Quand Moïse eut une vision dans le désert du Sinaï, alors que son peuple totalisait 4 siècles d’esclavage, il lui fut communiqué l’image d’un pays que Dieu voulait créer (un pays où coulent le lait et le miel) ; ainsi que ce que lui, devait faire pour contribuer à la naissance de ce pays (délivrer les Israelites de l’esclavage). Ici, nous avons une vision nationale ainsi que la contribution du leader visionnaire. Plus tard, sur le mon Sinaï, il lui fut donné une combinaison de codes de lois dont les Israelites avaient besoin pour organiser leur nouveau pays, quitte à le rendre conforme à l’image que Moïse avait eue. Ici, nous sommes devant un exemple d’une législation complexe qui s’inspire de l’idéal (un pays où coulent le lait et le miel). Pendant quarante ans, Moïse conduisit le peuple dans le désert et mourut juste avant que le travail de conquête de Canaan ne commença. Ce fut Josué qui continuer la tâche que Moïse avait commencé à la cours du Pharaon. Après Josué, une série de juges se succédèrent, puis vinrent les rois.

 

Je trouve, dans ce bref aperçu de l’histoire biblique d’Israël un cumul de leçons pour la politique moderne, surtout pour nous les Africains. Moïse a d’abord eu la vision avant d’avoir la mission et de comprendre son rôle dans tout cela. Vous ne pouvez pas parler de programme politique sans vision politique ; juste comme vous ne pouvez pas parler de la route à prendre sans avoir une destination prédéfinie. Ce serait mettre la charrue devant le bœuf, c’est faire preuve d’une faiblesse bien dangereuse pour les pays. Dans notre contexte, je crois n’avoir jamais entendu parler de vision politique. En fait, même les programmes politiques restent quasiment inconnus du public. Et quand, par une recherche laborieuse, on parvient en s’en procurer une copie, on y trouve un manque flagrant de profondeur et une légèreté de réflexion évidente. Il devient clair que ces textes ne sont probablement pas inspirés par un idéal quelconque. Je serais heureux si je me trompais, mais je parie que nos partis politiques manquent de vision politique et ont des projets politiques superficiels exactement par ce qu’ils ne s’inspirent pas d’une vision claire. En fait, j’ai l’impression que, dans la plupart des cas, la naissance des partis politiques n’est pas nécessairement précédée par une « expérience du désert » comme celle de Moïse. De toute évidence, on veut le pouvoir d’abord, et puis on demande à un rédacteur de préparer un programme politique, juste pour s’accommoder aux exigences de la propagande !

 

La vision est l’image de ce que l’on veut devenir, un idéal de la situation à laquelle on aspire. C’est elle qui détermine la mission – ce qu’on va faire pour atteindre la vision ; et c’est le développement de la mission qui donne l’éventail d’activités à faire pour avoir le pays qu’on veut – le programme politique. La mission dans ses détails nous montre ce qu’il faut faire pour réduire la distance entre l’idéal qu’on recherche et la réalité présente, entre l’ici et maintenant et le ce jour là ! Voilà pourquoi je disais qu’un programme politique sans vision politique et simplement fantaisiste. On ne peut pas bien définir ce qu’on va faire sans avoir préalablement défini ce qu’on veut. Si des principes aussi élémentaires ne sont pas appliqués en politique, ce n’est pas étonnant que nous ayons le genre d’histoire que nous avons, une histoire de sang, de misère d’humiliation et de honte.

 

Enfin, il est évident que la vision que Moïse avait était plus grande que lui. Sa réalisation exigeait plus de talent que Moise ne pouvais prétendre avoir, il fallait plus de temps que la durée de sa vie ; il fallait une succession de leaders, génération après génération. En dépit de sa longévité, il a juste fait une partie de ce qu’il fallait faire. Il devait se faire succéder. La succession, voilà un autre problème de notre politique. Les politiciens Africains ont des visions qui ne sont pas plus grandes que leurs vies, qui n’exigent pas plus qu’eux pour se réaliser. En fait, leurs visions se confondent avec leur vie. Ils ne voient pas au-delà de leurs intérêts. Il s’agit d’eux, de leur tribu et de leur parti politique, c’est tout. Ils sont motivés par les dividendes économiques qu’ils tirent du pouvoir politique ; ils n’ont apparemment pas aucune image idéale du pays qu’ils devraient aider à bâtir. Si vous parlez de succession, vous provoquer une guerre !

 

Or, nos pays ne peuvent pas se permettre le luxe de vivre sans vision. En effet, après le démantèlement – par la colonisation - de l’idéal national qu’avaient conçu nos ancêtre, beaucoup de nos peuples ont perdu les repères. Ceci est compliqué par le ballotement que nos pays subissent depuis l’époque de la guerre froide, entre le bloc Occidental et le bloc Oriental ; ainsi que les soubassements non avoués des partenariats bilatéraux et multilatéraux en termes d’intérêts stratégiques et économiques des puissances. Parfois, les partenariats qui s’établissent portent les marques de l’inféodation ou du néocolonialisme. Ce n’est pas abusée de dire que, dans certains cas, le pillage des ressources naturelles de l’Afrique continue sous une autre appellation. C’est principalement cela qui fait de l’Afrique, le continent le plus riche potentiellement, le plus pauvre dans les faits. Un tel contexte facilite l’émergence de seigneurs de guerre qui vendent les intérêts de leurs peuples pour accéder au pouvoir ou s’y maintenir ; un peu comme ces leaders Juifs qui s’alliaient aux maîtres égyptiens pour gagner quelques sous tout en envenimant la souffrance de leurs confrères ! Et les peuples vivent sans savoir vers ou on les mène, incapables d’exiger des comptes, obligés de se contenter des miettes qui tombent de la table du festin, des distributions à caractère humanitaire alors que le rôle de leurs leaders était de les rendre capables de se prendre en charge.  

 

Et comme le dit la Bible, un peuple sans vision périt. En effet, cela donne libre cours à des non-visions ou de petites visions centrées sur les intérêts des individus et des groupes ; ce qui crée un climat de confrontation et d’antagonismes. C’est ce qu’on appelle la politique du ventre, ou le kuryisme[1] – comme disait un professeur de littérature traditionnelle. Dans ce genre de paradigme, impossible de gagner ensemble. Si un groupe gagne, un autre perd. En fait, pour qu’un groupe gagne, un autre doit perdre. La politique du ventre entraîne automatiquement la politique de la violence. Comme chaque groupe veut dominer, et que la confrontation ne se fonde pas sur la grandeur des idées mais sur la force, cela conduit à la tyrannie du ventre et la brutalité.  

 

En outre, une situation de petits seigneurs qui luttent pour s’imposer et « manger aussi » crée les reflexes de l’exclusion et de l’instabilité. Dans un tel contexte, le pouvoir est perçu comme un gros gâteau ; et chacun veut un morceau – le plus grand morceau possible. Pour avoir le plus grand morceau, il faut réduire le nombre de consommateurs par tous les moyens – ceux qui ont accès à la table. C’est en fait, cela l’exclusion en termes crus. Toute cette histoire de népotisme, de clientélisme et de favoritisme politique est une manifestation de ce problème. Et au regard de notre histoire, le problème se déplace d’un groupe faussement « ethnique » à l’autre, d’un clan à l’autre ou d’une région à l’autre. Mais, c’est fondamentalement le même problème. Seuls les noms et les visages changent.

 

Enfin, une politique de cette sorte ne peut pas ne pas conduire à la guerre. Celui à qui est confié la gestion de la table ne veut pas remettre les clés ; surtout que c’est aussi lui qui détient les clés du magasin d’armement. Il sait qu’il aura du mal à survivre en dehors du château aux festins car il sait que la misère l’attend au coin. Il n’a pas développé le pays pour pouvoir continuer à vivre confortablement sans être dedans. Des fois, il a peur de la justice, il a peur de se faire coincer.  Il préfère alors faire couler le sang des fils et filles de son peuple, tout en se cachant sournoisement derrière « l’intérêt supérieur de la nation » plutôt que lâcher la clé. Nous avons eu ce problème au moins deux fois au cours de notre récente histoire. Cela frustre, cela fait mal et remplit le pays de colère. Et quand les gens n’en peuvent plus, alors la porte est grandement ouverte pour la guerre. Un petit déclic, et le volcan explose.

 

Oui, je crois que beaucoup de peuples Africains sont comparables aux Juifs en Egypte. Ils sont terrassés par un esclavage complexe, malmenés par divers conducteurs impitoyables d’esclaves : la pauvreté, l’analphabétisme, l’ignorance, la manipulation, les divisions tribales / ethniques. Le son de cloche des indépendances avait ouvert une nouvelle ère, avant qu’il ne soit clair que les colonisateurs étaient noirs, cette fois-ci ; et que le même jeu de l’oppression allait continuer avec de nouveaux oppresseurs. Certains fils courageux de l’Afrique se sont levés pour proclamer le jour de  la liberté, mais les balles des profiteurs de la misère des peuples Africains ont vite transpercé leurs corps. Assurément, Moïse a eu des précurseurs, c’est apparemment une norme universelle de la libération des peuples. Beaucoup de nos peuples attendent toujours la venue de leur Moïse.

 

Nous pensons que le peuple Burundais mérite un leadership visionnaire, après des décennies d’un leadership organisé autour des intérêts individuels et sectaires, savamment cachés derrière le bouclier de l’ethnicité et du régionalisme. Nous avons assez tâtonné et pataugé ; enough is enough ! Nous pensons que le peuple Burundais mérite de vivre dans la conscience de la direction dans laquelle il est résolument engagé, conscient de l’avenir que ses leaders sont en train de l’aider à se créer. Nous pensons que nos élections ne devraient se dérouler sur fond de manipulations démagogiques, d’intimidations intempestives, de corruption électorale ou de manipulation de la mémoire collective. Tous ces jeux servent les politiciens qui n’ont pas de vision, ils ne servent jamais les intérêts du peuple.  

 

Cette vision, comme nous l’avons dit, doit s’inspirer des cinq besoins fondamentaux de l’homme : le besoin de vivre, le besoin de la justice, le besoin de la liberté et le besoin de réaliser quelque chose d’important. Indépendamment de nos différents arrière-plans, nous voulons tous vivre harmonieusement avec nos voisins proches et lointains, sous une protection équitable et rassurante des institutions de l’état.  Nous voulons vivre dans un pays qui nous rassure, un pays où nous nous sentons tous en sécurité, à l’abri de la peur de subir des coups méchants. Nous voulons un pays de liberté, car sans liberté nous perdons une partie de notre être. Nous voulons avoir la liberté de croire, de penser et d’exprimer nos croyances et nos pensées sans entraves. Nous voulons avoir la liberté de participer au processus politique qui façonne l’image de notre pays et de notre vie sans menaces, intimidations, corruption ni manipulation. Nous voulons un pays de justice, un pays où chacun a ce à quoi il a droit sans pot de vin, sans une connexion spéciale.  Nous voulons un pays de méritocratie, un pays où chacun a ce qu’il mérite sans aucune autre forme de procès. Enfin, nous voulons un pays qui donne  à tous ses fils et filles les mêmes opportunités de réaliser leurs ambitions constructive ; enfin que nous puissions tous poursuivre nos rêves chers et légitimes et mettre nos compétences au service de nos familles, nos communautés, notre nation et l’humanité.

 

Dans ce pays, la culture du débat contradictoire est garantie. On a le droit de critiquer ce qui ne va pas et de proposer ce qui pourrait marcher ; et on a le droit d’être écouté et respecté. Car, c’est aussi cela la liberté. Dans ce pays, les leaders sont redevables devant le peuple. Ils rendent compte de ce qu’ils font du pouvoir qui leur a été confié et ne se cachent pas derrière leur légitimité pour justifier l’injustifiable. Dans ce pays, le leader n’est ni le père ni le boss du peuple mais le serviteur du peuple. La bonne gouvernance n’est pas une chanson vide de sens, mais une culture bien encrée. L’unité n’est pas un sujet de célébration annuelle faite sur le fond de division, de tensions et d’antagonismes. Dans ce pays, la tricherie et le vol des biens d’autrui produisent la honte et la déchéance sociale, et non un sentiment d’héroïsme. Par conséquent, les fonds publics font ce à quoi ils sont destinés, et les voleurs sont traités comme tels. Dans ce pays, la compétence prime sur les relations. L’emploi va au plus méritant car, la productivité est le mot d’ordre. Dans ce pays, l’équité et la justice conduisent à un partage équitable (le plus équitable possible) des moyens dont dispose le pays. La richesse des uns ne fait pas la misère des autres. Les priorités du gouvernement sont guidées par le souci du service dû au peuple et non le confort de quelques dignitaires.

 

Enfin, dans ce pays, l’éducation sert le peuple et non les visées politiques. On produit des intellectuels bien formés pour faire face aux defis de la société. On investit lourdement dans l’éducation, on ne malmène pas les étudiants. On leur inculque l’amour de leur patrie, on ne crée pas des mecontents qui prennent la « green card » à la première occasion ; mais des patriotes qui comprennent que leur peuple attend beaucoup d’eux, et qui sont prêts à s’acquitter de leur dette générationnelle. Les fonctionnaires de l’état sont honorés, leur labeur est dûment rémunéré, leurs efforts sont reconnus.

 

Hélas, je dois m’écrier ; ces principes de base du leadership politiques nous manquent cruellement. Je prie pour qu’un jour, une génération de leaders politiques éclairés qui fondent leur action politique sur ces principes universels puisse voir le jour mu Burundi bwa Nyaburunga. Je voudrais parler encore, mais… Ok, on prend une pause et on y revient bientôt…

 

 



[1] Un terme forge à partir du verbe rundi « kurya » qui signifie « manger »