Notre pays est rongé de l’intérieur par un virus que j’ai nommé « crise des valeurs ». C’est un virus dont la dangerosité est progressive : il fait la promotion de la bassesse dans la vie de l’individu, dans le vécu d’une communauté et dans la nature et le fonctionnement des institutions. On le voit grandir doucement dans les attitudes de jalousie, d’égoïsme ou de cupidité lors de la petite enfance, et dans les actions de plus en plus préjudiciables qu’il produit. Il se complique par une banalisation de ces maux, puis par leur légitimation. A ce niveau, la boussole morale est dérèglée : on relativise le mal, on détruit l’universalité des valeurs comme l’honnêteté, on détermine le bien ou le mal, non pas sur base d’un principe universel stable, mais sur base des gains ou pertes personnelles. Et comme nous faisons nos institutions, nous les contaminons avec ce que nous sommes. Nous brisons les lois qui nous régissent pour assouvir notre soif et nous intégrons le mal dans nos lois. On jure sur la constitution en déclarant haut et fort, devant un parterre de toutes sortes d’invités et face aux caméras, qu’on la respectera, et puis on la viole sans scrupule. Et quand cela nous gêne ou si elle bloque la percée vers les visées inavouées, on la chan- (oop ! J’allais dire qu’on la change). Ou bien, on vote des lois qui protègent les actions condamnables et les biens qu’elles procurent à leurs auteurs. Au fond de tout cela, c’est avant tout un problème d’une grave défaillance éthique.  

 

 

 

Respecter la constitution, c’est le côté pratique de la fidélité et ne peut se faire que par ceux qui, dans leur vie de tous les jours, ont la culture du respect de la parole donnée. On n’apprend pas à respecter la parole donnée quand on devient Président de la République, Président du Sénat, Président du parlement ou Ministre, de même qu’on n’apprend pas à nager le jour de la compétition. Donner au pays des lois qui protègent l’intérêt général se fait par des hommes et des femmes qui ne vivent pas enfermés dans la cage de l’égoïsme et de la cupidité, même quand ils ont gagné les élections à 80%. On ne dirige pas un pays nécessairement selon ce qu’on dit (à moins que ce que qu’on dit soit un reflet exact de ce qu’on est), on dirige un pays selon ce qu’on est.

 

 

 

Un pays bien rongé par ce virus est vraiment empêtré et court le risque de s’enfoncer davantage par l’effet de cumulation du mal. Il voit le vol (stupide, violent et intelligent) provoquer la volatilisation de ses ressources, ce qui augmente la paupérisation et encourage l’avidité. Il voit les média devenir des instruments du mensonge institutionnel pour camoufler le mal et se faire beau. Il voit la justice devenir un instrument d’oppression pour éloigner ceux qui révèlent la saleté et qui exigent que la cours soit balayée.

 

 

 

Mais, comme les choses sentent mal et que la fumée ne se cache pas, il faut mettre des mécanismes de contrôles pour montrer qu’on fait quand-même de son mieux. Mais, on se rend vite compte qu’ils sont eux-mêmes infestés par le même virus. Il en faut d’autres, et on les met en place, mais eux-aussi n’échappent pas à la peste. Au bout du compte, on se retrouve avec un arsenal lourd (financièrement et administrativement) chargé de contenir le mal dont il fait la promotion dans les coulisses. Le mal prend les rênes, et on se contente de le condamner verbalement et sporadiquement, pour prouver qu’on n’est pas moins bon leader. On multiplie des coups de séduction pour présenter à la masse la meilleure image dont on peut se faire et ainsi, cacher son vrai visage et espérer passer inaperçu ; un jeu qui est dangereusement limité dans le temps, et qui finit souvent dans de gros fracas humiliants.

 

 

 

La réalité est dure. C’est exaspérant et décourageant, mais il y a toujours une façon de changer même ce qui semble inchangeable. En effet, ce virus ne circule pas dans le sang du corps moral de chaque Burundais. Nous avons encore des hommes et des femmes qui font ce qui est juste par conviction, qui ont refusé de suivre la foule dans son errance morale ; et c’est grâce à eux que nous pouvons espérer vivre mieux demain. S’il y a des étudiants et des élèves qui trichent même en présence d’une dizaine de surveillants dans la salle, il y en a qui ne trichent pas sans un seul surveillant en vue. Par conséquent, s’il y a des dignitaires qui détournent des fonds publics colossaux, il y en a aussi qui refusent de le faire, alors qu’ils savent qu’en agissant ainsi, ils mettent leur vie en danger. Nous sommes une nation moralement malade, pas morte. Et quand il y a encore la vie, il y a l’espoir. Mais, comment pouvons-nous réussir ce pari de la transformation de notre nation ? Principalement, par deux voies complémentaires.

 

 

 

La première chose à faire est de s’investir pour augmenter le nombre de citoyens qui ont une conscience sensible, qui savent distinguer le bien du mal ; et qui sont fermement engagés à fonder leur vie (baser leurs choix et leurs décisions) sur les valeurs morales. C’est la transformation de la société par le bas – la population. Ce travail commence par l’engagement de ceux qui sont encore en bonne santé morale à donner de leur mieux pour montrer l’exemple à ceux qui vivent dans les ténèbres morales. Nous devons aller au-delà de nos bonnes habitudes de bien faire, faire plus qu’agir par conditionnement et décider de faire ce qui est correct consciemment et par conviction, même quand cela nous coûte cher. Il faut que ceux qui nous entourent sachent que nous ne sommes pas tous prêts à assassiner nos consciences, que nous n’accepterons jamais de nous abreuver sur les torrents empoisonnés de la relativité morale. Le mal reste le mal même quand la majorité croit le contraire, car ce qu’il est ne dépend pas de l’opinion de la majorité.

 

 

 

La tragédie du monde, c’est que les adeptes du mal agissent avec agressivité alors que les bonnes personnes agissent avec timidité et sans fermeté. Il faut commencer par corriger les choses à ce niveau. Si quelque chose est bonne, nous devons nous engager à le faire sans hésitations et refuser de nous laisser intimider. Et si une pratique est mauvaise, nous devons la rejeter, indépendamment de ce que les autres croient. Ceci est très important car, comme disait Albert Einstein, le monde ne sera pas détruit par ceux qui font la mal, mais par ceux qui les observent et qui ne font rien. A ce niveau, nous n’avons pas du tout besoin d’avoir peur si nous ne sommes pas la majorité. La foule finit toujours par s’aligner derrière ceux qui savent où ils vont et qui sont déterminés à y arriver.

 

 

 

Ensuite, nous devons encourager ceux qui hésitent et ceux qui, par ignorance, sont victimes des morsures du virus de l’immoralité à entrer dans la danse. Il parait que 20% de la population suffit pour changer le cours de son histoire. Or, cela n’est pas si difficile pour ceux qui sont sincèrement engagés à transformer leur nation. Ici, il n’est pas nécessaire de se mouvoir en masses. Ce qui compte, ce sont des individus qui ont décidé de vivre des vies moralement correctes et qui s’engagent à élargir leur cercle d’une façon systématique et progressive. Le reste est une question de temps. Il est bon de faire ce travail de manière organisée, avec des objectifs bien précis et vérifiables. Il est aussi sage de la faire de façon stratégique, en visant les couches de la société les plus enclines à assurer la progression de la transformation comme un vent qui accélère la vitesse du feu de brousse.

 

 

 

La deuxième façon de résoudre ce problème est de passer par le haut – par les leaders. Ceci concerne les leaders de tous les horizons, surtout les leaders politiques. Ici, les leaders moraux (ethical leaders) imposent les bonnes pratiques dans la vie des organisation et de la nation en servant d’exemple et en exigeant le respect de cet exemple de la part de tous ceux qu’ils dirigent. Il est très important qu’ils incarnent les croyances et les pratiques qu’ils veulent voir chez les autres et qu’ils ne disent pas une chose tout en faisant son contraire. Si un leader parle de lutte acharnée contre la corruption alors qu’il est corrompu, il encourage la corruption, en réalité. En agissant ainsi, il perd la capacité (l’autorité morale qui lui donne la force) de sanctionner les corrompus. Avec le temps, ceux-ci finissent par comprendre le jeu auquel il joue et font comme il fait – parler contre la corruption tout en faisant ce qu’ils donnent l’air de condamner.

 

 

 

Il est injuste d’exiger aux autres de faire ce qu’on ne fait pas, ou de ne pas faire ce qu’on fait. Cette situation de contradiction brouillera la conscience du leader et lui privera de la force intérieure dont il a besoin pour pouvoir sévir efficacement contre le mal.  Un leader qui peut moraliser ceux qu’il dirige doit incarner cette moralité qu’il veut voir. C’est pourquoi la première piste d’action est très importante. Quand le leader montre l’exemple, les bonnes mais timides personnes retrouvent la force de faire partie de la cohorte du bien. Les indécis (ceux qui basculent vers le coté le plus fort) rejoignent la cohorte, et la force du bien s’amplifie dans le pays. Le mal se marginalise, et le malfaiteur doit se cacher, sachant qu’il ne sera pas toléré.

 

 

 

Mais servir d’exemple ne suffit pas. Il y a des gens qui ont besoin d’être traités avec dureté et d’autres qui ont besoin d’être rééduqués pour reprendre le sens de la vie normale. Dans un contexte où le mal a été acclamé pendant des années, il faut une main répressive juste et ferme pour redresser la société. Pour arriver à ses fins (institutionnaliser les bonnes pratiques et transformer la culture du mal en la culture du bien), la main répressive doit nettoyer la structure de la hiérarchie de la société du haut en bas ou simultanément. Punir les petits voleurs alors que les gros bandits narguent l’autorité ne changera pas une société. Une vraie transformation se fonde sur l’état de droit : l’application de la loi sur tout le monde. Si Lee Kwan Yew, l’ancien Premier Ministre du Singapour, a pu débarrasser le Singapour de la corruption et en faire un pays très riche, c’est parce qu’il a su mettre en place un système où tout corrompu, quel que soit son rang social, était puni sans pitié.

 

 

 

Cependant, pour une réussite maximale de transformation d’une nation, il faut combiner les deux approches quand cela est possible. Lorsque les leaders sont de nature à « immoraliser » la société davantage, il faut agir par le bas, avec une vision du long terme. En multipliant le nombre de citoyens qui freinent la progression du mal, mais cela ne confère pas le pouvoir de transformer la société par le haut. Dans ce cas, on peut juste conseiller, proposer et faire le plaidoyer, mais la décision finale appartient au leader. Et quand les leaders ont de l’autorité morale (quand ils incarnent les bonnes pratiques dont le pays a besoin) et qu’ils sont engagés à les incruster dans le fonctionnement des institutions et dans la culture, ils ont aussi le pouvoir d’accélérer la transformation par le bas. L’état peut incorporer l’éducation aux valeurs dans le système éducatif (et nous avons besoin de cela). Je ne saurais manquer de citer l’exemple du Singapour avec ses cours visant à développer les valeurs comme l’intégrité, la solidarité et bien d’autres. C’est absolument absurde de s’attendre à avoir des leaders qui respectent les principes de la bonne gouvernance, par exemple, sans leur inculquer les valeurs morales dont ils ont besoin pour pouvoir le faire.  L’état peut aussi travailler avec les parents, les confessions religieuses et les organisations de la société civile pour renforcer les valeurs morales dans la société.

 

 

 

Idéalement, une société se transforme plus rapidement et plus profondément quand les deux approches sont combinées. Mais, à défaut des deux, il faut se contenter de la première – la transformation par le bas. Elle prend beaucoup plus de temps et exige beaucoup d’engagement de la part de ses auteurs, mais elle n’est pas moins utile à la société.