La solidité d’une institution réside dans l’engagement de chacun de ses composants à respecter les engagements et les règles internes. C’est parce que l’employé est convaincu que le patron lui donnera son salaire à la fin du mois qu’il se donne corps et âme au travail. Comme je viens de le dire, cette confiance est fondée sur deux éléments essentiels: la loi et la crédibilité des intervenants dans l’institution. En d’autres termes, c’est la confiance que les membres d’une institution se font qui en fait la force. L’histoire de notre pays montre qu’il a été bâti exactement sur le contraire de la confiance. La peur de l’autre et la méfiance ont longtemps été le fondement de notre nation, et cet héritage  continue de nous blesser. Plongeons dans notre histoire.

 

Après la mort du héros de l’indépendance, sa force unificatrice en tant que fils du roi est partie avec lui. Son parti politique s’est progressivement retrouvé sous le vent des extrémistes et la classe politique a vu la montée de deux blocs farouchement opposés. Le premier était fait de Tutsis qui croyaient qu’ils étaient en danger aussi longtemps que les Hutus seraient influents dans l’exercice du pouvoir. Ils s’inspiraient de l’expérience du Rwanda en 1958 pour justifier cette assertion et croyaient donc que la survie des Tutsi au Burundi devait impliquer l’affaiblissement politique des Hutu, ou leur anéantissement pur et simple. Le deuxième groupe était fait de Hutus qui trouvaient que cela était juste une manœuvre montée de toutes pièces pour les écarter du pouvoir injustement.

 

Cette situation problématique a fortement déstabilisé la jeune monarchie qui devait gérer les différents intrigues et coups bas que produisait ce climat de méfiance. Chaque décision que prenait le roi était interprétée différemment ou ouvertement opposée par un groupe ou un autre. Confrontés à des frustrations montantes, certains leaders Hutus posèrent des actes violents de prestations, des actes qui furent interprétés par certains Tutsis comme la matérialisation du danger imminent qui menaçait les Tutsis, et la forêt s’embrasa. D’une part, il y avait des Hutus qui croyaient qu’ils devaient réclamer leurs droits par la violence, ce qui justifiait les attaques violentes. D’autre part, il y avait des Tutsis qui croyaient qu’il fallait écraser les hutu définitivement, ce qui justifie le caractère sauvage des répressions. Voilà à quoi le climat de méfiance et de peur a conduit.

 

D’une part, il y a eu la violence contestataire, à laquelle l’état a réagi par l’utilisation excessive des organes de défense, la politisation de la justice et de sécurité ainsi que la militarisation de la jeunesse du parti au pouvoir à l’époque. D’autre part, l’injustice de la répression et l’incroyablement énorme portée de la violence d’état ont contribué à la radicalisation de ceux qui étaient marginalisés. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la création de la rébellion FLN PALIPEHUTU au début des années 80 ainsi que l’exposition de la violence dans le Nord du pays en 1988. A l’avènement de la démocratie au début des années 90’ le Burundi était une grosse poudrière prête à exploser. Les élections de 1993  allaient nous aider à éviter la guerre, n’eut été l’assassinat du président et d’autres dirigeants du pays. Avec tout ce qui a suivi, il fallait oublier la démocratie pour plus de dix ans.

 

Depuis les années 65 donc, il y avait eu assez de crimes pour renforcer la peur et la méfiance. Mais la période qui a suivi le premier coup d’état sanglant de notre histoire a largement contribué à les renforcer davantage, des deux côtés des principaux blocs engagés dans cette lutte. Lorsque nous nous en sommes sortis avec les Accords d’Arusha, certains étaient devenus trop méfiants pour faire confiance en un document dont certains des concepteurs et signataires étaient perçus comme la cause de cette méfiance. Le passé leur avait enseigné des leçons dures, les descriptions caricaturales des fameux ethnologues avaient fonctionné comme des prophéties qui s’auto-réalisent. Il fallait se méfier à jamais. Ils avaient vu trop de mensonges et d’hypocrisie et en avaient souffert terriblement. Or, la grandeur d’un accord réside dans la confiance que se font les protagonistes. Sans confiance, l’accord n’est rien du tout. Plongeons encore une fois dans l’histoire.

 

D’une part, l’horrible assassinat du Président Ndadaye, un homme qui incarnait l’espoir d’une génération de Hutus qui se sentaient opprimés et qui venaient de faire plus de 20 ans sous des régimes qui les étouffaient, constituait la plus grande démonstration de la méchanceté et de l’injustice.  D’autre part, le massacre des Tutsis qui  suivi sa mort, à l’intérieur du pays, a créé le même sentiment chez les survivants. D’un côté, rien ne pouvait justifier la mort d’un Président qui ne venait de faire que trois mois de règne après une victoire claire et nette, dans un pays qui disait avoir des institutions fonctionnelles. D’un autre, rien ne pouvait justifier le massacre de populations innocentes et sur une si grande échelle, en tout cas, par la mort du Président. Le coup d’état de 1993 a donc renforcé la méfiance dans les deux camps, mais d’autres facteurs allaient entrer en jeu et compliquer la situation davantage.

 

Les manœuvres déployées par l’UPRONA pour récupérer le pouvoir, par la création des milices qui coopéraient avec l’armée pour perpétrer des assassinats et des massacres dans l’impunité totale et par des négociations ponctuées de violence pour forcer des compromis démocratiquement inacceptables, ont renforcé l’idée de la nécessité de l’autodéfense – ce qui confortait le PALIPEHUTU-FNL dans la logique de la lutte armée. Les crimes commis par les milices des deux côtés ont encore une fois terni le tableau déjà assez sombre des relations entre Burundais. En outre, la participation passive ou active de l’armée dans la criminalité ne pouvait que produire la création des rebellions. En effet, s’il était possible de contrer une milice par une autre milice, on ne pouvait confronter l’armée qu’avec une rébellion organisée et non une simple milice.

 

Avec la guerre, on n’a pas seulement eu droit à des confrontations en rangs opposés entre les rebelles et l’armée on a aussi eu droit à des scènes horribles de massacres de civils, d’assassinats ciblés, de disparitions forcées, de torture, d’exécutions sommaires, de destruction de biens d’autrui - par les rebelles et par l’armées. Ces actes criminels ont contribué à renforcer encore le climat de méfiance, de peur et de haine déjà en état bien piteux. En plus, et c’est très important de le reconnaître, ils ont laissé des blessures émotionnelles qui n’ont jamais été guéries. Avec notre culture d’endurer la souffrance dans le silence, nos blessures ne pouvaient pas ne pas se transformer en traumatismes. Et comme une personne qui est blessé et qui n’est pas guérie blesse les autres, nous pouvons commencer à comprendre le pourquoi de certains actes irresponsables et criminels qui continuent à nous hanter.  

 

La période de la guerre a donc profondément renforcé un certain nombre de problèmes que nous avions hérités des régimes militaires ; ce qui explique le pétrin dans lequel nous sommes aujourd’hui. Je vais parler de deux problèmes majeurs qui sont la cause de bien d’autres problèmes. D’abord, elle a fait comprendre aux leaders Hutus, encore une fois, que le pouvoir politique sans le pouvoir militaire, c’est l’illusion. Ainsi, avec cette perspective, le Président Ndadaye devient un leader naïf qui a marché tout droit dans la gueule du loup. Par conséquent, il fallait s’assurer que plus jamais un président ne fera naïvement confiance aux organes de défense et de sécurité. Pour survivre au pouvoir, il faut fouler le sentier de Président Micombero, Bagaza et Buyoya, trois hommes politiques qui avaient une mainmise sur l’armée (du moins jusqu'à ce qu’elle se retourne contre eux – les deux premiers) ; ce qui leur a permis de ne pas se faire couler le lendemain de leur prise du pouvoir.

 

Avec cette leçon, les belles paroles concernant la dépolitisation des organes de défense et de sécurité telles que consignées dans les Accords pour la Paix et la Réconciliation perdent de sens. Quand l’histoire vous a appris que vous mourrez si vous ne maîtrisez pas l’armée, il est difficile de se faire convaincre par un simple texte dont certains des contributeurs sont les auteurs de cette même histoire. En fait, il devient même possible de comprendre ce principe comme un piège tendu aux leaders politiques Hutus pour qu’ils se fassent facilement descendre, comme le fut le Président Ndadaye. Depuis 2005, on a entendu le Président de la République déclarer publiquement que c’est la première fois qu’un Président démocratiquement élu règne pendant x années ou qu’il termine son mandat sans être assassiné. Ces paroles révèlent un problème de peur, la peur de voir le passé revenir. Au pire, elles peuvent être l’expression d’un traumatisme émotionnel.  

 

D’autre part, il est très normal, vue l’histoire, qu’un leader Tutsi pense que la sécurité des Tutsis sera garantie au Burundi uniquement si les forces de défense et de sécurité ne sont pas politisés car, ils sait ce dont ils sont capables s’ils le sont. En effet, les massacres perpétrés par des Hutus contre les Tutsi ont aussi laissé des séquelles, indépendamment des raisons qui les ont motivés. Ils ont contribué à renforcer l’idée selon laquelle les Tutsis ne peuvent survivre que s’ils ont le pouvoir militaire ou si les organes de défense et de sécurité sont dépolitisés, le cas échéant. Le concept du péril Hutu en vogue à la fin des années 60 et au début des années 70, même s’il a été abusivement utilisé pour justifier la mort d’innocents, n’est pas un concept vide de sens pour certains. Ainsi donc, le principe de la neutralité politique des organes de défense et de sécurité, bien qu’il soit le garant de la sécurité du peuple, peut être interprété différemment dans notre pays à cause de notre histoire.

 

Les quotas ethniques sont aussi une conséquence de ce problème de méfiance. Le message qui est derrière ces chiffres est : « Nous ne vous faisons pas confiance, vous ne pouvez pas assurer notre défense ». Cette attitude, très réelle, n’est pas moins dangereuse. Confier les armes de l’état à des gens en qui on n’a pas confiance, c’est un acte de suicide, mentalement au moins. Dans une telle situation, il faut se munir d’autres formes informelles de d’autodéfense, juste pour prévenir l’éventualité de voir ses peurs se réaliser.  Ce que les quotas ethniques dans les forces de défense et de sécurité me montrent, c’est que lorsqu’on signait les Accords, le problème de peur et de méfiance était plus profond que les belles paroles précitées. Certainement que certains des signataires (si pas tous) croyaient en la dépolitisation des organes de défense et de sécurité. Mais, concernant la capacité de changer ces paroles en réalité, très peu avaient la lucidité mentale et l’équilibre émotionnelle requises, pour avoir subi ou infligé la souffrance et en avoir été émotionnellement blessés.

 

Notre classe politique est majoritairement émotionnellement liée aux crimes du passé, ce qui pose un problème sérieux de recul et de distance par rapport au mal à éradiquer. Il y a toujours des Burundais qui ont peur de se faire massacrer par un régime dominé par des Hutus et il y a aussi la peur de voir revenir un régime dominé par des Tutsis.  En fait, à cause surtout de la crise en cours, le virus de la méfiance et de la crainte de voir le passé revenir reste chez certains éléments de la classe politique Hutu. Pour d’autres, le problème constitue un instrument utile pour des fins de propagande. Le problème de la peur et de la méfiance ne nous a pas encore quittés.  

 

Deux faits expliquent ce que je viens d’affirmer dans ma dernière phrase. Certains observateurs ont expliqué le retard du PALIPEHUTU-FNL à signer un accord de cessez-le-feu par la crainte que si tous les mouvements rebelles signaient le cessez-le-feu en même temps, ils risquaient de se faire coincer par les Tutsi après avoir déposé les armes et perdu tout pouvoir de résistance. C’est, apparemment, ce qui explique aussi les caches d’armes « découvertes » après que tous les accords avaient été signés. Il ne fallait pas dormir en fermant tous les deux yeux. A en croire les écrits de certains analystes, certains combattants auraient reçu l’injonction de rester vigilants face à leurs anciens ennemis (ex-FAB), juste avant la fondation de la FDN. Si cela est vrai, le virus de la peur et de la méfiance font partie de la fondation de la FDN, en tout cas pour certains de ses membres. Et avec ce qui se passe depuis l’éclatement de la crise politique en 2015, on peut comprendre pourquoi certaines interprétations de crises ont été avancées et pourquoi certaines actions ont été posées.

 

Il y a, cependant, une note de réjouissance, à ce propos. A part ceux qui ont été intoxiqués par leurs ainés, les jeunes sont de moins en moins enclins à la peur et à la méfiance. Il y a une génération qui refuse d’avaler le poison et qui croit que le problème ethnique n’est qu’un moyen de camoufler les vrais problèmes, comme cela a toujours été le cas, par ailleurs. En effet, tout en renforçant la peur et la méfiance, notre histoire connait aussi une autre facette. Premièrement, les régimes dits Tutsi n’ont pas été une tasse de thé pour tous les Tutsi et le régime actuel dominé par es Hutu n’a pas été une raison de réjouissance pour les Hutu. Deuxièmement, pendant que certains avaient cédé à la folie et massacraient leurs voisins pour des raisons ethniques, d’autres risquaient leurs vies pour les sauver.  En conséquences des deux points précédents, les plus lucides et émotionnellement détachés ; et donc capables d’analyse objective, comprennent que les mauvais leaders n’ont pas d’ethnie – ils forment des systèmes similaires et font tort au peuple en général. 

 

En conclusion, il n’est pas du tout erroné d’affirmer que la peur et la méfiance sous-tendent le fonctionnement de notre nation, à un certain degré ; et que cela ne manquera pas de produire les effets que ça a produits dans le passé. Mais, d’autre part, tous les Burundais ne sont pas sous l’emprise de ce double problème de peur et de méfiance. Il y a des hommes, des femmes et des jeunes capables de se faire confiance, indépendamment de leur arrière-plan ethnique. L’espoir d’un meilleur lendemain se fonde sur ceux-là, comme je vais le prouver dans l’article qui suivra très bientôt.