Dans mon précédent article, j’ai longuement parlé du premier problème qui nous empêche d’atteindre le bonheur que nous voulons : la peut et la méfiance. Dans le présent article, je vais parler des solutions à ce double problème. Premièrement, nous devons admettre que nous nous sommes blessés mutuellement dans le passé et créé des traumatismes qui nous prédisposent à la violence préventive, contestataire ou répressive. Nous ne pouvons pas détacher les bavures d’aujourd’hui de celles d’hier, car les bassesses d’aujourd’hui sont l’expression des blessures causées par celles d’hier. Cependant, les crimes d’hier ne peuvent pas justifier celles d’aujourd’hui, et on ne peut pas se permettre de vivre prisonniers du passé indéfiniment. Tout en comprenant l’origine des actions et réactions violentes, nous ne devons jamais les excuser, cela viendrait à consacrer la criminalité.

 

 

 

Que devraient reconnaitre ces bassesses et pourquoi est-ce important ? Naturellement, ce sont les auteurs de ces actes qui ont causé du tort aux autres qui doivent reconnaitre ce qu’ils ont fait. Aussi longtemps qu’ils se cachent derrière le blâme et leur groupe ethnique et leur hypocrisie, en faisant comme s’ils sont totalement innocents alors qu’ils sont responsables de crimes, la peur et la méfiance persisteront.  Certains de nos politiciens ont l’habitude de faire l’innocent, de blâmer les autres pour justifier leurs actes immoraux pour échapper à leurs responsabilités. Cela ne fait qu’empirer la douleur de leurs victimes et perpétuer le climat de méfiance. S’ils ne veulent pas reconnaître leurs forfaits, il faut trouver un mécanisme pour les forcer à le faire. C’est une des façons d’éradiquer le mal en notre sein.

 

 

 

Ensuite, nous devons accepter d’injecter autant de lucidité mentale et d’équilibre émotionnel que possible dans les cercles de prise de décision. Comme je l’ai dit précédemment, le peuple Burundi a été meurtri à plusieurs reprises et n’a pas été guéri de ses blessures – et il partage ce problème avec ses dirigeants. Or, un dirigeant blessé et non traité est dominé par la peur, ce qui compromet significativement sa santé mentale et émotionnelle. La peur est une émotion négative qui a le pouvoir d’éclipser la rationalité et de produire des actions irréfléchies, mal réfléchies ou dangereuses. Or, à cause de son histoire de crimes superposés, notre pays regorge de traumatisés, et sa gestion requiert un leadership extrêmement lucide, capable de pardonner la bassesse d’hier tout en exigeant la noblesse aujourd’hui, capable de transcender les intérêts personnels et les divers clivages qui nous divisent et rassurer tout le peuple. Ce degré de lucidité exige une nette liberté par rapport aux traumatismes et une grande noblesse d’âme.

 

 

 

Le leadership dont je parle concerne tous les pouvoirs, mais surtout le pouvoir exécutif car, c’est de lui que le problème est parti, et c’est lui qui a un pouvoir assez élargi pour le résoudre. Quand l’armée est devenue l’ombre du pouvoir exécutif surtout dans sa logique de répression, quand la législation est devenue un filet pour attraper les personnes vaguement indexées de dangereuses et que la justice est devenue son marteau pour fracasser leurs têtes, nous avons rempli notre pays de crimes de tout genre et de fosses communes. Cet amalgame des pouvoirs a fonctionné comme un laissez-passer pour la criminalité d’état. Notre histoire constitue une démonstration exemplaire de la dangerosité du manque de séparation des pouvoirs. Nous devons donc pouvoir structurellement et fonctionnellement séparer les pouvoirs pour commencer à apprendre à bien fonctionner comme nation. Malheureusement, il est impossible de déclencher un processus de séparation des pouvoirs quand on est peureux et traumatisé et qu’on a le pouvoir de ne pas lancer ce processus ou de le bloquer.

 

 

 

Pour gérer les effets traumatisants des crimes de passé récent et moins récents, on doit en être libre. L’auteur des crimes se sert du pouvoir pour se protéger s’il le peut et une des façons de le protéger, c’est de commettre d’autres crimes – ce qui renforce la méfiance. Une victime traumatisée des crimes du passé se sert du pouvoir pour se venger – si elle le peut, et ceci renforce la méfiance également. Un auteur des crimes et qui a été victime d’autres crimes également se sert du pouvoir pour éviter de faire face à ses responsabilités et pour se venger. Il est doublement dangereux. Finalement, ni la victime traumatisée, ni l’auteur des crimes n’est assez lucide pour aider notre nation à sortir de son bourbier.

 

 

 

Enfin, nous devons arriver à aider les auteurs des blessures et leurs victimes à faire un pacte de mise à terme des bassesses, dans le but de bâtir un meilleur pays pour eux et leur progéniture. A cause de la complexité de nos problèmes, ce pacte doit prendre une dimension nationale pour réussir. C’est l’élément qui a manqué après la signature des Accords d’Arusha alors que c’était la fondation de tout. En fait, à cause de la méfiance dont j’ai parlée précédemment, certains n’ont pas vraiment cru en les Accords d’Arusha. C’est aujourd’hui, plus de 15 ans après leur signature, qu’on s’en rend compte, alors que certains de ceux qui étaient supposés l’appliquer semblent n’y avoir jamais cru.

 

 

 

Tout ce qui a été fait dans le processus d’application des Accords, sans une véritable réconciliation, a été très limité, en termes d’impact – et cela se comprend. Des réformes institutionnelles opérées sur un fond de peur et de méfiance ne peuvent pas conduire un peuple au véritable bonheur. Nous sommes en train de récolter les conséquences de cette négligence stratégique. Nous sommes obligés de retourner en arrière car, sans cet ingrédient, on peut réformer les institutions, mais cela n’ira pas au-delà du remplacement des visages. Les mêmes problèmes vont continuer, seulement avec des auteurs différents. Par exemple, dans la pratique le système judiciaire Burundais du temps des régimes militaires ne diffère pas de façon significative de ce qu’il est aujourd’hui !

 

 

 

Aider le peuple à se réconcilier et à s’unir sur le chantier national comporte deux volets majeurs : la restauration des auteurs des criminels et des victimes. Chacun de ces deux groupes a des besoins inhérents à son problème particulier (avoir perpétré des crimes ou avoir subi des crimes). Chacun de ces groupes est traumatisé à sa manière, et chacun a besoin de guérison. Ainsi donc, nous devons pouvoir nous engager à créer des conditions qui permettent aux victimes des indignités du passé de vivre libérés du poids de leur passé douloureux, sans toutefois que les bavures commises soient passées sous silence. Nous devons pouvoir reconnaître officiellement la douleur de nos concitoyens blessés, et leur exprimer une sympathie sincère qui leur fait comprendre que leur nation les aime et s’engage résolument à ne plus permettre que leurs expériences douloureuses se répètent dans l’avenir. En même temps, nous devons répondre aux besoins des bourreaux pour les aider aussi à guérir de leurs traumatismes et passer le reste de leur vie parmi nous avec le plus de tranquillité possible.

 

 

 

En effet, notre histoire est un enchevêtrement d’injustices qui en ont créé d’autres. Nous avons blessés et nous avons récolté les blessures. Nous avons semé la haine et l’injustice, et nous avons récolté la violence. Toute en reconnaissant la responsabilité des auteurs des crimes, nous devons les prendre dans leur contexte historique et admettre que nos crimes ont créé des criminels. C’est avec une approche globale que nous pourrons échapper au jeu de cache-cache qui consiste à accuser l’autre pour se disculper. Et, en même temps, nous devons pouvoir mettre chacun devant ses responsabilités et éviter ainsi le jeu de la globalisation qui consiste à mettre les crimes sur la tête de tout un groupe ethnique. C’est ainsi que nous pourrons bâtir un climat de confiance et de sérénité pour que nous enfants puissent vivre mieux que nous. Nous devons pouvoir mettre les leçons de nos erreurs au service de notre avenir et ne pas détruire notre avenir au nom du droit à la colère et à la vengeance à cause de ce que nous avons subi. Nous ne devons en aucun cas laisser notre passé nous empêcher d’avoir l’avenir que nous voulons et que nous méritons.

 

 

 

Quand une société a fabriqué ses propres criminels, elle a alors deux choix : agir par la colère ou par la peur et se condamner à une vie cyclique de violence dont les auteurs se croient légitimés ou alors, agir par la sagesse, restaurer ses criminels et arrêter le cycle de la violence. Pour pouvoir mettre un terme à ce cycle, elle doit pouvoir apaiser les tensions et calmer les esprits des victimes et des bourreaux. Elle doit pouvoir désamorcer les émotions explosives que créent les traumatismes causés par ces cycles de violence (chez les bourreaux et chez les victimes). Sinon, elle se condamne à voir la violence intégrée dans la gouvernance, ce qui attire plus de violence encore et renforce la peur, la méfiance et la colère.

 

 

 

Ces derniers temps nous avons eu droit à des discours de belligérants, des menaces pré-guerre ; et cela montre que nous risquons de revenir à la case départ. Si nous continuons à nous menacer alors que nous sommes traumatisés, nous allons nous exterminer. Comme disait Martin Luther King Jr., si nous ne sommes pas assez sages pour vivre ensemble comme des frères, alors nous périrons ensemble comme des idiots. Nous sommes comme des enfants qui se sont battus et blessés mutuellement, et qui ont besoin d’un père aimant, capable de les unir autour de leur connexion biologique pour que leurs luttes ne tuent leur fraternité et ne détruisent leur famille. Face à la folie du mal, nous devons déployer un torrent de bienfaisance sans être naïfs. Nous ne pouvons pas espérer nous en sortir par la vengeance, fut-elle habillée en justice.

 

 

 

Or, la capacité de ne pas permettre à la peur et au traumatisme de ne pas mettre en péril l’avenir que nous voulons dépend presque totalement de la santé mentale et émotionnelle des décideurs. Si nos décideurs se libèrent de la peur et que les traumatismes n’ont aucune place dans la détermination de leurs attitudes, paroles et actions, ils peuvent alors participer à libérer les pouvoirs de l’ingérence destructrice du pouvoir exécutif. Mais s’ils sont eux-mêmes prisonniers de la peur, de la méfiance, de la rancœur ou de la colère, ils constituent un danger public. Comme je l’ai dit, ces émotions tuent la rationalité et détruisent la santé mentale, ce qui donne libre cours à des actes de méchanceté préventive ou vengeresse. Pire encore, ils vont institutionnaliser ces vices, car ils ne peuvent pas faire mieux. Dans ce cas, nous devons nous apprêter à dire « adieu » nos chers principes de transparence, de redevabilité et de protection des droits humains. La violence, la colère et la méfiance vont rester à nos côtés pendant bien longtemps.

 

 

 

Voilà pourquoi le leadership est soit la source de la solution ou le facteur qui renforce le problème. En d’autres termes, toutes les voies de sortie que je propose sont suspendues sur le leadership. La crise actuelle est une éloquente démonstration d’une crise de leadership. Mais est-ce que cela veut dire que nous n’avons pas de leaders qui sont à la hauteur de la tâche historique de redresser le Burundi? Eh bien, le Burundi n’a jamais manqué de leaders d’un tel calibre. Le Burundi a des hommes et des femmes au grand cœur, capables de nous faire sortir de ce piège dans lequel nous nous sommes fait coincer. Aucun peuple n’est incapable de produire de tels leaders, le problème est qu’ils ne sont pas aux bonnes places au bon moment. En plus de la capacité de produire des leaders capable de relever ses défis, chaque peuple doit pouvoir les mettre à la place qu’il faut.

 

 

 

Ici, je voudrais faire une observation gênante mais importante: il me semble que les personnes qui s’impliquent le plus pour déterminer qui va prendre notre destinée en main ne sont pas souvent les plus capables de faire réussir le meilleur choix. La preuve est que nos campagnes électorales sont pleines de mensonges, d’insultes, de manipulation, de corruption, de menaces, d’intimidation, et parfois, de violence. Les actes nous renseignent sur la qualité morale de leurs auteurs car, on donne ce que l’on a et ce que l’on est. En outre, la qualité d’un processus nous dit quelque chose sur ses résultats car, les bons résultats ont des présages (ubuza gusha buratagata). En outre, il me semble que même ceux qui s’impliquent pour nous diriger ne sont pas toujours les meilleurs en termes d’intégrité et de crédibilité. Il suffit d’explorer leur vie pour comprendre. La bousculade électorale n’attire pas les leaders les plus honnêtes et les plus crédibles. En fait, notre système politique donne l’air d’un terrain de combat si bas que les leaders intègres ont tendance à s’en écartent. Or, quelle que soit la sagesse des électeurs, le produit de leur choix électoral dépend de la qualité des candidats. Je crois que le problème de leadership prend sa source dans ce double problème.

 

 

 

J’ai entendu des gens se plaindre, critiquer et condamner les maladresses des décideurs. Je les ai entendus aligner des arguments pleins de sagesse et d’intelligence ; je les ai entendus démontrer la dangerosité de certaines actions et des décisions et expliquer comment les choses devraient se faire. Mais cela m’a laissé perplexe. Pourquoi les gens qui comprennent attendent que ceux qui ne comprennent pas agissent pour dire comment ils auraient dû faire ? Où étaient-ils lorsque ceux qu’ils critiquent se débattaient pour occuper le siège des décideurs ? Enfin, jusqu’à quand vont-ils se contenter de critiquer ceux qui font mal ce qu’ils peuvent bien faire ? Si quelqu’un t’a montré ce dont il est capable, ce ne sont pas les critiques qui vont lui donner la capacité de faire mieux. Celui qui croit pouvoir mieux faire devrait le démontrer par des actes.

 

 

 

Il ne suffit pas de savoir ce qu’il convient de faire, ce qui aide vraiment est de le faire. Il ne suffit pas d’avoir de bons leaders pour bénéficier de leur présence, il faut qu’ils soient capables d’influencer le cours de l’histoire. Nous ne sommes pas ici parce que nous devons y être, mais parce que nous n’avons pas encore fait ce qu’il convient de faire pour ne pas y être ; ou alors, nous n’avons pas encore fait assez. Mais comme il n’est jamais trop tard pour faire ce qui est juste, il ne faut pas non plus céder au découragement et à la résignation. Le meilleur est encore à venir.

 

 

 

En conclusion, la peur et la méfiance ne doivent pas nous tenir en otage, nous pouvons nous en défaire. Mais, même si nous comprenons le problème, sa solution est entravée par le double problème d’un passé chargé de crimes et d’immoralisation de la politique. Nous devons donc commencer par la démystification de la politique et de sa réinvention pour en faire ce qu’elle est supposée être. C’est à ce prix qu’elle attirera les meilleurs parmi nous et qu’elle nous donnera le fruit dont nous avons besoin : des leaders dignes de confiance, qui agissent par conviction et non par la peur ou la colère. C’est à ce prix que nous pourrons injecter le maximum de lucidité mentale et de stabilité émotionnelle dans le leadership national, et avoir la capacité institutionnelle pour assurer la guérison aux traumatisés de tout bord et avoir un peuple émotionnellement sain et donc capable de bâtir son pays.