Il faut des valeurs morales pour bâtir une nation stable, paisible et prospère

 

 

La justice élève une nation, mais le péché est la honte des peuples. Proverbes 14 : 34

 

 

 

 

Les valeurs constituent le socle sur lequel les nations se fondent, et aucune société ne peut échapper à cette règle. Les valeurs morales ne sont pas un luxe pour les peuples, elles sont une nécessité absolue. Voici la raison ! Ce que nous valorisons dans la vie détermine ce que nous faisons et le genre de relations que nous avons entre nous. Ce que nous faisons et la qualité des relations que nous avons déterminent la qualité de la société que nous faisons. La qualité de la société que nous faisons détermine la qualité de la vie que nous menons : misérable ou heureuse, conflictuelle ou paisible. Si nous valorisons la violence, nous serons des individus violents. Des individus violents font un peuple violent ; et un peuple violent fait une nation violente, et assurément un gouvernement violent. En fait, le gouvernement doit être plus violent que sa population pour subsister et le peuple doit être plus violent que son gouvernement pour mettre un terme au calvaire de vivre sous un régime violent. Cette culture de la violence fait des victimes et produit un peuple aux profondes blessures émotionnelles ; et donc susceptible de perpétuer la violence soit par la vengeance ou par la récidive. Par contre, des individus qui valorisent le pacifisme font un peuple pacifiste ; et donc une nation et un gouvernement pacifiques.

 

 

 

Je sais que les choses ne sont pas aussi simples et tranchées que ça, il y a plusieurs autres facteurs derrière l’état d’une nation. La vie d’une nation dépend aussi des conditions exogènes qui peuvent parfois déterminer le cours de son histoire. Mais, l’état de son peuple reste le facteur le plus déterminant. La force des pressions externes est soit amplifiée par les faiblesses internes ou alors contrée par la force intérieure. Le résultat de la collision entre les facteurs externes et les facteurs internes dépend de la condition intérieure. C’est pourquoi deux peuples peuvent réagir différemment face à des pressions externes similaires. Ce que nous sommes comme individus, comme familles, comme communauté locale joue un rôle dans le façonnement de notre avenir, comme état-nation.

 

Prenons un cas concret. Notre constitution stipule aussi que tous les citoyens sont tenus de pour contribuer à la prospérité économique de leur pays (article 74) ; ce qui implique au moins deux choses : (1) le travail dur pour augmenter la production et (2) la fidélité par rapports aux responsabilités fiscales. Or, cela exige au moins deux valeurs morales : l’esprit de travail et l’honnêteté. Si vous avez des citoyens paresseux, vous n’aurez pas beaucoup de production et, par conséquent, les recettes publiques en souffriront. En outre, si vous avez des producteurs malhonnêtes, ils feront de fausses déclarations pour donner moins de taxes ; et les recettes publiques en souffriront. La loi ne suffit donc pas, ce qui justifie son existence peut aussi causer sa violation.

 

Au-delà de cette remarque plutôt générale, il y a une implication beaucoup plus pratique. Ceux qui détiennent le pouvoir politique peuvent entrainer le pays dans une direction ou dans une autre, selon les décisions qu’ils prennent. C’est pourquoi, dans les régimes démocratiques, les pouvoirs des décideurs sont limités par la loi et d’autres institutions de l’état. Or, le respect de la loi exige un certain nombre de valeurs morales. Par exemple, sans un grand sens de justice, ou avec un énorme sens d’égoïsme, les lois peuvent être facilement violées. Par implication, nous pouvons affirmer que les bonnes lois ne suffisent pas s’il n’a pas de force morale interne pour les respecter. Ce qui explique la nécessité de la loi peut aussi expliquer sa violation.

 

 

 

Pour illustrer cela, je vais prendre un cas tiré de la constitution de la République du Burundi. Lorsque je lis la constitution de notre pays, j’y trouve de très bonnes choses dont la mise en pratique exige un certain nombre de valeurs morales. Par exemple, il est dit que les dirigeants respectent les droits des citoyens. Mais, admettons-le, cela exige des dirigeants qui ont un sens profond de la justice, de respect de l’autre ; et d’un esprit de service qui place les intérêts des citoyens au-dessus des siens. On a beau avoir une très bonne recommandation constitutionnelle ; mais si un dirigeant donné est égoïste et irrespectueux des autres, il ne pourra pas ne pas abuser de son pouvoir pour assouvir sa soif d’accumuler l’argent ou le pouvoir. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes lois, il faut avoir des personnes dont le caractère est compatible avec l’esprit de ces lois.

 

 

 

Dans notre constitution, il est aussi dit que les décideurs les plus hauts placés dans la hiérarchie du pouvoir exécutif, en l’occurrence le Président de la république et ses deux vice-présidents, prêtent le serment suivant, juste avant d’entrer en fonctions :

 

Devant le peuple burundais, seul détenteur de la souveraineté nationale, moi, (énoncer le nom), Président de la République du Burundi, je jure fidélité à la Charte de l’Unité Nationale, à la Constitution de la République du Burundi et à la loi et m’engage à consacrer toutes mes forces à la défense des intérêts supérieurs de la nation, à assurer l’unité nationale et la cohésion du peuple burundais, la paix et la justice sociales. Je m’engage à combattre toute idéologie et pratique de génocide et d’exclusion, à promouvoir et à défendre les droits et libertés individuels et collectifs de la personne et du citoyen, et à sauvegarder l’intégrité et l’indépendance de la République du Burundi (article 106).

 

La teneur d’un tel engagement est tellement profonde que seule une personne qui a un sens très élevé d’honnêteté et d’intégrité peut le respecter, surtout quand on considère la suprématie du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire dans le contexte Burundais[1]. Quand vous avez un peuple qui, a plus de 80%, ignore la constitution (ses droits, ses devoirs, les limites du pouvoir, etc.) ; et que vous avez une justice qui est, depuis bien longtemps, assujettie au pouvoir exécutif, il faut un sens exceptionnellement élevé du bien et du mal et une très grande force morale interne pour rester fidèle à un tel engagement. Les barrières légales sont tellement faibles que la tentation sera trop forte. Malheureusement cette force morale n’est pas conférée ni par la victoire aux élections, ni par les tapis rouges ou les cortèges impressionnants. Un menteur reste menteur, et un voleur reste voleur même après avoir pris un tel serment. Les cérémonies ne peuvent pas changer qui nous sommes, et cela n’est pas leur rôle.

 

Quoi que nous fassions, nous ne pouvons donc pas nous passer des valeurs, si du moins nous voulons une nation paisible, stable et prospère. Or, les Accords d’Arusha, la constitution et la vision 2025 – les trois documents qui retracent ce que le peuple Burundais veut devenir (si nous prenons que les rédacteurs ont su représenter le peuple dans ses aspirations profondes) ne disent rien de ce facteur incontournable dans l’édification d’une nation. Partant, la matérialisation physique de l’image de ce Burundi imaginaire que ces documents nous miroitent est quasiment impossible sans un minimum de convergence morale.

 

Ce que nous sommes impose des limites à ce que nous pouvons réaliser. Nous n’allons pas atteindre des réalisations spectaculaires malgré nous, mais avec nous et à cause de nous. Ce que nous atteindrons sera une image de ce que nous sommes. Nous ne pouvons faire mieux que ce que les gens comme nous peuvent faire. Rien ne s’improvise, chaque fruit vient d’une semence qui le produit et dont il hérite l’essence. A ce niveau, nous avons une autre épine dans nos bottes, et qui nous fait mal : l’hypocrisie. Nous aimons donner une bonne image de nous-mêmes, même quand nous nous comportons de façon irresponsable, voire criminel. Nous aimons trouver de bons noms pour nos offenses et habiller nos faiblesses. Nous banalisons et justifions si bien nos faiblesses que ceux qui s’efforcent de vivre des vies moralement correctes sont perçues comme des exagérateurs.

 

Enfin, nous avons une façon de juger les gens qui est totalement subjective et injuste. Pendant des années, nous avons appris à honorer nos menteurs, aussi longtemps qu’ils étaient des nôtres – et surtout si nous bénéficions de leurs mensonges. Nous avons appris à justifier les mauvais choix des nôtres, simplement parce que nous étions co-bénéficiaires de leurs actes criminels ou par association identitaire. Nous avons appris à diaboliser ceux des groupes autres que le nôtre ; et à blanchir les criminels de notre camp. Nous avons développé une balance morale biaisée, capable d’absoudre le mal des nôtres et d’amplifier la teneur du mal des autres.

 

Nos verdicts ne représentent pas la réalité objective, ils ne dépendent vraiment pas de ce que font les gens, mais de la distance sociale, religieuse ou politique qui nous sépare d’eux. Un Chrétien percevra plus facilement les manquements d’un Musulman, mais il aura tendance à fermer les yeux sur des faits similaires posés par un autre Chrétien – et vice versa. Les crimes d’un leader politique sont justifiés ou condamnés selon qu’il est de mon camp ou du camp adverse. Avec cette culture de double norme, nous arrosons le poison qui nous détruit aussi longtemps qu’il vient des nôtres, et nous incriminons les innocents s’ils sont mentalement associés à l’autre camp.

 

Avec cette perception anormale du bien et du mal, nous avons renforcé la culture des factions, élargissant ainsi les fissures sociales, économiques et politiques héritées de la colonisation. Nous avons renforcé l’esprit d’antagonisme et d’héroïsme criminel (ou de criminalité héroïque)[2], remplissant le pays de crimes célébrés sournoisement par certains et condamnés par d’autres. Si nous avions eu une étique ferme et un sens du bien et du mal qui n’est pas sujet aux attachements émotionnels, sociaux ou politiques, nous aurions su sauvegarder l’unité nationale. Sans valeurs, même un peuple historiquement uni peut se retrouver en débandade, à se battre contre lui-même. En plus, même notre longue histoire d’impunité découle de cette subjectivité morale.

 

Aujourd’hui, avec un recul de 56 ans d’indépendance, nous avons une histoire assez riche en échecs pour comprendre que nous sommes engagés sur la mauvaise voie. Nous avons toujours la capacité de bâtir le pays que nous voulons, mais nous devons d’abord développer la culture d’une moralité objective. Nous devons apprendre à condamner le mal indépendamment de son auteur. Nous n’avons pas d’autre choix, c’est un passage obligé. Aussi longtemps que nous supportons la tricherie dans les écoles, nous ne pourrons pas ne pas avoir la tricherie ailleurs (élections, gestion des fonds publics, législation, relation employé - employeur, etc.) ! Et avec une culture généralisée de tricherie, ces bons slogans qui nous miroitent la paix, la réconciliation, l’unité et le développement doivent attendre notre mort, si le pays a la chance de nous voir succédés par une génération plus sérieuse.

 

Je comprends que personne n’est parfait, que nous n’aurons jamais des dirigeants parfaits et un peuple totalement irréprochable. Cependant, cela ne nous exonère pas de la nécessité de toujours rechercher le meilleur possible. Le fait que nous ne pouvons pas voler ne signifie pas que nous devons ramper. Au moins, nous pouvons marcher, et courir ! L’imperfection humaine ne nous donne pas le droit de laisser notre destinée entre les mains de la malhonnêteté, l’égoïsme, l’avidité et la violence. Ce qui est en jeu est extrêmement important – nos vies, les vies de nos enfants et l’avenir de notre peuple. Il y a de bonnes choses qui sont possibles et que nous méritons pleinement. Nous devons les poursuivre avec assiduité, et aussi longtemps que nécessaire. Mais pour les avoir, toi et moi devons développer la culture d’une étique objective en nous et au tour de nous. Cela prendra du temps, certes ; mais c’est un investissement qui en vaut la peine.

 



[1] Pour mieux disséquer cette suprématie du pouvoir exécutif, je recommande l’article « L’indépendance du pouvoir judiciaire Burundais vis-à-vis de l’exécutif » d’Aimé-Parfait Niyonkuru ; professeur à l’Université du Burundi. Cet article prouve que, légalement et historiquement, le pouvoir judiciaire reste dépendant du pouvoir exécutif. De même, une analyse des prescriptions constitutionnelles sur les organes stratégiques du pouvoir judiciaires, comme le conseil supérieur de la magistrature, la cour suprême, la cour constitutionnelle et la haute cours de justice (voir la constitution, articles 210 – 223) révèle l’impossibilité de l’indépendance du pouvoir judiciaire par rapport au pouvoir exécutif, en dépit de l’impartialité et de l’indépendance du pouvoir judiciaire prévues par l’article 209 de la constitution.

[2] Par ce concept, je veux dire le fait que, en créant des factions antagonistes, nous avons créé la nécessité d’avoir des leaders qui défendent la survie ou la prospérité des camps séparémment. Et comme nous formons un seul peuple, nous avons, en fait, créé des ennemis au sein de la famille. Or, pour défendre un groupe, nous avons infligé la douleur aux autres groupes. Pour le groupe défendu, cela est héroïque alors que c’est de la criminalité pour les groupes victimes de nos actes. Il devient alors difficile, sinon impossible d’avoir des héros communs puisque ceux que certains appellent héros sont des criminels pour les autres, ce qui en retour renforce davantage les divisions au sein de la famille.