Le troisième problème, le plus dangereux et celui qui inspire les deux autres, c’est une crise de valeurs dans laquelle nous pataugeons depuis un bon bout de temps. Cette crise est le fruit de deux problèmes majeurs : une confusion morale qui fait partie de notre culture et une dégradation des valeurs de base sur lesquelles notre société était anciennement bâtie. Dans les lignes qui suivent, je vais expliciter en quoi consiste cette crise, mais je ne vais aucunement affirmer que tous les Burundais ont perdu leurs repères moraux. Il y a toujours du jus dans la mangue, nous avons des compatriotes qui ont refusé de vendre leur âme au diable et qui croient qu’un bon nom vaut mieux que les richesses salles. Mais, globalement, nous avons un problème de valeurs, et c’est un problème qui se généralise avec le temps, allant jusqu’à infester nos institutions.  

 

 

 

Concernant la première cause de notre crise de valeurs, une simple analyse de certains de nos proverbes et dictons et de leurs implications dans la vie pratique montre que nous prenons parfois le bien pour le mal et vice versa. Nous vivons dans une sorte de relativité morale, justifiant certains de nos actes répréhensibles par les gains que nous en tirons.  En affirmant que le voleur est celui qui est attrapé (igisuma ni igifashwe), nous encourageons les âmes faibles à adopter une conduite hypocrite, et nous entretenons une culture de déni des crimes commis (quand on n’a pas été attrapé la main dans le sac).  En déclarant qu’on ne peut pas nourrir les siens sans mentir (uwutabeshe ntasumira umwana), nous entretenons une culture du mensonge et de la malhonnêteté comme faisant partie de notre mode de vie – et elle est vraiment forte, celle-là. En affirmant qu’il est impossible de devenir riche sans voler (nta wutunga ativye), nous encourageons les raccourcis et aidons les âmes faibles à se sentir légitimés dans leurs actes. Il n’est pas étonnant que certains trouvent que ceux qui dévalisent les caisses de l’état sont intelligents (barahabona).

 

 

 

Cette dimension de notre crise de valeurs fait partie de l’éducation qui est donnée aux enfants, par la parole et par l’acte. Elle concerne aussi d’autres domaines comme la paresse (akazi k’i bwami kica uwicaye), l’inconduite sexuelle (impfizi ntiyimirwa), la discrimination (ukunena), la subordination de la sacralité de la vie aux intérêts politiques (les assassinats liés à l’intronisation de nouveaux rois), etc. Elle fait partie de nos vies, mais nous avons une façon de feindre la perfection. Nous donnons l’impression d’être un peuple plutôt bien car, nous sommes très capables de cacher nos vices. Nous avons même institutionnalisé ces vices, à tel enseigne que depuis des décennies, notre gouvernance est carrément mafieuse.

 

 

 

Concernant la dégradation des valeurs, le problème part de la déculturation qui a notamment visé nos valeurs traditionnelles. Le modernisme nous a apporté le matérialisme, et cela a encouragé la culture de l’accumulation des biens par tous les moyens. Cette dégradation de nos valeurs a naturellement été facilitée par la relativité morale que nous avions entretenue. Le mensonge et l’hypocrisie aidant, on s’est retrouvé en train de suivre des gens qui disent une chose tout en faisant son contraire, faisant perdre au peuple des années dans des politiques d’avidité et de discrimination. La valeur de l’ubuntu a été poussée dans les marges, les plus violents sont célébrés, les plus gentils sont taxés de faibles. Les cruels sont appréciés et les pacifistes sont raillés.

 

 

 

Je crois que le gros de nos problèmes est fait par les conséquences de cette crise de valeurs.  Ce que nous affirmons vouloir devenir est incompatible avec ce que beaucoup parmi nous sont. Nous voulons un pays paisible, mais sommes-nous paisibles nous-mêmes ? Nous avons des régions où on se vante d’avoir grignoté une partie de la propriété foncière du voisin, et où, si le voisin lésé fait recours aux tribunaux, on vend sa vache pour pouvoir passer par tous les échelons du système judiciaire enfin de ne pas perdre la partie volée au voisin ! Et on veut un pays paisible avec tout ça. Il y a des régions où faire les études universitaires ou se bâtir une belle maison constitue un crime passible de la peine de mort ! Le voisin jaloux préfère investir des centaines de milliers de francs dans le fétichisme pour te faire périr, au lieu d’utiliser cet argent pour des fins utiles pour lui et sa famille.

 

 

 

Nous avons des concitoyens qui ont du mal à rester concentrés au travail pendant trois heures, mais qui vont passer six heures ou plus au bar en train de se détruire le foie, discutant toutes sortes de banalités avec toutes les énergies. Nous sommes un peuple ivrogne, et nous avons trouvé des mots doux pour blanchir cette faiblesse – arahaze ! Nous avons une terrible culture d’injustice dans les foyers, une culture qui donne au mari des pouvoirs illimités, à tel point que l’homme peut gaspiller tous les revenus de la famille au grand désarroi de la femme qui voit toutes les économies de la famille se volatiliser à cause de l’irresponsabilité de son mari.

 

 

 

Le plus grand problème concerne l’avidité. Les biens matériels sont devenus une déesse adorée de tout cœur. Vous oubliez votre téléphone mobile quelque part, une minute après, il n’est plus, il a déjà été éteint et la carte SIM a déjà été retirée. Et cela se passe même dans les lieux de culte ! Vous faites un accident de roulage, et avant que vous ne repreniez conscience, tout ce que vous aviez a disparu ! Au lieu de voir la vie en danger, nous voyons ce que nous pouvons voler des accidentés. Dans la ville de Bujumbura, par exemple, il y a un réseau de voleurs qui passent la journée à sillonner les rues pour commettre des vols, de Lundi à Dimanche, de Janvier à Décembre. Et j’ai l’impression que leur nombre n’est pas négligeable. Nous nous sommes trop enfoncés dans le trou de l’immoralité ! Récemment, les media nous faisaient savoir que même les tombeaux sont défoncés pour récupérer les tôles utilisées lors de l’enterrement. Nous sommes allés trop loin. Est-ce vraiment étonnant que le pouvoir politique soit abusé pour accumuler des richesses ou les protéger ?

 

 

 

Nous disons vouloir un pays de paix et d’abondance, mais nos actions sont de nature à provoquer et compliquer les conflits, mettre la production en péril et dilapider le peu que nous avons. Nous signons des accords mais nous les violons car l’honnêteté ne fait partie de notre manière de vivre. Nous prétendons soutenir les accords alors qu’au fond, nous voulons juste nous en servir pour arriver à nos fins. Nous faisons des années de duplicité, trompant le peuple que nous le prenons dans une direction donnée alors qu’il n’en est rien. En fait, nous voyons le pouvoir, non pas comme un outil de service au peuple, mais comme une grande mangeoire ou les mâchoires sont le plus  mobiles, nous nous battons pour contrôler la mangeoire et manger comme des ogres, mais nous disons que nous nous battons pour ceux de notre camp, ou pour tout le peuple – mensonges sur mensonges. Nous mangeons le pain du peuple et nous dispersons des miettes ici et là, faisant preuve d’une semblant de générosité pour tromper les naïfs, au lieu de développer le peuple pour qu’il se prenne en charge.

 

 

 

Même la prospérité économique résulte d’une combinaison de valeurs morales mises en œuvre dans la vie de tous les jours d’un peuple. On ne peut pas développer un peuple sans la culture du travail, de l’excellence, d’honnêteté et du respect de la loi. Si les gens ne travaillent pas dur, s’ils ne visent pas les meilleurs résultats possibles, s’ils ne respectent pas leurs engagements et s’ils cherchent toujours à contourner la loi, ils ne peuvent pas bâtir une société prospère. On aura, certes, une prospérité personnelle, souvent issue de la tricherie et d’autres actes qui enfreignent les droits des autres. On aura une prospérité enracinée dans l’injustice.

 

 

 

Nous croyons que nos problèmes sont politiques, mais ils prennent leur source dans notre crise morale. Ce que nous voyons en politique, c’est le fruit de l’immoralité qui gangrène nos vies et nos manières. Et si nous voulons corriger nos bassesses politiques, nous devons d’abord en corriger la cause. Un leader violent nous dirigera violemment et remplira notre pays de crimes, un dirigeant malhonnête nous dirigera malhonnêtement et causera des crises de confiance et des troubles socio-politiques, un dirigeant cupide fera de notre pays un repère de crimes économiques et provoquera la colère de la population tôt ou tard. Il ne peut qu’en être ainsi. En fait, ce que nous disons vouloir dans nos écrits (Accords d’Arusha, Vision 2025, constitution) est incompatible avec ce que beaucoup parmi nous sont, y compris certains de nos dirigeants. Il y a un manque flagrant de convergence entre ce que nous disons vouloir et ce que nous sommes.

 

 

 

En pensant aux principes de bonne gouvernance (la transparence, la redevabilité, etc.), je trouve que ce n’est rien d’autre que l’intégration des valeurs morales dans la gouvernance. Faire des discours sur la bonne gouvernance et en parler dans nos écrits directeurs, c’est nous mentir à nous-mêmes, juste pour avoir la conscience tranquille et satisfaire les exigences de nos partenaires. Nos cœurs sont ailleurs. Malheureusement, ce ne sont pas les textes qui nous dirigent, mais les cœurs. Comment pouvons-nous justifier les progrès de la corruption ces dernières années alors que nous avons tout un arsenal d’institutions de lutte contre la corruption, un arsenal qui, par ailleurs, nous coûte de centaines de millions ou des milliards de francs chaque année? Nous proclamons des choses qui ne sont pas possible avec des gens comme nous. Si nous n’avons pas ce que nous disons vouloir, c’est parce que nous ne sommes pas ce que nous devons être pour avoir ce que nous voulons.  

 

 

 

En conclusion, ce problème des valeurs est très profond ; et il affecte toutes les dimensions de la vie. En fait, c’est lui qui explique les deux autres majeurs problèmes : la peut et la méfiance ; ainsi que la cupidité et la violence en politique. Oui, nous avons des problèmes politiques, mais nous ne dévons pas en avoir, ils sont le fruit de ce que nous sommes. En outre, tout le monde ne cherche pas à résoudre ses problèmes comme nous. Il y a des moyens plus humains de résoudre les problèmes. Ce que nous faisons est un reflet de ce que nous sommes.