Si vous êtes un lecteur de la Bible, vous savez sans doute que la Bible affirme que nous devons nous soumettre à l’autorité car, toute autorité vient de Dieu (Romains 13 : 1-7). Par ailleurs, cette assertion biblique a été souvent utilisée pendant la crise politique que traverse notre pays, pour fustiger toute opposition – parfois même pour justifier un traitement impitoyable (qualifié de violation sauvage des droits humains dans certains rapports) des opposants. Chaque Chrétien devrait se sentir interpelé par cette interprétation car, que nous le voulions ou non, elle donne une certaine image de la foi Chrétienne et de la conception Chrétienne du pouvoir. Tout en étant foncièrement théologique, la question a une dimension pratique avec des implications potentielles sur l’avenir de la politique Burundaise. Alors, qu’en est-il, au juste ?

 

 

 

Premièrement, l’affirmation devrait se comprendre dans la logique de du règne souverain de Dieu sur l’univers. Dieu n’étant pas un Dieu de désordre (1 Corinthiens 14 : 33), Il veut qu’il y ait de l’ordre dans l’univers en général, et sur la terre en particulier. Et pour que cela soit possible, il faut qu’il y ait des autorités qui répriment le mal et qui protègent les bons citoyens (1 Peter 2 : 13-14). Il est de la volonté de Dieu qu’il y ait donc des autorités, enfin que la société humaine ne tombe pas dans l’anarchie. Dans ce sens, l’existence des gouvernements découle de la volonté de Dieu – et jamais de Satan. Celui-ci influence les leaders à travers des philosophies et des pratiques malsaines, mais l’existence de l’autorité dans l’ordre créé n’est pas d’une émanation diabolique. Satan n’invente pas, il ne crée pas. Il ne fait que tordre ce que Dieu a créé ou ordonné.

 

 

 

Deuxièmement, le verset parle de l’institution de l’état et non d’un individu quelconque. Les nations ont leur façon de s’entendre sur les personnes qui occupent les places d’autorité. Le verset ne cautionne pas tel ou tel leader dans telle ou telle position, elle nous renseigne seulement sur la dimension de la volonté de Dieu dans l’existence de l’institution de l’état. Pourquoi est-il important de faire cette distinction ? Parce que le fait que l’existence de l’autorité découle de la volonté de Dieu ne signifie aucunement que toute personne en position d’autorité est nécessairement approuvée par Dieu. Les gouvernants sont soumis au jugement de Dieu comme toute autre personne. Un exemple serait utile ici. Si nous suivons la logique de la Bible, il y a des dirigeants auxquels Dieu résiste. Si nous acceptons qu’il y a des dirigeants qui sont arrogants – ce qui est une évidence pure et simple, et que Dieu résiste aux arrogants (Jacques 4 : 6), cela veut dire que Dieu résiste aux dirigeants arrogants, même s’ils tiennent des positions dont l’existence découle de sa volonté. C’est dangereux de confondre l’institution de l’état et des individus dans l’interprétation de Romains 13 : 1-7.

 

 

 

Troisièmement, le fait qu’il est de la volonté de Dieu qu’il y ait des autorités implique qu’il y a des choses que Dieu attend des autorités. En d’autres termes, le verset place les autorités sous l’autorité de Dieu. Et d’ailleurs, un verset du passage que nous analysons déclare que les juges sont les serviteurs de Dieu (Romains 13 : 4). Et s’ils ont le droit d’user de la force, c’est pour maîtriser les malfaiteurs (Romains 13 : 3). Les individus qui occupent les places d’autorité ne sont pas là pour faire du n’importe quoi. Ils sont au service d’une cause plus grande que leurs intérêts personnels. Dieu, le concepteur de l’institution de l’état a un cahier de charge pour eux. Par-là, nous concluons que la perception biblique du pouvoir politique se centre sur la responsabilité de faire la volonté de Dieu dans l’exercice du pouvoir. Cette responsabilité se résume en deux actions : contenir le mal (maitriser les malfaiteurs) et protéger les citoyens innocents.

 

 

 

Ici, la perception commune du pouvoir se distance de la perception biblique. Beaucoup voient le pouvoir comme un privilège, une occasion de faire sentir aux autres sa capacité de gouverner, une occasion de vivre une vie facile aux dépens des autres, etc. Eh bien, la Bible parle du pouvoir politique comme une responsabilité : la double responsabilité de protéger les bons citoyens et de maitriser les mauvais. Ceci nous conduit à une question pertinente : que faut-il faire quand les autorités se soustraient de cette double responsabilité – s’ils protègent les malfaiteurs et persécutent les bons citoyens ? En d’autres termes, est-il légitime de s’opposer contre une autorité qui a dérapé ? La question est trop lourde pour la discuter ici ; elle mérite un article entier. Je me contenterai de dire seulement qu’en s’écartant de l’orbite de son action telle que préconisée par Dieu, l’autorité se comporte en rebelle devant l’autorité suprême.

 

 

 

Quatrièmement, affirmer que toute autorité vient de Dieu n’est rien d’autre que la reconnaissance de la souveraineté de Dieu sur les gouvernements humains. En tant que Maitre Souverain, Dieu reste au contrôle de tout, même de ces choses qui vont à l’encontre de sa volonté. Même l’existence et l’action de Satan sont circonscrites – il ne peut faire que ce que Dieu lui permet de faire (Job 1). Cette vérité est très difficile à comprendre pour nos cerveaux limités en capacité, mais elle n’est pas moins vrai. D’une façon qui nous reste mystérieuse, Dieu dirige les affaires du monde conjointement avec la participation imparfaite de l’homme.  

 

 

 

La ligne de démarcation entre la souveraineté de Dieu et le choix humain constitue une éternelle étincelle qui garde certains théologiques en ébullition à travers les âges. La volonté parfaite de Dieu n’est pas toujours possible (elle est rarement possible) dans un monde déchu. Sa volonté permissive façonne le gros de notre vie quotidienne, comme individus, familles, communautés ou nations. En effet, Dieu ne peut nous imposer sa volonté parfaite sans mettre un terme à notre liberté de choix ; et Il ne peut pas respecter notre liberté de choix et ne pas permettre le mal d’avoir une place dans notre vie, puisqu’une grande partie du mal que nous expérimentons vient des choix humains. Dieu laisse le mal nous arriver par respect de nos choix et des choix des autres. Au niveau de la vie des nations, ceci implique aussi les conflits sanglants autour de la légitimité ou de l’illégitimité des dirigeants. Et, dans tous les cas, Dieu reste au contrôle de l’univers.

 

 

 

Ceci soulève une double question : (a) pouvons-mous affirmer que Dieu soutient n’importe quel dirigeant puisqu’il a permis qu’ils soient dirigeants ? (b) que dire de ceux qui font la conquête du pouvoir par des voies immorales (la violence, la violation de la loi, la manipulation, le trucage des élections, la malhonnêteté, etc.) ? Pour la première question, il faut revenir à ce concept que nous appelons « la volonté de Dieu ». Selon les théologiens, elle est de deux sortes : la volonté parfaite et la volonté permissive. La volonté permissive de Dieu concerne ce qu’il nous veut sans tenir compte de nos choix – la perfection. A cause de la nature pécheresse que nous portons en nous, cette volonté parfaite est souvent rendue impossible par nos mauvais choix – que Dieu respecte. C’est pourquoi la volonté permissive – les choses que Dieu permet dans nos vies et dans les vies de nos nations, qui ne sont pas ce qu’il aurait voulu pour nous mais qui reflètent nos choix (ou les choix de certaines personnes) font le gros de notre vie.

 

 

 

Un autre exemple est nécessaire. A un certain moment, les Israelites ont réclamé un roi. Cela n’était pas conforme à ce que Dieu voulait pour eux, Dieu voulait maintenir le régime théocratique. Mais, à cause de leur insistance, Il a accepté de leur donner un roi, après leur avoir fait savoir les conséquences d’un régime monarchique sur eux (1 Samuel 8-9). Ceci ne veut pas dire que l’homme peut toujours faire basculer les plans de Dieu ; ça veut tout simplement dire que des fois, Dieu permet que des choses moins que ce qui nous convenait arrivent. La disposition d’un peuple a des incidences sur la qualité des leaders que ce peuple a, et comment il les aura. En effet, si nous ne sommes pas prêts pour la volonté parfaite de Dieu, il ne sert à rien de nous l’imposer.

 

 

 

Le roi qui a été mis en place a été choisi par Dieu lui-même. Mais, il s’est conduit en rebelle, il a désobéi Dieu plus d’une fois et Dieu a décidé de le déchoir. Celui-ci a tout fait pour protéger son régime, persécutant toute personne qui pouvait être associé au nouveau roi que Dieu s’était déjà, mais il a fini par une mort tragique après des années de résistance. Cette histoire nous montre les implications du respect dont Dieu fait preuve par rapport à nos choix. Il aurait pu faire disparaitre le roi rebelle, mais Il ne l’a pas fait. Comme celui-ci a choisi de résister à la volonté de Dieu, cela a entrainé le pays dans une sorte de guerre civile qui a emporté des vies innocentes (1 Samuel 22). Nos choix et ceux de nos dirigeants ont des conséquences, et Dieu ne nous protégera pas totalement contre ces effets.

 

 

 

Pour revenir à la question concernant les dirigeants, nous trouvons que le fait que l’institution de l’état découle de la volonté de Dieu ne signifie pas que Dieu approuve nécessairement les dirigeants. Tout dépend de ce qu’ils font. Comme nous l’avons vu, les dirigeants existent pour accomplir une mission bien claire dans la société. S’il se détournent de cette mission, ils se rendent odieux aux yeux de Dieu et celui-ci peut déclencher un processus de leur chute. Certains penseurs croient que la légitimé des dirigeants est directement dépendante de ce qu’ils font du pouvoir qui leur est confié. Ceux qui ne connaissent pas Dieu ont les lois de leurs pays pour réglementer l’exercice du pouvoir. Nous y reviendrons dans un article sur ce qu’il convient de faire quand les dirigeants se méconduisent.

 

 

 

La deuxième question concerne les moyens utilisés pour conquérir le pouvoir. J’ai entendu des gens affirmer que le Burundi a besoin d’une théocratie – un gouvernement directement inspiré par la Parole de Dieu. Je voudrais dire que, à mon sens, cette affirmation est idéaliste et totalement impraticable aujourd’hui. D’abord, cela pose un problème sérieux dans un contexte de pluralisme religieux. De quel livre religieux va-t-on s’inspirer pour détecter la volonté de Dieu ? Du Coran, de la Bible ou des croyances animistes puisque nous avons au moins les trois dans notre culture ? Naturellement, du livre sacré de la majorité. Et que va-t-on faire de la minorité ? Ceci déjà crée un autre problème : chaque groupe religieux va se battre pour imposer sa foi et contrôler la politique. Bienvenue la guerre de religions !

 

 

 

Si nous nous basons sur les prophéties pour choisir les dirigeants, nous bâtissons une maison sur du sable mouvant. Quand le pouvoir politique est associé à la religion, vous faites un terrain fertile aux fausses prophéties. Déjà, nous avons suffisamment de confusion aujourd’hui, avec la crise en cours. La théocratie serait une alternative dans un contexte mono-religieux, moyennant des précautions extrêmes car, la théocratie soumet le pouvoir à une religion donnée, ce qui est toujours un prélude à de graves violations de droits humains – souvent perpétrés contre les membres des religions minoritaires.

 

 

 

Le Dieu que je connais est un Dieu d’amour et de justice. Il ne veut forcer personne à croire en lui – l’amour ne force jamais. Il respecte nos choix. Par conséquent, il y aura toujours des gens qui refusent de suivre notre religion. Satan est à l’œuvre et il a le droit de travailler pour conduire ceux qui le suivent à la perdition. Souvenez-vous, c’est Dieu qui le laisse travailler et la soumission de la politique à la religion ne le fera pas plier. Les gouvernements dits théocratiques usent du pouvoir politique pour forcer les gens à adhérer à une religion quelconque. Eh bien, si cela était notre mot d’ordre, Jésus aurait dû conquérir le sénat et le trône Romains pour propager la foi Chrétienne. Pourquoi voulons-nous interdire ce que Dieu a autorisé ? Sommes-nous plus saints que Dieu ? Comment voulons-nous qu’il juge les gens s’il leur a donné le droit de choisir et que nous le leur retirons par une politique qui impose une religion quelconque ? 

 

 

 

Mais, ce qui est plus grave encore, la théocratie – même si elle fonctionnait, ne résoudrait pas nos problèmes. Le gros problème qui est la source de nos problèmes, c’est le cœur de l’homme. Nous savons qu’il ne faut pas voler, tuer, mentir, etc. parce que c’est mauvais. Mais, combien de personnes innocentes ont été tuées dans notre pays depuis l’indépendance, souvent sous la couverture de grotesques mensonges censés en faire des victimes légitimes, apaiser la conscience des assassins, manipuler la population et déjouer la justice ? Combien d’argent a été volé des fonds de l’état depuis que nous sommes indépendants ? Nous avons un problème de spiritualité et de moralité. Si nous étions en bonne forme de ce côté, nous pourrions corriger les aspérités volontaires de notre système de gouvernance, sans faire recours à un régime théocratique.  

 

 

 

La façon dont les peuples se dotent de dirigeants évolue selon les temps : il y a la monarchie, il y a la dictature militaire, il y a la démocratie avec ses différentes variantes, etc. Dans sa souveraineté, Dieu reste au contrôle, permettant ceci ou cela à cause des choix des peuples et des individus puissants, mais Il s’arrange pour que le contrôle de l’histoire des nations le lui échappe jamais. Il ne propose pas un système particulier, même si certains sont plus compatibles avec les principes bibliques de leadership politiques que d’autres. La démocratie n’est pas nécessairement une révolte contre Dieu, et dans une situation de chaos, une dictature militaire n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Mais, le problème humain (le péché) a toujours tendance à transformer, même le meilleur système de gouvernement, en outil d’oppression. L’histoire nous montre que la théocratie peut facilement basculer et devenir l’un des pires instruments de l’oppression.

 

 

 

Mais, ce qui est très important à souligner, ici, c’est que Dieu respecte les consignes que se donnent les peuples concernant la façon dont ils mettent les dirigeants en place. Si la convention est que le pouvoir aille du père au fils, Dieu respecte cela. Si la convention est que les dirigeants soient démocratiquement élus, Dieu respecte cela aussi. Quand l’Apôtre Paul a écrit la Lettre aux Romains, l’empire Romain était dirigé par des empereurs autocrates. Même si l’apôtre déclare que l’institution de l’état découlait de la volonté de Dieu, l’homme qui incarnait l’état à son époque n’avait été ni élu ni déclaré empereur par un prophète ! Souvenez-vous, Il nous a donné la liberté de choix et respecte ce que nous en faisons. Le respect des engagements fait partie des caractéristiques des personnes qui craignent Dieu (Psaumes 15 : 4). Par définition, l’intégrité (une des marques d’une bonne spiritualité) implique que l’on fait ce que l’on a promis de faire. C’est sur elle que les institutions solides peuvent se bâtir. Sans l’intégrité, tout recours à Dieu pour se disculper est très probablement une manœuvre de dissimulation d’un problème personnel ou systémique.

 

 

 

Ceci revient à dire qu’il ne sert à rien de faire descendre Dieu dans la façon dont le pouvoir s’acquiert, si on a des principes consensuels en place. Dieu gère l’histoire des peuples au travers de leur évolution et de leurs choix. Il faut donc respecter les principes consensuels purement et simplement. Mais si on les viole, Dieu permet que cela arrive (respect des choix !), mais cela entraine des conséquences qui peuvent être désastreuses. Il n’est nullement responsable de ces conséquences. La liberté de choix qu’il nous a donnée est une épée à double tranchant : elle peut nous servir comme elle peut nous détruire. Les crises politiques sont souvent les conséquences de mauvais choix de la population ou des dirigeants, ou des deux.

 

 

 

En définitive, oui, toute institution étatique découle de la volonté de Dieu. Oui, toutes les autorités existent parce que Dieu a permis qu’elles existent. Non, toutes les autorités ne sont pas nécessairement approuvées par Dieu, et tout ce qu’elles font n’est pas nécessairement approuvé par Dieu. Oui, Dieu est souverain et reste au contrôle suprême de tous les gouvernements humains, mais c’est aux humains de se convenir sur la façon dont ils se doteront des dirigeants, et de respecter leurs engagements. S’ils (ou si certains parmi eux) ne les respectent pas, ils doivent en récolter les conséquences, parfois dramatiques.