Le deuxième problème qui nous hante est le besoin de survie économique. Pendant des années, le Burundi a été géré comme une grosse table aux festins où seuls ceux qui avaient le pouvoir pouvaient accéder et décider qui d’autre y aurait accès. Les autres devaient se contenter des miettes qui restaient. Chemin faisant, le système s’est perpétué, même après le changement de ses principaux acteurs. La politique du ventre est très intéressante dans ce sens qu’elle se reproduit. Quand un groupe contrôle le pouvoir et qu’il mange seul, il enseigne à ceux qui ne mangent pas que le pouvoir s’exerce par le manger. Généralement, même quand il y a changement de régime, le nouveau système est une image exacte de l’ancien. Les nouveaux font comme leurs ainés, et parfois même, un peu plus par l’effet d’une disposition mentale de misère (guhababuka). Nos ancêtres avaient raison quand ils disaient que si tu commets un vol alors que tu portes un enfant sur le dos, tu lui apprends à voler (wiba uhetse ukaba wigishije uwuri ku mugongo). Cependant, il sied de souligner que chaque victime d’un mauvais système ne doit pas en être le futur acteur, il y a des gens qui peuvent devenir la solution d’un problème dont ils ont été victimes.

 

 

 

Depuis bien longtemps, le pouvoir politique au Burundi est synonyme de la vie facile. La politique et l’économie sont très liés, à tel enseigne qu’il est devenu courant de faire la politique pour des fins économiques. Celui qui a le pouvoir a le droit de grignoter sur les fonds publics et les ressources nationales pour satisfaire ses besoins et assouvir sa soif de la richesse. Il peut se bâtir une belle maison (ou plusieurs), conduire une bonne voiture, envoyer ses enfants dans les meilleurs écoles et leur assurer ainsi la supériorité dans la compétition sur le marché de travail. Le pouvoir économique est très intimement lié au pouvoir politique chez nous, et les deux se renforcent mutuellement.  Ce problème est rendu plus grave par l’incapacité de secteur privé à absorber une bonne partie de la masse des sans-emplois, un problème qui lui-même prend sa source dans l’incapacité et le manque de volonté politique à dynamiser ce secteur. La politique devient donc le sert domaine de survie, ce qui facilite la tâche aux politiciens qui comptent sur le népotisme et le clientélisme pour renforcer leur pouvoir.

 

 

 

Je ne soutiens pas du tout que nos dignitaires vivent en mendiants, incapables de prendre soin de leurs familles. Je suis plutôt de l’avis que les fonctionnaires de l’état méritent de vivre dans des conditions économiques qui leur permettent de bien nous servir avec un cœur détendu, sachant qu’ils ont une bonne vie et qu’ils auront une bonne retraite. Ils ont besoin de pouvoir vivre avec dignité pour bien nous servir. De même qu’on ne peut pas s’attendre à du lait d’une vache qui meurt de faim, il est aussi absurde d’attendre de bons services des fonctionnaires affamés, humiliés et qui vivent sous le poids des dettes. C’est très choquant de voir un policier qui porte des habits sales et qui est si maigre que n’eut été l’arme qu’il porte, les bandits n’auraient aucun souci de commettre des vols en sa présence. Dans certains cas, la corruption peut s’expliquer par les injustices dont certains de nos fonctionnaires subissent. Les réseaux des voleurs qui œuvrent en bandes organisés et qui coopèrent avec des éléments indisciplinés de la police n’existent pas par hasard, même si cela ne suffit pas pour justifier leur existence. Ceux qui se donnent pour organiser le pays méritent une bonne rémunération, ce qui n’est souvent pas le cas pour beaucoup de fonctionnaires de l’état. Mais, le problème derrière ce problème est la politique du ventre dont j’ai parlé dans le paragraphe précédent, et que je vais continuer à expliciter.

 

 

 

Quand vous êtes gestionnaire d’un pays, vous avez plusieurs choix à faire pour le pays, et certains choix sont plus importants que d’autres. Deux de ces choix plus importants concernent la gouvernance et l’utilisation des fonds dont le pays dispose, que ce soit ceux qui sont collectés par les services de douanes ou ceux qui sont accordés au pays comme don ou crédit, dans le cadre de la coopération bilatérale ou multilatérale. On peut décider de mettre en place une gouvernance d’honnêteté et de transparence, ou une gouvernance de mensonge et d’opacité. La première gouvernance conduit à une gestion honnête et transparente des fonds de l’état, la deuxième produit une gestion irresponsable et frauduleuse des fonds publics. La première enrichit le peuple, la deuxième enrichit les décideurs et appauvrit le peuple.

 

 

 

Le système politique Burundais est, depuis bien longtemps, caractérisé par la deuxième sorte de gouvernance. Il est une somme totale d’égoïsme, de népotisme, de clientélisme, d’exclusion, d’avidité et de violence. Ces dernières années, nous avons ajouté deux problèmes supplémentaires qui compliquent davantage notre système politique : l’inféodation de la conscience des élus aux dictats de leurs partis politiques et l’anéantissement du pouvoir de l’électeur sur l’élu. Lorsqu’il a été décidé qu’un élu qui est expulsé par son parti politique perd son mandat (qu’il soit parlementaire, sénateur, ou conseiller communal), nous avons dépouillé le peuple de son pouvoir pour le confier aux partis politiques. Nous avons réorganisé l’ordre des allégeances de l’élu, le forçant à décevoir le peuple plutôt que son parti quand les intérêts des deux divergent. Lorsque nous avons décidé que les listes des candidats seront bloquées, nous avons soumis l’intérêt général à l’intérêt personnel ou sectaire. Nous avons créé la possibilité de mettre l’individu au-dessus de l’intérêt national ; ce qui détruit les mécanismes de contrôle de l’action des décideurs et encourage le développement d’une gouvernance frauduleuse.

 

 

 

Revenons au problème de la politique du ventre. Au Burundi, faire la politique, c’est prêter allégeance au parti politique, faire suffisamment preuve de dévouement envers ce parti pour mériter la faveur de figurer sur la liste de ses candidats ou de bénéficier d’une nomination à un poste juteux. Le dévouement dont il est question peut avoir l’allure d’un investissement financier généreux ou la disponibilité pour faire tout ce que le chef veut, sans poser de questions et sans consulter la conscience. En conditionnant l’acceptabilité et la faveur par ces critères, les partis politiques encouragent l’émergence des pseudo- leaders qui ne visent qu’une chose : un poste juteux pour manger, enfin ! Même si tous les membres actifs des partis politiques ne sont pas de ce calibre, la porte reste néanmoins ouverte pour cette possibilité, et les faits prouvent que le fanatisme aveugle n’est pas si rare chez nous. Et quand ils tombent dans le fauteuil convoité, comme ils ne savent pas combien la lune de miel va durer, ils raflent autant que possible et aussi rapidement que possible car, une simple mésentente avec le chef ou la malignité d’un concurrent peut facilement mettre un terme au décret de nomination. Dans les cas des élus, une simple radiation du parti (même injuste) conduit automatiquement à la perte du mandant et de tous les avantages qui vont avec. Et comme la dimension de la survie économique occupe une bonne place dans l’engagement politique, il vaut mieux trahir le peuple mais survivre. Ainsi le chef devient le distributeur des faveurs et non le serviteur du peuple, et ses subalternes deviennent des amasseurs des biens pendant le temps que dure la faveur, ce qui les oblige à devoir faire ce qu’il leur est demandé de faire sans poser de questions.

 

 

 

Ceci encourage la course à l’argent par tous les moyens : détournements, corruption, concurrence déloyale pour les marchés publics, commerce illicite, abus de confiance, etc. C’est pourquoi certaines parties de nos routes sont réparées une fois les deux ou trois ans. C’est pourquoi nous achetons parfois du matériel défectueux avec des montants colossaux. C’est pourquoi il y a beaucoup d’opacité dans l’exploitation des ressources minières. C’est pourquoi certains investisseurs ne parviennent pas à décrocher le droit d’investir au Burundi. Et c’est pourquoi la croissance économique n’est ni soutenue ni multisectorielle, nous avançons d’une façon incohérente – lorsque nous ne stagnons ou reculons pas. C’est pourquoi nous ne pouvons pas mieux payer tous nos fonctionnaires. Notre pauvreté n’est pas accidentelle, elle est la conséquence de nos manières de faire.

 

 

 

Je dirai même que notre pauvreté est beaucoup plus un problème institutionnel. Le peuple Burundais a ses problèmes de gestion du temps, mais il n’est pas le plus paresseux du monde! Je sais que, d’une façon générale, nous avons des problèmes de consommation extravagante et une absence bien dangereuse de la culture d’épargne, mais cela ne saurait résister à l’action d’institutions dynamiques engagées pour le développement du peuple. A force de vivre dans un contexte où la survie économique dépend de la connexion que l’on a avec les personnalités influentes, certains se sont peut-être résignés, et attendent le jour où la chance leur sourira. D’autres font preuve d’un zèle extrême, au point de se faire laver les cerveaux, pour plaire au chef et avoir à manger. Le système politique que nous visons nous affecte et nous façonne. Sinon, les Burundais sont intelligents, capables de se développer économiquement. Les exploits de la deuxième république sont un témoignage éloquent.

 

 

 

Les leaders qui sont motivés par la survie économiques dans leur engagement politique sont très dangereux pour le pays. En fait, c’est exactement le genre de leaders que le peuple devrait éviter. Ils ont une vision trop courte pour diriger un peuple car, guider un peuple sur les pas de son développement est une affaire de longue haleine qui exige de viser haut et voir loin. Ce qui convient pour eux, c’est d’avoir un emploi stable et de travailler sous supervision, enfin qu’ils puissent gagner leur vie honnêtement. Ils ont besoin de vivre dans un pays doté d’une économie dynamique et diversifiée pour que leurs besoins financiers puissent être satisfaits honnêtement. Leur permettre de gérer un pays, c’est cause d’énormes torts à ce pays. Un peuple est de loin plus important que les besoins économiques d’un individu, son organisation requiert l’action des leaders dont les yeux ne sont pas rivés sur leurs ventres, mais sur l’horizon, pensant aux générations futures. Ceux qui voient, à travers le peuple, l’occasion d’avoir la vie qu’ils veulent, ne sont pas capables de conduire ce peuple au bonheur. Ils ont un problème de vision et cela est bien dangereux pour le peuple.

 

 

 

Pour développer un pays, il faut avoir une profonde vision (oh ; j’y reviens encore !). C’est la grandeur et la noblesse de la vision qui va conférer au leader la capacité de faire des choix judicieux – notamment l’instauration d’une gouvernance d’honnêteté et de transparence. En effet, ceux qui ont réellement une vision comprennent automatiquement que sa réalisation exige certains choix difficiles mais salutaires. Ceux qui parlent de vision par la bouche alors que, dans leur cœur, ils visent les intérêts économiques que confère le pouvoir politique feront des choses qui rendent impossible la réalisation de la vision. Ils parlent de l’unité par la bouche, tout en provoquant la division dans les faits. Ils parlent de manque de tolérance face à la corruption tout en s’enrichissant illicitement. Lorsque les leaders sont une contradiction vivante – quand leurs paroles ne reflètent pas leurs véritables convictions, ils ont déjà signé leur échec dans leur rôle d’organiser le pays.

 

 

 

Celui qui n’a pas une vision de plusieurs années ne peut pas consentir les efforts que sa réalisation exige – et la bonne gouvernance en est un. Dans la vie de tous les jours, celui qui vit dans la logique de la survie ne peut pas planter des eucalyptus, il plante des choux. Il a besoin de voir les dividendes le plus rapidement possible. Il est motivé par les besoins primaires. Pour lui, il vaut mieux être riche à la tête d’un peuple misérable. Il préfère faire partie des milliardaires du continent, tout en dirigeant un pays parsemé de centres nutritionnels, à cause de la malnutrition. Les actions qu’un leader pose révèlent la grandeur ou la petitesse de sa vision (ou l’absence totale d’une vision). Réduire le taux de mortalité, augmenter la qualité et l’accessibilité de l’éducation, augmenter le pouvoir d’achat d’un peuple, c’est comme planter un baobab. Il faut de la patience, il faut de l’abnégation, de l’altruisme et des sacrifices. Cela n’apporte pas des dividendes immédiates au décideur. Cela ne lui permet pas nécessairement de se bâtir trois villas en 5 ans – les villas sont comparables aux choux. Mais, ça lui permet de voir son peuple aller de mieux en mieux, et cela lui fait plus de bien que les villas personnelles. Un bon leader trouve son bonheur dans celui du peuple. Ce qui compte le plus pour lui, c’est beaucoup plus un peuple heureux que l’accumulation des richesses, surtout par des voies tortueuses.

 

 

 

La politique du ventre est le fruit de l’action des planteurs des choux, des gens qui sont à la recherche des intérêts immédiats. Or, pour avoir les intérêts immédiats, il faut une gouvernance mafieuse, enfin de pouvoir manger même les semences (les fonds qui devaient être investis), accumuler le plus de richesses possible. Pour en avoir, il faut prélever sur les investissements, en en détournant une partie ou la totalité dans certains cas. Avec de faibles investissements, il devient impossible de relever le niveau économique de la population, ce qui se répercute sur le pouvoir de l’état à assurer le bien-être financier de ses fonctionnaires. Quand on mange la semence, on condamne sa famille à la famine. De même qu’on ne peut pas manger son beurre et le garder, on ne peut pas non plus dilapider les fonds d’un peuple et le développer.

 

 

 

L’un des adjectifs descriptifs du pays que nous voulons, c’est la prospérité économique partagée ; et la politique du ventre nous prend dans une direction opposée à celle que nous devrions prendre pour atteindre cette destination. Elle enrichit les dignitaires en appauvrissant le pauvre. Elle crée un climat de psychose en politique, les gens agissent comme si les autres vont tout prendre avant que mon tour n’arrive, ce qui encourage l’avidité à outrance. Elle est le fruit d’une disposition mentale de carence et de manque, et encourage ce paradigme prédateur ; ce qui fait qu’il devient extrêmement difficile de mettre la semence dans le sol. Elle rend inutile tout objectif à long terme car l’instabilité et l’incertitude font pression pour une accumulation des richesses le plus rapidement possible. Et avec la subordination du caractère national des élus du peuple aux caprices éventuels de leurs partis politiques, ainsi que la précarité des personnalités nommées face aux manœuvres de ceux qui convoitent leurs fauteuils, le problème n’en est que compliqué davantage. Nous parlerons de la solution à ce problème dans le prochain article.