QUAND JUSTE UNE VALEUR FAIT DÉFAUT

 

 

C’était un matin, un matin comme les autres – mais pas vraiment. La chance leur avait souri, ils avaient eu cet emploi temporel, le temps de nourrir leurs familles pendant quelque mois, avant de sombrer dans le chômage encore une fois. Certains avaient fait des calculs judicieux par rapport à la scolarisation de leurs enfants. On approchait la fin du deuxième trimestre, et avec quelques économies, on allait pouvoir boucler l’année scolaire avec succès. Rien ne présageait le malheur, le travail était habituel. Et ce matin particulier, rien n’était anormal – du moins à leurs yeux. Mais, quelque part, un problème invisible les attendait au mauvais tournant. Une tricherie inconnue, mais totalement connue de ses auteurs, un acte de malhonnêteté bien calculé aller tout jeter à l’eau et semer la désolation dans les familles[1].

 

Ce matin-là, comme d’habitude, ils se sont rangés à leurs postes. Ils ont commencé à répéter les gestes habituels des ouvriers sur un chantier de construction. Recevoir un seau de béton et le passer à l’ouvrier suivant sur la chaine, chanter et bouger un peu pour chasser l’ennui et le sentiment de fatigue, et rendre l’exercice moins douloureux – cela était devenu familier. Et puis, sans aucun avertissement, les murs ont cédé, les colonnes se sont écroulées – bien que bâties en « béton dur » ! Le ciel bleu a subitement cédé à l’obscurité, et l’horreur s’est jeté sur eux sans leur donner le moindre temps de fuir. Ils sont morts sur le champ, enfuis sous les décombres de cet immeuble qu’ils bâtissaient. Ils ont péri si vite, avant de comprendre ce qui arrivait. Ceux qui ont eu le temps de comprendre se sont retrouvés piégés par le poids des murs et des colonnes qu’ils avaient eux-mêmes bâtis. Ils ont vu la mort venir, mais ils ne pouvaient rien faire pour échapper ! Ils ont succombé aux blessures et au poids des décombres accumulés sur leurs fragiles corps.

 

Des images ont été prises, elles ont circulé sur les réseaux sociaux. Nous avons entendu, nous avons vu, nous avons lu, nous avons été choqués, et nous avons tourné la page – un peu trop vite, je dirais. En fait, avant de tourner la page, il faut l’avoir lue, bien lue ? Nous sommes habitués à des scènes d’horreur et nous avons appris à aller au chapitre suivant très vite. Réflexe de survie ? Apparemment ! En effet, une longue proximité émotionnelle et mentale avec la souffrance des autres, peut être fatale à notre santé. Et puis, on a vu pire ! Mais, ceci ne suffit pas comme arguments. Il faut avoir le courage de lire la page, et de la relire si nécessaire, avant de la tourner. Ignorer le mal, c’est lui laisser libre cours au mieux, et le renforcer au pire.  Ne pas l’ignorer, c’est peut-être risqué, mais c’est plus humain.

 

Ce qui arrive ne doit pas arriver ; de tels désastres peuvent être évités, mais uniquement si nous avons le courage d’en analyser les causes et d’en chercher les solutions. En effet, un vice ignoré et un vice encouragé et demain, il peut frapper plus près de nous, ou peut-être chez nous. Ces hommes et femmes inconnues sont nos compatriotes, après tout.  Nous pouvons ne pas les connaitre, mais pour certains, ils étaient leurs amis ou membres de leurs familles. Certains parmi eux avaient des épouses et des enfants. S’ils nous sont inconnus, ils ne le sont pas pour tous. Et puis, nous louons des maisons, et rien ne nous garantit qu’elles soient exemptes des tricheries comme celles qui ont causé la mort d’innocents citoyens. Nous avons intérêt à ce que de telles pratiques cessent ; il en va de notre propre sécurité.

 

Certains me diront que c’est inutile et évoqueront la volonté de Dieu ou la méchanceté de la nature pour couper court à toute discussion. Mais, cela ne me convainc pas. Un tel argument n’est pas suffisant pour apaiser ma colère, ma tristesse et mon désir de voir mon peuple mieux vivre. Nous sommes supposés contrôler la nature et non vivre à sa merci. Et ce Dieu à qui nous faisons porter tous les maux du monde a un jour déclaré qu’Il est amour ! Ayons le courage de reconnaître notre responsabilité dans l’œuvre de préserver la vie ; et l’humilité de reconnaître notre défaillance dans le cas d’espèce. Réfléchissons, corrigeons nos façons de faire et vivons mieux. C’est pourquoi nous avons un cerveau. Un bâtiment de trois étages, c’est fait pour servir pendant plusieurs dizaines d’années. Si ces pauvres ouvriers avaient survécu, les locataires du bâtiment allaient périr un jour – et ils auraient pu être toi ou moi. Et puis, si le mal n’est pas extirpé, il va assurément frapper encore une fois et personne ne peut dire avec précision qui vont être ses prochaines cibles. Ton prochain chantier n’est pas en dehors du périmètre de frappe ; il peut être l’hécatombe qui va suivre.

 

Place au plongeon, maintenant ! Cet accident ne me semble pas être juste un accident. Quelque part, il y a eu une défaillance morale, invisible aux victimes (probablement) mais très dangereuse pour eux est passée inaperçue. Quelque part, quelqu’un a été malhonnête, quelqu’un a triché. C’est, peut-être le fabricant du ciment qui a triché, ou alors c’est la faute du fabricant des fers à béton ! Les normes existent, et elles existent pour une raison. Un industriel honnête, qui aime l’humanité plus que l’argent, ne devrait pas tricher au niveau des normes car, cela a des conséquences dramatiques ! Et si la tricherie a été opérée au niveau de la qualité de ces matériaux de construction, nous avons un service chargé d’en surveiller le respect. C’est un service qui est là pour notre sécurité, et qui fonctionne grâce aux efforts du peuple – dont les disparus faisaient partie. A-t-on bien fait le contrôle ?

 

Est-ce une erreur de leur part ou un acte volontaire ? N’ont-ils rien remarqué d’anormal ou ont-ils sacrifié les utilisateurs de ces matériaux pour empocher quelques millions de … ? Vous voyez, je n’insinue rien, je me pose des questions. J’espère que les enquêtes nous ferons savoir ce qui a emporté les vies de nos concitoyens. La tricherie existe, et elle est dangereuse ; plus dangereuse que nous le croyons. C’est pourquoi nous affirmons sans hésitations que sans valeurs morales collectivement embrassées par le peuple et les décideurs, nous courons de gros risques. Sans valeurs, la société devient une jungle dangereuse, et tout le monde est en danger.

 

Il est possible que les fabricants du ciment et des barres de fer à béton aient bien fait leur travail, et que les services de contrôle de la qualité aient autorisé ce qui devait l’être. Et dans ce cas, la tricherie se trouverait au niveau du chef du chantier ou de ses subalternes. Sur les chantiers, le trucage du béton et le vol du ciment semblent être une culture ! L’honnêteté n’est pas toujours au rendez-vous ! Est-ce ceci la cause de la désolation dans les familles qui ont vu les leurs partir le matin pour les retrouver à la morgue plus tard ? Espérons que les enquêtes nous en diront plus.

 

Les valeurs, c’est incontournable. Nous ne pourrons aller plus loin que notre état moral ne permet. Les valeurs viennent d’un engagement à ne pas vivre aux dépens des autres, mais à vivre d’une façon qui promeut l’intérêt général. Et sans un tel engagement, c’est le principe « après moi le déluge » qui fonctionne. L’honnêteté, comme on dit, est le prince des valeurs morales. Et son absence tue, purement et simplement ! Elle tue les individus, les familles, les organisations et les nations.

 

Et puis, comme on parle de la construction, pourquoi ne pas aller au-delà et parler de l’infernale course pour un logement ? Harcelés par la cupidité et l’insensibilité de certains propriétaires des maisons et pressés par le besoin d’avancer au même rythme que notre génération ; nous sommes dans une course néfaste. Nous préférons vivre dans des maisons non achevées, poussiéreuses, sans eau ni électricité, mais chez nous. Et puis, comme chacun court avec les moyens de bord, villas, maisons inachevés et fondations couvertes de broussailles forment le visage informe de certains de nos quartiers.

 

La beauté, l’harmonie et l’ordre deviennent de plus en plus rares. Des installations électriques désordonnées ou totalement dangereuses se font des victimes ici et là. Nos avenues et leurs caniveaux se font démolir par des camions et bennes chargés de sables ou de moellon, créant des piscines en temps de pluies. Nous nous retrouvons avec des quartiers défigurés, mélangeant les signes de beauté avec le moche et le dangereux. Est-ce comme cela que nous devons vivre ? N’a-t-il pas moyen de changer cette situation ?

 

 Je crois bien qu’il y a une autre façon de faire. Ce que nous avons n’est pas tout ce qu’il y a à avoir. Nous ne devons pas vivre avec le stress de nous bâtir une maison. Nous ne devons pas avoir nos maisons dans des quartiers désordonnés ou dangereux. Nos zones résidentielles peuvent être belles, bonnes et paisibles ! Nous ne devons perdre nos citoyens dans des « accidents » sur les chantiers ou avec des fils électriques mal installés ou négligemment dénudés ; il y a une autre façon de faire ; et une meilleure !

 

L’abri est un des besoins de base de l’homme. Nous en avons tous besoin, indépendamment de nos différences. Pour moi, une bonne politique de l’habitat devrait être un des principaux piliers d’une vision politique, et donc d’un programme politique dignes de notre confiance. Pourquoi voter pour un individu ou un groupe qui n’a rien pour nous sauver de ce cauchemar parfaitement évitable ? Et, pour moi, une bonne politique de l’habitat, est une politique qui garantit un bon logement à chaque citoyen qui le désire et qui accepte de se soumettre à la discipline qu’une telle initiative exige. Et pour assurer aux citoyens de bons logements qui leur appartiennent, dans des zones résidentielles bien aménagées, ordonnées et belles à voir, il faut une politique qui harmonise les choses, au lieu de combiner crapauds, panthères, gazelles et éléphants dans une même course.

 

Idéalement, il faut une politique de construction des logements par des sociétés qui en ont la capacité, avec une orientation et le contrôle des pouvoirs publics. Les constructions peuvent alors se faire dans le respect strict des règles bien précises ; et les différentes sortes de tricherie peuvent être évitées. Ainsi, on peut s’assurer que les maisons d’un endroit quelconque ont la forme et la qualité requise. On peut s’assurer plus facilement que les canaux d’évacuation des eaux de pluie et les zones réservées aux différentes installations (eau, électricité, lignes téléphoniques, etc.) et celles réservées aux infrastructures d’intérêt général (avenues, écoles, centres de santé, centres commerciaux, jardins publics, etc.) sont protégés et bien entretenues. Avec ce genre de politique de   politique de l’habitat, il est possible d’intégrer des mesures de sécurité dans la forme, la constitution et la disposition de chaque maison. 

 

Il devient alors possible de bâtir des maisons identiques (dimensions, formes, matériaux extérieurs utilisés – tôles, briques, peinture externe, etc.), selon les capacités des futurs locataires – acheteurs. Ceci est une condition sine qua non pour avoir une ville belle et ordonnée. Dans la vie, l’ordre et la beauté comptent. La beauté d’une ville dépend de celle de ses quartiers, et celle des quartiers dépend des maisons qui les composent, des routes et avenues ainsi que celle de l’espace restante. Si chacun fait comme bon lui semble, à la vitesse qui lui est convenable, il y aura manque d’harmonie, d’ordre et de beauté, et certaines maisons atteindront leur étai final quand d’autres auront déjà vieilli. Cela tue la beauté d’une ville.

 

Avec une telle politique, il devient possible d’éviter les nombreuses tricheries qui se font quand on doit bâtir une maison de 60 millions alors qu’on n’en a que 40. Il devient facile de contrôler la qualité des matériaux de construction utilisées, d’évaluer annuellement les sociétés de construction et de disqualifier celles qui font preuve de défaillance. Il devient aussi facile d’éviter les installations électriques risquées faites par des « électriciens » qui n’ont jamais été certifiés - en fait, je plaide pour un ordre des électriciens enfin d’éviter les improvisations. Il ne suffit pas de pouvoir connecter le fil à l’ampoule pour faire l’œuvre d’installation électrique d’une maison. C’est trop dangereux !

 

Mais, évidemment, une telle politique de logement exige la stabilité politique et le dynamisme économique. La plupart des locataires – acheteurs auront besoin d’avoir des revenus réguliers pendant des années, ce qui exige des emplois stables. Et plus leurs revenus seront gros, moins de temps ils prendront pour acheter complètement les maisons ou les appartements. Et puis, il faut que les sociétés de construction puissent récupérer leurs fonds investis ; et cela n’est pas possible dans un pays toujours en proie à des secousses politiques meurtrières. Voilà pourquoi toute politique qui créée des factions ennemies, qui déstabilise l’économie et qui crée la frustration est notre véritable ennemi. Vous voyez, on est parti de la construction, et on atterrit en politique ! Elle dirige tout, elle influence tout. On ne peut tout simplement pas l’ignorer.

 

Mais, la stabilité politique et le dynamisme économique ne sont pas des équations impossibles à résoudre. Il y a très peu de problèmes qui n’ont pas de solution, et l’instabilité politique et la pauvreté ne sont pas de ceux-là. S’ils persistent, c’est juste un problème de leadership. Une qualité supérieure de leadership peut les reléguer à l’histoire ! Mais, un leadership supérieur veut dire des leaders moraux ; des hommes et des femmes dont la boussole morale et parfaitement et constamment fonctionnelle. Aussi longtemps que nous célébrerons les mensonges et la malhonnêteté quand nous en tirons des intérêts tangibles, aussi longtemps que nous tolérerons les voleurs parce qu’ils sont des « nôtres » et que nous condamnerons des hommes et des femmes honnêtes, simplement parce qu’ils ne sont pas de notre groupe, nous allons continuer à périr comme des brebis sans défense. Nous devons atteindre un point où ce qui est juste est juste, et où ce qui est mauvais est mauvais indépendamment des personnes impliquées. Nous devons croître et apprendre à apprécier nos véritables héros, ces leaders compétents et crédibles, indécemment de leur arrière-plan.

 

Enfin, si on parle de construction des maisons, on ne saurait ne pas parler de notre irresponsable tendance à construire dans des zones agricoles des maisons qui n’ont qu’un seul niveau. Je ne comprends toujours pas pourquoi nous privilégions les maisons sur la nourriture ! En principe, dans la hiérarchie des besoins fondamentaux, la nourriture vient avant l’abri. Nous avons un très petit pays, et nous n’avons pas de grandes étendues naturellement fertiles. La dure vérité nous attend au tournant : quand nous aurons épuisés toutes nos zones favorables à l’agriculture, nous saurons alors que les briques et les bétons ne se mangent pas. Je crains que nous ayons à importer les légumes les plus ordinaires, un jour. Si nous continuons dans cette voie peu sage, nous cognerons le mur un jour. Mais, faut-il attendre jusque-là ?

 

La politique de l’habitat dont je parlais peut nous sauver littéralement de cette noyade prévisible dans la mer                 que nous avons-nous-même fabriquée ; et ce de trois manières : (1) construction massive de logements pour la location – vente, (2) privilégier les bâtiments en hauteur (appartements) sur les maisons individuelles et (3) éviter autant que faire se peut, de bâtir dans les zones agricoles. C’est comme cela que nous pouvons sauver l’agriculture, l’élevage et les zones protégées. Car, sans les trois, nous n’avons pas d’avenir sur cette terre !

 

Le tourbillon politique est toujours silencieusement en cours, mais comme tous les autres, il aura sa fin. Nous devons continuer à rêver, et rêver grand. En effet, tout commence dans les rêves.

 

 

 



[1] Cet article est inspiré par un accident tragique qui a eu lieu récemment à Bujumbura, quand un bâtiment de trois étages qui était toujours en construction s’est subitement écroulé, tuant au moins quatre personnes.