COMMENT NEGOCIER LA PAIX AVEC LES PERSONNES DIFFICILES

 

 

Cette question part des réalités concrètes de la vie des communautés et des nations. En effet, même si la paix communautaire est ce que toute personne rationnelle devrait rechercher, il y a des hommes et des femmes qui agissent comme s’ils n’en avaient pas besoin, et dont les comportements mettent en péril la paix collective. Idéalement, chaque membre de la société devrait naturellement comprendre qu’il est, non seulement dans l’intérêt des membres de cette société ; mais aussi dans son propre intérêt, d’avoir une paix collective.  Mais, on sait que les choses ne sont pas toujours aussi roses. Comme nous vivons dans le monde tel qu’il est, comment pouvons-nous aider nos communautés et nos nations à jouir d’un maximum de paix ? Je crois qu’il y a au moins trois choses que nous pouvons faire pour y arriver.

 

Premièrement, il faut considérer les perturbateurs de la paix comme des brebis perdues, mais des brebis quand-mêmes. Nous devons éviter de les considérer comme des cas éternellement perdus car, cela affecterait notre attitude envers eux et encouragerait des actions qui ne sont pas de nature à encourager la culture de la paix. Une fois que vous considérez que quelqu’un irrécupérable, il reste alors deux choix : (1) le laisser agir librement et accepter de perdre pour de bon la paix collective, ou (2) l’anéantir pour préserver la paix collective. Le premier choix nous fait perdre la paix collective, la deuxième est une tentative d’atteindre une bonne cause par une mauvaise voie. En effet, la violence contre les perturbateurs de la paix affecte la communauté ; et les conséquences collatérales peuvent suffisamment mettre en péril cette paix recherchée.

 

Indépendamment de son degré de perversion, l’homme reste corrigible et perfectible. Certes, cela peut être plus difficile à réaliser que la neutralisation pure et simple des perturbateurs de la paix collective, mais c’est la seule approche qui a le potentiel de maximiser cette paix. En effet, l’imposition du silence aux mauvaises langues peut faire taire les mauvaises voix, mais cela ne peut jamais être une solution durable. Les mauvaises voix finissent toujours par trouver un autre canal d’expression. Et quand elles parviennent à cracher leur venin, il est plus mortel qu’avant. Mais si nous parvenons à transformer les personnes dangereuses, cela garantit une paix durable à la communauté car, les anciennes forces déstabilisatrices sont non seulement neutralisées, mais converties en forces constructives. La communauté bénéficie doublement.

 

Considérer les fauteurs de trouble comme des brebis perdus nous donne une disposition intérieure de compréhension de leur état (mais pas de justification) et de compassion. Elles attirent alors notre attention et suscitent notre pitié plus que les brebis « normales ». Nous devenons alors comme le berger qui a abandonné les 99 brebis pour aller chercher la brebis perdue dans la montagne. En effet, même nos voisins difficiles existent pour faire partie de la communauté en membres inoffensifs. Et la meilleure façon d’aider la communauté n’est pas de les en chasser, mais de les ramener dans les rangs des brebis normales car, avouons-le, il est anormal de déstabiliser la paix d’une société dont on est membre.

 

Deuxièmement, il faut identifier les racines du mal. Un comportement irresponsable a toujours des causes. Si ce que fait quelqu’un nous parait illogique, lui suit une certaine logique en tenant compte de son expérience. Certaines personnes deviennent agressives en réaction à des injustices subies au cours de leur existence. La société devient le symbole du malfaiteur invisible qui les a traumatisés. D’autres adoptent des comportements agressifs par manque d’un meilleur exemple, et donc parce que c’0est le modèle que la société leur a offert. En d’autres termes, en perturbant la paix collective, ils rendent à la société ce qu’elle leur a donné à un certain moment de leur vie.

 

D’autres fauteurs de troubles ont un problème d’une vision tordue de la vie. Ils sont un problème pour leur société à cause d’un égoïsme extrême qui leur donne la cécité face à la nécessité de l’intérêt général. Ils ont une vision tellement courte de la vie que ce qui est en dehors de leurs intérêts ne les intéresse pas. Ils vivent comme si la souffrance des autres n’avait aucune incidence sur leur vie. A force de vivre aux dépens des autres, ils deviennent un problème pour la paix collective.

 

Dans les trois cas, la pitié et non la dureté de cœur, la compassion et non l’indifférence aux besoins de ces brebis perdues est la réaction normale de toute personne sage. Et c’est de ce cœur qu’une solution sage et durable peut provenir. Si nous considérons nos difficiles voisins comme le début et la fin du problème, nos solutions seront injustes à leur égard. Ceux dont les actions déstabilisatrices sont le fruit des blessures qui leur ont été infligées sont un miroir qui renvoie à la société les injustices dont elle est responsable mais dont elle a tendance à décliner la responsabilité. Leur présence et leurs actions nocives sont là pour aider la société à s’autoévaluer et à corriger ses propres injustices enfin d’arrêter le processus de création des traumatisés déséquilibrés.

 

Quant à ceux qui ont une vision étroite de la vie, ils renvoient la société vers sa responsabilité de bien éduquer ses enfants en leur donnant une base morale qui leur confère la capacité d’avoir des relations harmonieuses avec leurs concitoyens. Ici aussi, la société doit pouvoir apprendre sa leçon, sa réexaminer et changer tout ce qui doit changer. Ce n’est pas très sage d’arracher les mauvaises herbes quand on continue de disperser leurs graines dans le champ. Il est vrai que l’égoïsme est avant tout un problème personnel : mais quand vous grandissez dans une société où la richesse s’acquiert beaucoup plus facilement et rapidement par le mensonge et la tricherie que par l’honnêteté et le travail dur, il n’est pas du tout illogique de copier cet exemple, quand on n’a pas eu une éducation assez forte pour vaincre la force de l’influence de ce que la société enseigne dans la pratique.

 

Ainsi donc, avant d’aider ses enfants difficiles, la communauté doit pouvoir répondre à la question de savoir pourquoi elle a produit de tels enfants. C’est cela exposer les racines du mal, et c’est ici le point de départ d’une solution adaptée, efficace et durable. Chercher une solution ponctuelle pour un problème culturel et générationnel, c’est administrer un calmant à un corps profondément malade. On pourra inhiber les symptômes pour un temps, mais la guérison ne viendra pas. Après que la puissance des calmants aura expiré, les symptômes reprendront comme avant. En outre, cette société continuera à produire des générations de déséquilibrés traumatisés et continuera donc à récolter les effets de son irresponsabilité.  

 

Troisièmement, il faut savoir administrer des solutions compatibles avec la nature du mal identifié ; et ce de deux manières. Premièrement, il faut y aller par des voies douces, en amenant les voisins difficiles à comprendre qu’il est dans leur intérêt qu’ils cessent d’être difficiles. Il s’agit, ici, de les mettre devant leurs responsabilités, leur faire voir les effets de leurs actes et les convaincre qu’une autre façon de vivre est possible pour eux. Ici, je prône une justice communautaire qui met le criminel face à une communauté qui ne veut plus de ses crimes, et qui lui propose de s’amender. Certes, toute la communauté ne peut pas être impliquée, il faut plutôt utiliser les piliers de l’autorité morale dans la communauté : les parents, les sages du village, les leaders moraux et spirituels, etc.

 

A ce niveau, il est possible de réhabiliter les voisins difficiles dans leur communauté s’ils acceptent de ne plus perturber la paix collective. Leur repentance peut servir de point de départ pour changer leur image dans la communauté et leur donner une deuxième chance. Seulement, la réussite de cette approche dépend de la volonté des personnes difficiles et de leur engagement à changer de comportement. En dépit de tout ce qu’on peut faire pour les faires changer, la décision de changer leur revient, au bout du compte. S’ils acceptent de changer, c’est bien.

 

Si cette voie douce ne fonctionne pas, il faut alors aller à l’étape suivante : la justice punitive. A ce niveau, il s’agit de faire fonctionner la loi enfin de protéger la communauté contre la nocivité de ses enfants difficiles en les punissant comme le stipule la loi. Il est, ici, intéressant de souligner que la justice ne contredit en rien la révélation de Dieu. On se souviendra que c’est Dieu lui-même qui, pour protéger l’homme contre l’homme, a édicté la peine de mort pour les meurtriers (Genèse 9 : 6) ; et Il se nomme « Le Dieu de Justice ».

 

Cette approche, bien qu’elle contribue à améliorer les conditions de la communauté pour un temps, elle ne résout pas les problèmes de fond. En d’autres termes, une société peut emprisonner ses meurtriers et continuer à en produire, même avec une justice qui fonctionne très bien. Ici, nous ne parlons pas du coup financier de l’entretien des prisons, un cout qui se répercute sur la communauté puisque cet argent provient des taxes et impôts des citoyens. En outre, si le système carcéral ne prévoit rien dans le sens de la rééducation des criminels, les prisonniers peuvent devenir plus durs pendant leur période d’incarcération et devenir plus dangereux une fois relâchés. Dans un tel cas, la paix collective est préservée pour être déstabilisée avec plus d’ampleur.

 

C’est pour cela que la justice punitive a toujours besoin d’avoir une dimension de « réhumanisation » de ceux qui constituent des dangers publics. Chaque prison devrait avoir un service de psychiatrie et de rééducation enfin de redresser les prisonniers qui en ont besoin, pour le bien de la société. Cette rééducation devrait être combinée avec la professionnalisation des talents des prisonniers pour qu’ils puissent aussi contribuer au progrès de leur société au cours de leur période d’incarcération et après. En effet, même les pires criminels ont des talents dont la société a besoin. Avec quelques formations accompagnées d’activités pratiques, ils peuvent participer au progrès de leur pays. Après tout, les prisonniers font souvent partie de la catégorie de la population qui constitue sa force de production.

 

Avec la troisième approche, surtout le volet de la justice, il peut arriver que ceux qui doivent prendre les mesures pour que cette justice puisse fonctionner ne fassent pas leur travail. ; soit parce que leur action est entravée par des autorités qui font partie du problème ou alors parce qu’ils sont corrompus ou parce qu’ils tirent profit du problème. A ce niveau, le problème est compliqué et requiert des efforts plus stratégiques qui vont dans deux sens : le lobbying pour plus de justice ou la préparation du remplacement des autorités qui sont la source de ce problème.

 

Parfois, les décideurs ne font pas assez simplement parce que les bénéficiaires de leurs décisions ne sont pas assez exigeants. Si cela est la cause de l’inefficacité de la justice, alors des campagnes de lobbying peuvent dénouer le problème. L’efficacité de cette approche dépend largement de l’étendue du problème. Alors que le lobbying peut bien fonctionner si le problème est dû à des individus particuliers, il aura un effet limité si le problème est généralisé et qu’il fait partie d’une culture d’un leadership globalement défaillant. Dans un tel cas, il faut prendre le problème comme un produit d’une société malade et concevoir des actions stratégiques qui visent le moyen-terme et le long-terme, pouvant conduire à la production des leaders qui ont non seulement la ferme volonté, mais aussi la capacité et la détermination de faire régner la justice et la paix.

 

En effet, qu’on le veuille ou non, les leaders sont rangés en générations : ils viennent, passent et se font remplacer par d’autres. C’est la loin de la nature. Il faut alors soigneusement préparer la suivante transition en préparant une masse de leaders clairvoyants, qui sont compatibles avec la qualité de la société que l’on veut. Il faut aussi maîtriser les mécanismes de transition d’une génération de leaders vers une autre pour les influencer d’une façon qui conduit à l’émergence du leadership que l’on veut. Les détails de cette approche dépendent des paramètres contextuels.

 

Cette approche prend généralement du temps, mais cela se comprend puisqu’elle est rendue nécessaires par des problèmes qui ont pris du temps pour s’institutionaliser et se forger en culture de leadership. Ceux qui promettent des solutions rapides à des problèmes vieux de plusieurs décennies promettent des calmants pour une maladie mortelle. Au mieux, ils vont nous faire oublier des problèmes qui restent toujours là. Au pire, ils vont compliquer les problèmes déjà complexes. Il faut accepter de vivre avec un problème institutionnalisé et converti en culture pendant suffisamment longtemps pour qu’une nouvelle culture se développe.

 

En conclusion, la paix collective n’est jamais une chose facile à réaliser. Mais son importance est tellement pertinente qu’aucune nation ne peut la laisser aux mains du hasard. Des actions doivent être exécutées, à différents échelons, pour s’assurer qu’on a assez de paix pour la communauté, ou pour la nation. La nature et la complexité de ces actions dépendent des cas que l’on traite, et de la complexité du problème.