d’Arusha concernant la dépolitisation de ces organes peuvent facilement être perçues comme un piège tendu aux politiciens naïfs pour les amener à marcher tout droit dans la gueule du loup. Et, pour ne pas s’y opposer et éviter ainsi de se faire l’image d’un leader anti-démocratique, on peut ne pas refuser cela tout en faisant recours aux milices car leur efficacité a déjà été prouvée dans le passé. Ce problème est énorme et fait d’énormes torts au peuple Burundais.

 

Enfin, le troisième problème est d’ordre économique. Traditionnellement, le pouvoir politique signifie la vie facile. Autrefois, il s’agissait de propriétés foncières et de vaches. Aujourd’hui, il s’agit d’argent – et donc d’une vie aisé, des belles écoles pour les enfants, etc. Au lieu de développer le pays de façon à assurer l’épanouissement économique de tout le peuple, notre politique est une politique du manger exclusif. Ceux qui gèrent les fonds de l’état s’en servent pour assurer leur prospérité économique, pendant que les autres doivent se contenter de métiers et professions qui ne peuvent pas leur faire monter l’escalier de la prospérité économique.

 

Ceci crée un double problème : l’envie d’avoir le pouvoir pour manger enfin ; et la peur de perdre le pouvoir. Celui qui ne mange pas cherche, par tous les moyens à pouvoir manger aussi. Et celui qui mange a peur de se retrouver privé du droit d’accéder à la table. Le premier problème conduit à des frustrations dont l’expression peut prendre des formes de la violence alors que le deuxième produit des régimes durs qui se salissent les mains avec le temps, et qui finissent par devenir insupportables.

 

Voilà les trois problèmes qui, à mon sens, expliquent pourquoi ce que nos textes de lois disent diffère souvent de la réalité. Nous disons une chose mais nous faisons son contraire souvent. Nous disons aller quelque part, mais nous avançons souvent dans la direction opposée. Pour que nous puissions marcher résolument sur la route qui nous conduira à la réalisation de la vision d’un pays paisible, prospère et stable, nous devons d’abord débrayer le chemin en proposant des solutions appropriées aux trois problèmes. Nous ne pouvons pas nous permettre des solutions simplistes et des réponses superficielles ; nos problèmes sont très profonds et exigent une action bien réfléchie. Aujourd’hui, je voulais juste introduire ces problèmes. J’en parlerai prochainement en long et en large avec des voies de sorties pour chacun.