Nous sommes ici, mais nous ne sommes pas condamnés à y rester indéfiniment. Visiblement, même s’il y a des gens qui en profitent et qui ne sont pas très enthousiastes pour le changement, beaucoup plus de Burundais voudraient  une meilleure vie, un pays mieux organisé. Le changement fait partie de la vie, il est inévitable. Ce qui nous reste, c’est de décider si nous allons avoir le changement que nous voulons, ou si nous allons subir le changement que nous apportera le hasard ou qui nous sera imposé par les autres. Car si nous ne décidons pas ce que nous voulons devenir, quelqu’un d’autre le décidera à notre place. Nous ne voulons pas être victimes du changement, mais auteurs du changement que nous voulons.

 

Chaque Burundais compte, chaque étranger qui habite notre pays compte aussi. Chacun mérite de vivre la vie qui lui procure un maximum de dignité, de bonheur et d’épanouissement ; et je crois que cela est possible. Je pense que la meilleure façon d’avoir cette vie, c’est de l’imaginer d’abord. En effet, il a été prouvé que la réussite d’une nation est la conséquence de l’image positive du futur que ses leaders ont d’abord inventé et inculquée à leur peuple. Elle n’est ni le fruit du hasard, ni la cause de l’image positive du futur que le peuple a. On dit que la vision est l’image de ce qu’on veut devenir, qu’elle prend naissance dans l’insatisfaction face à la réalité présente. Elle commence donc par une prise de conscience de l’indécence de la situation actuelle. Elle trouve son origine dans le refus d’accepter ce qui n’est pas acceptable.

 

Après avoir fait plus de trois décennies et demi dans ce pays, été témoins de certains des malheurs dont notre peuple a été victime, lu et relu notre histoire écrite et écouté nombreux récits oraux ; après avoir observé ma société, écouté ce qui se dit et lu ce qui s’écrit, j’ai senti un malaise. J’ai eu l’impression que nous sommes des colombes forcées de vivre dans une porcherie. En moi, quelque chose refuse de se résigner, de s’incliner devant l’inadmissible. Et je ne suis pas le seul. Nous sommes beaucoup à sentir le malaise et a croire qu’une vie meilleure est possible, dans notre pays. Non, nous ne sommes pas créés pour vivre ainsi, une meilleure vie est possible.

 

J’ai pris le temps de porter les mocassins de ces compatriotes qui représentent cette image dont nous ne sommes pas fiers. J’ai pris le temps de prier pour mes compatriotes et de pleurer avec ceux qui pleurent, de sentir les frissons face à une vieille maman aux cheveux blancs qui mendie son pain quotidien. J’ai pris le temps d’avoir les larmes face à un bébé étalé sous le soleil brûlant dans une rue de Bujumbura par sa maman qui tend la main aux passants. J’ai pris le temps de comprendre la tristesse de ces familles qui ont perdu un enfant faute de moyens de se payer une cure de la quinine. Je garde le souvenir amer de ces convalescents enfermés dans nos hôpitaux pour n’avoir pas pu payer la facture. J’ai profondément réfléchi à propos du potentiel gaspillé de ces jeunes filles qui se  font engrosser dans nos écoles,  ou de celles qui se font piéger par les réseaux des trafiquants des prostituées et des esclaves sexuels. J’ai appris avec douleur le calvaire de ces gamins qui doivent nourrir leurs familles, éparpillés ici et la par leurs mamans pour mendier, privés d’une vie normale à laquelle ils ont droit, forcés de ne jamais connaitre la vie d’enfant.

 

J’ai écouté les récits de ces enfants qui, le ventre creux, se voient obligés de laisser tomber l’école pour survivre d’abord. J’ai entendu les durs récits des élèves qui s’évanouissent dans les écoles à cause de la faim ; et de ces étudiants qui vont aux cours le ventre vide. J’ai vu comment nous massacrons l’avenir en créant une génération de demi-intellectuels mecontents. J’ai pris le temps pour comprendre ces enseignants qui, confrontés à une foule d’enfants et constamment humiliés par la misère qu’ils vivent, font le minimum juste pour garder leur emploi. J’ai pris le temps de comprendre le désespoir avec lequel nos futurs cadres entrent dans les salles de classe, confrontés à une réduction progressive du soutien dont ils bénéficiaient de l’état.  J’ai écouté et réécouté les plaintes des amoureux de l’excellence face à la chute vertigineuse de la qualité de l’éducation ; et je me suis posé mille et une questions sur les conséquences de cette situation sur la performance des cadres de demain.

 

J’ai pris le temps de comprendre ce que ça veut dire que de partager sa maison d’habitation avec ses chèvres ; dans la fumée et les déchets des animaux. Je me suis mis à la place de ces concitoyens qui, faute d’une toilette, répandent leurs déchets un peu partout autour de la maison.  J’ai réfléchi sur le sort de ces millions qui n’ont accès ni à l’eau propre ni à l’électricité ; avec toutes les implications imaginables. Est-ce une fatalité ? Est-ce quelque chose qui peut changer ? Il ne suffit pas de bâtir quelques belles villa ici et la, le sort de tout un peuple nous concerne.

 

J’ai pensé à ces hommes qui portent des habits dont la couleur originale est totalement méconnaissable et qui passent la journée à déambuler dans les bars, quémandant une bouteille d’urwarwa. J’ai été choqué de voir comment ils ont totalement capitulée devant leurs responsabilités maritales et paternelles. J’ai senti le poids et la signifions de leurs demandes incessantes pour une autre bouteille – une démission totale face aux devoirs de base d’un homme, une fuite dans le monde hallucinant de l’alcool pour ne pas pour échapper, ne fut-ce que pour quelques heures, à la dure réalité de l’échec. J’ai lu la résignation, la perte de la masculine et du sens d’honneur, sur leur visage. Non, cela ne peut pas continuer. Notre peuple mérite mieux que cela.

J’ai pensé à ces braves femmes qui mettent au monde chaque année, qui doivent porter le bois de chauffage sur la tête, un seau d’eau à la main, un enfant sur le dos tout en tirant une chèvre d’une autre main ; et tout cela avec une grossesse.

 

J’ai pensé à ces filles vendues à la prostitution par leurs propres mamans, déshumanisées par la pauvreté, réduites à l’état d’objets sexuels.  Je me suis dit que parmi elles se trouvent des enseignants, des architectes, des juges, des médecins, des femmes d’affaires, des parlementaires potentiels, à jamais perdus pour le plaisir sexuel de quelques hommes déréglés et un peu de sous. J’ai été chagriné par les histoires de ces pauvres femmes qui mettent au monde en désordre et dont les pères des enfants ne sont jamais « connus » ; et par celles qui s’adonnent aux hommes porteurs de VIH/ SIDA, juste pour quelques milliers de francs supplémentaires. Deux mille francs pour une vie ! Non, c’est trop, je me suis silencieusement dit. 

 

Et puis, j’ai écouté et réécouté les récits faisant état de la corruption électorale, pour comprendre que, quelque part, certains de nos compatriotes sont descendus tellement bas que tout ce qu’ils attendent des politiciens, c’est effectivement une bouteille de bière une fois les cinq ans.  Vous pouvez dilapider les fonds publics, détourner les aides et les investissements, remplir le pays des pratiques de corruption et enfoncer le peuple dans la misère, pourvu que vous leur donniez une cruche de bière ; ou une caisse d’Amstel. Notre peuple se meurt à petit feu, j’ai constaté avec regret.

 

J’ai pensé à ces générations qui ont vécu une bonne partie de leur vie en exil, forcés de quitter la terre de leurs ancêtres, laissant tout derrière eux sans savoir si et quand ils reviendraient. S’il est vrai que certains ont plutôt connu un bon accueil, d’autres devaient avaler leur douleur chaque fois qu’on s’adressait à eux avec dénigrement – wewe mkimbizi ! Pourquoi quelqu’un chercherait-il la sécurité dans un pays autre que le sien, sans qu’il soit criminel ?J’ai pensé aux blessures profondes que nos concitoyens portent en eux ; et comment la politique en fait souvent un sujet de marchandage. J’ai pensé à ces concitoyens qui perdent leurs procès au tribunal à cause de la corruption ; à cet homme dont la propriété foncière lui a été arrachée injustement ; et qui s’est résigné dans la prière, attendant qu’un miracle la lui rende. Et je me suis dit que des fois, nous demandons à Dieu de faire des choses qu’il a délégués à certains parmi nous !

 

J’ai pensé a ces jeunes qui se font instrumentaliser et dresser contre leurs voisins pour assouvir la soif de quelques politiciens ; et qui gaspillent leur énergie a remplir leur vie d’actes répréhensibles au lieu d’investir dans leur avenir. J’ai vu combien l’énergie constructive est gaspillée en actes de méchanceté. J’ai vu cette génération dont les rêves ont été anéantis par la guerre, condamné a se forger une carrière aux coups de pédales, sans assurance ni pension, exposés à tout genre de risques. J’ai pensé à toutes ces filles et tous ces jeunes hommes qui se font embaucher dans nos maisons, arrachés de leurs familles et dépourvus de toute assistance pour une bonne intégration ; et qui se retrouvent projetés dans une zone sombre entre deux mondes ; incapables de s’intégrer dans aucun des deux.

 

J’ai vu combien notre peuple est fragile, condamné à dépendre d’une terre de plus en plus exigüe et infertile, faute d’une politique de diversification des sources de revenus pour la population. J’ai entendu parler de projets prometteurs qui n’ont jamais vu le jour parce que quelqu’un a exigé une grosse corruption et ne l’a pas eu. Oui, j’ai vu la corruption se généraliser, de haut en bas, aussi vite que la multiplication de cellules cancéreuses dans le corps. J’ai vu les paroles contredire les paroles, j’ai croisé la malhonnêteté et le mensonge dans notre système de gouvernance. J’ai vu le ventre conquérir les cœurs et les politiques et le pillage des fonds publics s’institutionnaliser. J’ai vu la médiocrité s’inviter dans nos services, produite par la culture du clientélisme et du népotisme ; et j’ai compris que nos malheurs sont des conséquences des choix conscients.

 

J’ai pensé à ces créateurs des richesses malmenés par des hordes de la corruption, forcés de mentir dans leurs déclarations pour ne pas se faire noyer par les exonérations injustes. J’ai réfléchi à propos de ceux qui se voient condamnés à donner des pots de vin ici et la au prix de la survie de leurs initiatives. J’ai vu et j’ai compris qu’on est parti du mauvais pied. J’ai suivi avec intérêt les nombreuses initiatives pour le dialogue ; des initiatives annoncées avec pompes mais qui se sont évaporées comme la rosée. On ne sait plus ce qu’est devenu le caractère permanent du cadre de dialogue permanent. On ne sait plus ce qu’est devenue la feuille de route ; et où la route menait.

 

Et puis, on a eu droit à un autre « Arusha », avant même qu’on ait eu une évaluation du premier Arusha. On eu droits à une scène de manigances interminables pendant qu’on était arrosé par des allégations de torture, d’assassinats et de disparitions forcées, on a entendu encore une fois les politiciens s’insulter, s’accuser et se dénigrer. On les a entendus brandir l’intérêt général du peuple pour justifier la prolongation du calvaire du même peuple. Oui, on a vu l’arbre cacher la forêt, l’intérêt personnel et sectaire prendre en otage l’intérêt général. On a entendu l’invocation du passé pour sacrifier le présent et hypothéquer l’avenir, on a vu la religion se mêler à la politique, la théologie instrumentalisée pour justifier l’injustifiable.  

 

J’ai compris que nous ne sommes pas là où nous sommes par hasard. Ce que nous récoltons, c’est ce que nous avons semé. Des décisions ont été prises, des choix ont été opérés ; et tout cela nous a conduits ici. Nous sommes ici par choix (pas nos choix à tous nécessairement, mais surtout les choix de ceux qui avaient le pouvoir de décider pour nous). Et comme le changement des causes conduit au changement des effets, je me suis rendu compte que nous ne sommes pas condamnés à rester là où nous sommes. Je me suis rendu compte qu’il est possible que notre peuple vive mieux. En dépit des defis, en dépit des problèmes et des obstacles, notre peuple peut connaitre une meilleure vie. Nous n’avons pas encore épuisé toutes les ressources ; nous n’avons pas encore exploré toutes les possibilités.

 

Il est possible que notre peuple vive harmonieusement dans sa diversité, soudée par des liens d’amitié sincère, d’entraide et de compréhension mutuelle.

Il est possible que nos citoyens vivent dans la sécurité et la quiétude, équitablement protégés par les institutions de l’état.

Il est possible que chacun de nos citoyen puisse gagner asses d’argent honnêtement pour se prendre en charge, prendre soin des siens et aider les autres.

Il est possible que nos fonctionnaires puissent gagner leur vie  sans prostituer sa conscience pour gagner des faveurs politiciennes lucratives ;

Il est possible que tous nos citoyens aient des logements décents, avec accès à l’eau et à l’électricité.

Il est possible que tous nos enfants puissent tous avoir accès à une éducation de bonne qualité jusqu’au niveau secondaire au moins

Il est possible que tous nos citoyens puissent avoir accès à des soient de santé de bonne qualité sans devoir vendre leurs propriétés foncières.

Il est possible que la rapidité et l’excellence soient des marques de nos services publics ; et que le népotisme, le clientélisme et la médiocrité en soient bannis.

Tout ceci et bien d’autres choses sont possibles. Nous reviendrons prochainement sur cette vision du possible. Ceci n’est pas une mince affaire, c’est un sujet vital pour notre pays.