L’éducation : on y revient encore, cette fois-ci pour parler des solutions. S’il n’est pas sage de tomber avec des solutions pour un problème dont on n’a pas suffisamment analysé la nature et les contours, ce n’est pas une bonne chose non plus de ne parler que des problèmes. C’est déprimant de se faire harceler par la réalité des problèmes quand aucune voie de sortie n’est proposée pour alimenter la flamme de l’espoir. Pour attaquer un problème aussi complexe que l’éducation, il faut une approche systématique simplifiée. C’est la seule façon d’éviter de se perdre dans la jungle des propositions que la complexité du problème implique. J’axerai cette approche sur trois questions essentielles : (1) qu’est-ce que nous voulons ? (2) Quel est le rôle de l’éducation dans le processus qui nous mènera vers cet objectif ? (3) Quels sont les traits essentiels d’un système éducatif qui peut pleinement jouer ce rôle ?

 

La première question nous renvoie aux besoins essentiels de l’être humain : l’intégrité physique (la sécurité, la santé, etc.), la capacité de se prendre en charge et de prendre soin des siens (puissance économique), l’épanouissement (mental, psychologique, social, etc.) et la contribution au bien-être général (la capacité d’apporter une contribution au bien-être collectif). Si vous êtes familier avec la hiérarchisation des besoins selon Malsow, vous vous rendrez compte que j’ai comprimé les éléments de sa pyramide. Pourquoi est-ce important de commencer par ici ? Parce que, indépendamment de nos petites différences que certains exploitent comme si c’étaient de grandes choses, nous avons les mêmes besoins. Au fond, nous sommes les mêmes. Le bonheur d’un peuple commence par le bonheur d’un individu. Les besoins essentiels d’un peuple est la compilation des besoins essentiels de ses composantes. Sans une bonne philosophie de l’être humain, on ne peut pas avoir une bonne philosophie politique.

 

En partant de ces besoins intrinsèques que nous avons tous, nous pouvons alors définir ce que nous voulons devenir comme peuple. Encore une fois, malgré nos différences, il y a, ici, une convergence naturelle qui découle de nos besoins inhérents à notre nature. Disons globalement que nous voulons un pays où nos besoins essentiels sont satisfaits, de façon équitable et continuelle. Ceci revient à dire que nous voulons un pays où les droits élémentaires de tous les citoyens sont assurés, un pays où le potentiel de chacun est mis à profit, un pays dont le potentiel économique est exploité dans l’intérêt de tous. En somme, nous voulons un pays où l’intérêt général prime sur l’intérêt personnel ou de groupe, et où les services publics (et privés bien sûr) font preuve d’un parfait niveau de performance pour répondre efficacement et équitablement aux besoins des requérants de leurs services. Pour miniaturiser ce rêve davantage, je dirai que chacun d’entre nous serait satisfait si notre pays était paisible, stable et économiquement riche, et que chacun bénéficiait de ces choses. Je serais très étonné si quelqu’un me disait qu’il ne veut pas un tel pays. D’une façon globale, un tel pays répondrait aux aspirations humaines profondes que nous portons tous.

 

Venons-en maintenant à la deuxième question : quel est le rôle de l’éducation dans le processus d’édification d’un tel pays ? Eh bien, l’éducation est un des voies qui nous mèneront vers cet objectif. Si notre objectif est la cible que nous voulons atteindre par une flèche, l’éducation est la force que nous exerçons sur la corde de l’arc dont nous nous servons pour tirer la flèche. L’éducation nous donne les hommes et les femmes qui vont accomplir les différentes tâches qui rendront ce pays possible. Nous ne pouvons pas nous contenter de rêver, le rêve doit pouvoir se convertir en réalité ; et cela se fera par des mains humaines. L’éducation façonne ces hommes et femmes qui vont faire de ce pays ce que nous voulons qu’il soit. Et, même si la concrétisation de ce rêve requiert une combinaison de facteurs (apports des partenaires, moyens financiers, etc.), les ressources humaines sont le plus grand facteur, la plus grande inconnue dans l’équation.

 

Par conséquent, dans toute initiative sérieuse d’édification d’une nation, l’éducation revêt un caractère hautement prioritaire. En effet, la capacité de bâtir une nation dépend de la disposition du cœur et de la qualité technique des ingénieurs, des infirmiers, des médecins, des juges, des avocats, des enseignants, des commerçants, des journalistes, des chercheurs, des politiciens, des officiers, des parlementaires, des ministres et des différents cadres nécessaires pour faire fonctionner un pays. S’ils sont médiocres, ils vous feront un travail médiocre. Au mieux, ils ne feront pas avancer le pays. Au pire, ils le feront reculer. Or, leur qualité est le produit plus ou moins direct de ce que la formation scolaire et académique a fait d’eux. Si, selon Abraham Lincoln, la philosophie de l’éducation aujourd’hui sera la philosophie du gouvernement demain, ce qui se passe aujourd’hui dans nos écoles détermine ce qui se fera dans notre pays demain. Nous pouvons nous donner l’image de ce que notre pays va devenir en analysant ce qui se passe dans nos écoles. L’éducation n’est donc pas une activité facultative, c’est une absolue nécessité pour tout pays qui a de grands rêves. Seuls ceux qui n’en ont pas peuvent se contenter de n’importe quelle qualité de l’éducation.

 

Ainsi donc, notre système éducatif nous fournit la main d’œuvre qui va bâtir ou détruire notre nation. Tout dépend de sa qualité, de ce qu’il fait de nos enfants. Le système éducatif, c’est comme un grand tunnel dans lequel on entre très jeune et duquel on sert à la fin des études. Ce qui se passe entre l’entrée et la sortie détermine ce que l’on devient à la sortie. L’enfant entre avec un énorme potentiel et en sort avec ce potentiel prêt pour servir la société ou gâché pour de bon. A côté de la quantité d’enfants qu’il est capable d’absorber, un système éducatif se mesure aussi par la qualité des intellectuels qu’il produit. Partant, un bon système éducatif absorbe tous les enfants disponibles et en fait des hommes et des femmes patriotes (disposés à servir leur patrie avec dévouement et fidélité) et compétents (capables de relever les défis auxquels leur nation est confrontée, chacun dans le domaine de sa formation).

 

Ceci nous amène à la troisième question : quels sont les marques d’un système éducatif qui est capable d’absorber tous nos enfants et d’en faire des intellectuels d’une grande qualité ?  Premièrement, avant de parler du système, on a besoin de parler de sa source. De même que c’est la destination qu’on s’est fixée qui détermine le chemin que l’on prend, on a besoin d’une vision politique transcendantale, un idéal national, pour avoir l’inspiration nécessaire en vue d’un bon système éducatif de grande qualité. Sans une grande vision, on court le risque de se contenter de n’importe quoi, de faire comme les autres, de faire le minimum. Avec une grande vision, il devient facile de distinguer l’essentiel de l’accessoire, et de consentir tous les efforts nécessaires pour que l’essentiel soit géré comme l’essentiel.

 

Voilà pourquoi j’ai commencé par une tentative de description de pays que nous voulons. Si alors nous prenons les trois éléments de base du pays que nous voulons (selon moi) : une paix véritable et collective, la stabilité politique du pays et l’abondance économique pour tous, alors nous avons besoin d’un système éducatif diversifié, épanouissant et compétitif. Je comprends la diversification dans le sens de la multiplicité des filières de formation. Même si nous avons vu naître de nouvelles facultés dans les universités privées ces dernières années ; ainsi que l’introduction de nouvelles matières avec l’école fondamentale (entreprenariat par exemple), il y a encore beaucoup à faire. Par exemple, notre diplomatie est aussi vieille que notre indépendance, mais il reste impossible d’avoir une formation élémentaire en diplomatie sans quitter le pays. Une bonne gestion du pays requiert une forte administration, mais nous n’avons aucune école d’administration publique. L’organisation des partis politiques exige des principes de leadership, mais très peu des cadres des partis politiques savent ce qu’est le leadership.

 

La diversification des filières de formation doit s’inspirer de nos besoins immédiats comme nation, mais aussi des défis anticipés. C’est un énorme gaspillage que d’organiser l’éducation dans un vase clos, sans avoir une idée claire des problèmes pour lesquels on prépare les enfants. Diversifier l’éducation doit aussi commencer au plus bas niveau et aller jusqu’au sommet de la structure éducative. Il n’est certes pas possible de tout enseigner dès l’école maternelle ou primaire. Mais, il est important d’établir un contact entre l’apprenant et les différents domaines d’apprentissage dès son bas âge. Cela lui permet d’identifier ce qui concorde avec sa passion et facilite les choix académiques qu’il fera le moment venu.

 

Concernant le caractère épanouissant d’un bon système éducatif, il s’agit d’un double épanouissement : l’épanouissement humain et intellectuel. D’une part, nos enfants ont besoin de grandir en tant qu’humains. Ils ont besoin d’apprendre à respecter les autres, à être honnêtes et intègres, à travailler dur, à développer un sens de communauté nationale, etc. La tête a beau être bien garnie, elle est sous les dictats du cœur. Une éducation qui gonfle la tête sans équiper le cœur n’en est pas une. Quant à l’épanouissement intellectuel, il consiste à aider l’enfant à découvrir son potentiel et sa passion et à l’orienter en conséquence. Ceci revient à valoriser tous les domaines enfin que chacun se sente à l’aise dans le domaine qui correspond le mieux à ses passions et talents naturels. Aussi longtemps que le peintre, le musicien, le sportif, le couturier (ailleurs on l’appelle « le créateur de modèles »), le chanteur, le cuisinier, le mécanicien et l’enseignant auront le sentiment que leur métier ne vaut rien, nous ne pourrons pas avoir le pays que nous voulons. Enfin l’épanouissement intellectuel implique aussi la promotion de la créativité et de l’innovation et l’élimination de la pratique de la mémorisation abstraite à certains niveaux de l’éducation. La capacité de résoudre les problèmes de la société dépend beaucoup plus de notre degré de créativité que de notre capacité de mémoriser.

 

Enfin, la compétitivité fait référence à la qualité. Nous devons nous battre pour la qualité car, comme je l’ai dit au début, si le pays que nous voulons est la cible, alors l’éducation est la force de pression que nous exerçons sur la corde de l’arc. La qualité de l’éducation détermine la qualité des intellectuels qu’elle produit et la qualité de ce que ces intellectuels font – donc ce qu’ils font de leur pays. Si nous comparons notre nation à un avion, la qualité de nos intellectuels est comparable à la puissance des moteurs de l’avion qui lui donner la force de braver la gravité. C’est grâce à cette puissance que l’avion décolle et suffisamment d’altitude pour voler à la vitesse de croisière. Sans intellectuels de bonne qualité. Notre pays va vrombir (faire beaucoup de bruit) mais ne pourra pas décoller et / ou prendre de l’altitude. Or, si notre rêve est noble (en tout cas ce que je propose l’est), il ne se réalisera que par d’énormes efforts conjugués des intellectuels de grande qualité. Par implication, nous devons nous battre pour une éducation de grande qualité, ce qui veut dire que nous devons faire de l’éducation une absolue priorité et consentir des sacrifices énormes pour relever la qualité que nous avons aujourd’hui.

 

Jusqu’à ce point, j’ai parlé sur le plan théorique. Une question très cruciale reste sans réponse : qu’est-ce que cela veut dire dans notre contexte ? Quelles sont les implications de ce que je viens de dire sur notre politique linguistique, nos programmes, la construction des écoles, etc. ? Comment, à partir de ce que nous avons, pouvons-nous concrètement bâtir un système éducatif qui correspond à ce qu’exigent nos rêves nationaux ? Je vais donner mes propositions dans mon prochain article.