Knowledge is power (la connaissance, c’est le pouvoir), disent les Anglais. Ceux qui savent contrôlent ceux qui ignorent, et les ignorants suivent généralement ceux qui savent. De l’individu, cette pensée s’applique sur les nations aussi. Les nations qui détiennent l’information et la connaissance déterminent le cours de l’histoire de celles qui en sont privées. Pour une nation, entretenir l’ignorance, c’est comme un suicide pur et simple. C’est pourquoi l’éducation avale une bonne partie du budget national dans les pays qui prennent leur grandeur au sérieux.

 

 

 

En plus de cela, le développement d’un pays ne se fait jamais par des étrangers. Il est toujours le fruit des initiatives des populations conscientes, avec l’appui des partenaires. Ce que nous appelons coopération bilatérale ou multilatérale n’est rien d’autre qu’un langage civilisé pour parler de soutien à ceux qui sont assez engagés pour leur propre développement. Sans cet engagement, la coopération peut devenir une autre forme de colonisation. Les accords entre pays ne sont que des conclusions de processus de négociations au centre desquelles se trouvent les intérêts des pays impliqués. Chaque pays vise et dépend ses intérêts. Il calcule ce qu’il donne par rapport à ce qu’il gagne, et les faibles se font piéger et exploiter. Compter sur les apports extérieurs uniquement pour développer un pays, sans une force intérieure qui pense, initie et exécute des projets qui visent loin, c’est absurde.

 

 

 

Dans ce sens, le peuple a besoin d’une tête pensante, des hommes et des femmes qui percent les mystères de la science et qui la changent en un instrument pratique d’amélioration des conditions de la vie. Les intellectuels bien formés et engagés à mettre leurs connaissances au service de leur peuple sont cette tête pensante. Pour former une véritable tête (et non un semblant), ils ont besoin de subir une formation de bonne qualité, dans des conditions qui encouragent l’apprentissage maximal. Sinon, ils n’auront ni les informations nécessaires ni la capacité mentale requise pour jouer leur rôle de porte-flambeaux dans l’effort national de développement de leur pays.

 

 

 

Au Burundi, depuis plusieurs années déjà, la saveur de l’éducation se dégrade progressivement. Tout a commencé avec la multiplication de collèges communaux, une initiative bonne en soi, mais qui n’a pas été accompagnée par d’autres mesures connexes et vitales pour la préservation de la qualité de l’éducation. Beaucoup d’élèves ont fait l’école secondaire dans des établissements sans laboratoires ni bibliothèques, des fois, avec des enseignants qui n’avaient pas la qualification requise. Le long des années, le problème s’est répercuté sur les universités, avec la venue des générations qui échouaient à l’examen d’état, et auxquels le ministère de l’éducation accordait des points gratuits pour leur permettre d’accéder à l’université, mais sans leur avoir donnée les connaissances que les études universitaires exigent. Aujourd’hui, nous nous sommes habitués, le problème est rarement évoqué, mais il est et reste très dangereux. Il a le pouvoir de mettre à mal les initiatives de développement de notre pays.

 

 

 

Et puis, il y a eu l’école fondamentale, avec la volonté de rendre les programmes plus pratiques et donner aux lauréats de la formation fondamentale la capacité de s’intégrer dans la société et de gagner leur vie par la création de l’emploi, une histoire de mettre un terme à la trop forte dépendance de l’emploi public. Mais, là aussi, le jeu de la préparation incomplète, du forcing et du manque des mesures accompagnatrices s’est imposé. Tout pédagogue informé vous dira qu’une bonne réforme de l’éducation commence dans les instituts et les écoles qui préparent les enseignants. En effet, on enseigne ce qu’on a appris et comme on l’a appris. Les écoles et les instituts de préparation des enseignants sont pour le système éducatif ce que la pépinière est pour la forêt. Si la réforme commence par les enseignants, elle se répercutera sur l’éducation progressivement, et avec beaucoup d’efficacité. Les choses ont été précipitées, et certains enseignants ont été forcés d’enseigner des matières qu’ils ignoraient parfois.

 

 

 

Dans cette réforme, il s’est manifesté une déconnexion malsaine entre  les partenaires de l’éducation et une appropriation excessive de ce volet de la vie national par le gouvernement. Quand des            questions pertinentes ont été posées, au lieu de donner d’amples explications, certaines autorités se réfugiaient derrière un argument curieux qui ne répondait pas aux inquiétudes : « c’est un programme du gouvernement ». Un tel argument ne tient pas face à une question d’intérêt national. Le gouvernement est juste un des partenaires de l’éducation. Les parents des enfants doivent participer pleinement aux réformes qui concernent leur progéniture, de même que les enseignants et les experts en pédagogie. Et puis, le gouvernement vient et passe, mais le peuple reste. Il est donc important qu’un partenariat de confiance s’installe entre les partenaires de l’éducation, d’autant plus qu’il y a une grande probabilité que les enfants des membres du gouvernement ne fassent pas l’école fondamentale.

 

 

 

Cependant, l’idée d’autonomiser les lauréats des écoles secondaires en ce qui concerne la création d’emplois est louable. Traditionnellement, notre système éducatif était de nature à tuer la créativité en créant la dépendance. Il n’encourage pas l’habitude de penser pour soi. En fait, il est organisé de telle sorte que l’élève étudie pour avoir des points, et un emploi à la fin. Un bon système éducatif encourage la recherche de la connaissance, l’affinement de la créativité et la capacité de créer son propre emploi – du moins dans un certain nombre de domaines scientifiques. Le problème n’est donc pas au niveau de ce qui a été fait, c’est comment ça a été fait.

 

 

 

Avec la récente mesure de commuter la bourse en prêt – bourse et les conséquences qui s’observent dans les universités, l’équation du problème de l’éducation se complique un peu plus. Le gouvernement est déterminé à faire appliquer le décret par tous les moyens, et un certain nombre d’étudiants ne croient pas lâcher. Ce bras de fer a déjà eu des conséquences dramatiques : arrêt des activités académiques, arrestations et exclusions des délégués généraux. La question est visiblement sensible puisque la politique s’y est vite invitée, avec la connexion des étudiants qui rejettent le décret à une main invisible qui voudrait profiter de la situation pour combattre le gouvernement en place. Certes, le gouvernement fait face à des pressions de ceux qui ont déclaré vouloir le renverser, mais cela ne signifie pas que toute grève organisée pour protester contre un décret donné doit obligatoirement être un acte insurrectionnel. Sinon, cela reviendrait à dire que le gouvernement, dans les conditions actuelles, est infaillible et que tout ce qu’il veut doit passer.

 

 

 

Dans tous les cas, l’éducation n’est pas une question qui concerne quelques milliers d’étudiants et le gouvernement seulement, c’est une question qui concerne toute la société. Elle affecte la vie de la société en général et des individus en particulier dépend de la qualité de l’éducation. Ce qui sortira de la situation actuelle de mésentente se répercutera sur la population entière et les générations futures, directement ou indirectement, d’une façon ou d’une autre. Il ne sert donc à rien d’en faire un sujet tabou et de déchaîner les passions pour contrecarrer le raisonnement. Il fait plutôt créer un climat qui permet de décortiquer le problème avec la plus grande lucidité, dans le respect des opinions des autres, pour que la meilleure idée gagne. Une idée soutenue par le plus fort peut être aussi la meilleure pour le dirigeant, et  être la pire pour la nation. Elle peut aussi être la meilleure pour le peuple. Pour cela, il faut un débat honnête et libre.

 

 

 

D’une part, la mesure prise par le gouvernement se comprend. En effet, l’augmentation des effectifs des étudiants dans les universités ne suit pas la courbe d’augmentation des moyens de l’état et des ménages en général, ce qui veut dire que l’état n’est certainement pas capable d’augmenter le budget alloué soutien financier des étudiants avec le rythme actuel de la croissance de la population estudiantine, sans sacrifier quelque chose. Même sans la crise actuelle, la croissance économique que nous avions avant la crise ne pouvait probablement pas combler cet écart grandissant entre les besoins et les moyens. Un jour, on devait se retrouver au pied du mur. Le problème était prévisible car, partiellement au moins, il est la conséquence d’autres mesures prises pour encourager l’éducation primaire et secondaire.

 

 

 

Mais, plus grave que ça, avec une économie mise en berne par une crise politique qui est déjà dans sa troisième année, il fallait s’attendre à des difficultés. La suspension de l’aide bilatérale directe par certains des grands partenaires du Burundi, une suspension dont la continuation se justifie, selon eux, par le manque de progrès dans la résolution de la crise qu’ils associent au manque de volonté politique du gouvernement du Burundi, ne peut qu’approfondir les conséquences économiques de la crise. Depuis 2016, nous vivons le régime des budgets d’austérité, avec des réductions significatives du budget national, ce qui a des incidences sur presque tous les secteurs. Du même coup, la crise sécuritaire exige absolument quelques révisions à la hausse des dépenses consacrées aux problèmes de sécurité. Ce double problème concourt pour davantage de réduction  des dépenses dans les secteurs qui ne sont pas directement stratégiques pour la sécurité.   

 

 

 

Premièrement, la mesure tombe au pire moment, dans un contexte d’un système éducatif dont la productivité affiche une médiocrité croissante. J’entends dire que lorsqu’ils proposent des offres d’emploi, certains employeurs excluent expressément les lauréats de certaines universités. Or, il ne restait que les ménages pour sauver ce qui pouvait l’être, mais l’évolution économique des ménages est plutôt morose. La crise politiques et ses retombées sur le pouvoir financiers des ménages Burundais rendent quasiment impossible l’intervention des familles actuellement pour appuyer l’éducation de leurs enfants. Le népotisme et le clientélisme sont rampants dans notre pays, ce qui place un nuage épais sur les mécanismes d’octroi de la prêt – bourse et de la possibilité d’avoir un emploi pour rembourser après les études. Tout ceci crée des inquiétudes légitimes qui méritent des réponses claires et des mesures de garantie.

 

 

 

L’éducation est une initiative louable à deux facettes : elle est vitale pour l’état mais c’est aussi de la responsabilité des parents ou des apprenants eux-mêmes. Idéalement, les ménages devraient s’occuper du côté financier de la formation de leurs enfants, et le gouvernement devrait s’occuper de la construction et de l’entretien des écoles et des universités, du matériel nécessaire (laboratoires, bibliothèques, centres de recherche, etc.), du recrutement des enseignants, de leur encadrement et de leurs salaires et de l’organisation administratives des structures éducatives. Je voudrais que tous les Burundais puissent financer les études de leurs enfants, et que le gouvernement s’occupe du reste. Mais, dans les conditions actuelles, la plupart des ménages ne sont pas capables de compenser le retrait de la bourse, et les lacunes affichées au niveau de la bonne gouvernance font planer un doute tout à fait compréhensible, sur l’octroi et le remboursement de la prêt-bourse.

 

 

 

Ceci revient à dire que l’introduction de la prêt-bourse n’a pas été bien préparée et devrait attendre pour qu’au moins trois conditions essentielles soient mise en place : (i)  un encrage profond des pratiques de la bonne gouvernance dans la gestion de la chose publique pour pallier à la possibilité d’une politique d’exclusion à la formation supérieures pour certaines catégories d’étudiants, (ii) une politique intensive de création d’emploi pour que le marché du travail puisse absorber, dans la mesure du possible, la totalité des étudiants diplômés pour leur permettre de participer à l’édification de leur pays et de rembourser la prêt-bourse, (iii) un système national de contrôle électronique impliquant les services de l’état, les banques et les employeurs pour réduire à zéro la possibilité de tricherie et de refus de remboursement et, (iv) le relèvement du pouvoir d’achat du Burundais moyen pour que, en cas d’impossibilité d’accéder à la prêt – bourse (à cause des effectifs des demandeurs, par exemple), les familles puissent assurer la formation académique de leurs enfants.

 

 

 

Si ces conditions ne sont pas en place, la prêt-bourse aura des retombées négatives sur la capacité intellectuelle et le niveau de performance des universitaires Burundais. Si elle n’est pas donnée à tous ceux qui en ont besoin, une culture d’exclusion aux études universitaires peut s’en suivre, si le favoritisme n’est pas éradiqué. Et même si elle est accordée, la volatilité de la valeur  de notre monnaie et l’instabilité des prix sur le marché rendront la vie bien dure pour ces étudiants. Et, avec cela, c’est nous tous qui seront affectés. En effet, le monde est un terrain de compétition entre les nations, et les plus informées contrôlent les moins informées. Ceux qui ont la plus grande maîtrise de la science dominent ceux qui n’en ont pas. Ce n’est donc pas une question d’imiter ce que font les autres, c’est aussi une question qui implique notre avenir, en tant que nation.

 

 

 

Mais si le gouvernement n’est pas financièrement capable de tenir le coup de la bourse, que faut-il faire pour attendre la mise en place de ces mesures d’accompagnement ? Le gouvernement peut revisiter ses priorités encore une fois et éliminer ce qui est moins prioritaire que l’éducation (comme les dépenses de confort). L’éducation de la génération qui va déterminer ce que notre pays sera pour les 40 prochaines années est plus importante que la longueur du convoi des dignitaires, d’autant plus que le gouvernement affirme que la paix a été rétablie sur tout le territoire. En outre, le gouvernement doit s’efforcer de faciliter les choses de son côté pour que les efforts de médiation en cours puissent aboutir à une solution plus ou moins rapide, pour que le climat de confiance entre lui et ses partenaires traditionnels puisse être rétabli. Car si la crise perdure, c’est la population qui en payera le prix (et on y est déjà). Et si les étudiants sont aujourd’hui affectés, ça sera peut-être un autre groupe de Burundais demain.