Vous ne pourrez pas résoudre vos problèmes si votre niveau de réflexion est le même que celui de ceux qui ont créé ces problèmes, disait Albert Einstein. Le niveau de réflexion pour résoudre un problème monte avec le niveau de sa complexité. Lorsque la peur, la méfiance et l’égoïsme ont fait basculer le pays vers l’injustice, la violence et l’exclusion dans la gestion de notre pays, un certain raisonnement avait été engagé pour produire ce basculement. La conséquence a eu des causes. C’était un résonnement mal parti car orienté par une charge émotionnelle négative. La peur de l’autre, le désir de dominer et la survie de soi par l’anéantissement de l’autre étaient le capitaine du bateau. La fermeté dans la brutalité ne pouvait que s’en suivre, comme moyen efficace d’atteindre l’objectif. Comme il fallait s’y attendre, le bateau a chaviré, et nous avons connu le naufrage.

 

Le feu attirant le feu, les survivants de la violence ont appris à survivre par la violence. N’est-ce pas Mandela qui disait qu’il est impossible de parler à un gouvernement qui ne parle que par la violence même face à une réclamation pacifique ? la gifle a produit la gifle, la grenade a invité la machette (ou vice-versa), le coup de feu a produit le coup de feu ; et nous avons fait de notre pays un grand abattoir humain à ciel ouvert. Nous sous sommes durement acquis le nom de champions dans la violation sauvage des droits humains. Notre folie a perturbé les voisins, nous avons dérangé leur tranquillité et ils se sont interposés. Quand les accords ont été conclus, un ouf de soulagement a remplacé nos regards angoissés. Mais, dans certains cœurs, la plaie était trop profonde, la méfiance trop puissante, l’égoïsme trop grave que les belles paroles écrites. La politique du mensonge et de l’hypocrisie subie s’était reproduite, elle avait eu ses propres enfants.

 

Au-delà des belles paroles bien écrites, certains cœurs décideurs avaient d’autres intentions. Nous avions bien tracé le chemin à suivre, mais les pieds qui devaient le fouler le trouvaient trop rocailleux, trop dangereux pour eux. Les actions difficiles ont été retardées ou ignorées, les actions-cosmétiques ont été multipliés, les méandres de la real politik ont pris le dessus sur l’intérêt général, l’esprit de la lettre a perdu son caractère ascendant. Nous avons ainsi créé deux mondes : celui des attentes d’une part, et celui de la réalité concrète d’autre part. Nous avons vécu dans les deux, basculant de l’un vers l’autre – et vice-versa, frappés par les déceptions que nous offrait le deuxième mais encouragés par les promesses du premier. Nos yeux se sont ouverts progressivement, pour finalement comprendre que nous n’avançons pas vers la destination promise. Notre serment de ne plus produire des réfugiés (constitution, articles 14 et 49) a été brisé dans la froideur du cœur. Nous avons violé notre engagement de ne plus violer le droit à la vie (constitution, articles 21 et 24). En fait, nous avons foulé au pied plusieurs aspects de notre serment supposé être le fondement de ce pays paisible que nous rêvions.

 

Il est inutile de perdre du temps à polémiquer : le feu sans fumée ça peut exister, mais la fumée sans feu, c’est de l’absurdité. Nous avons créé des problèmes complexes, et nous avons essayé de les résoudre avec un niveau de raisonnement qui ne dépassait pas celui qui les a créés. Un petit bémol, ici. Si nous prenons le concept de raisonnement au sens strict comme exercice mental, le problème n’est pas nécessairement là. Celui qui conçoit le mal ou qui conçoit un bien qui cache un mal ne raisonne pas toujours moins que celui qui conçoit le mal. Le vrai problème se trouve au sens large du terme, c’est-à-dire, l’exercice mental et l’esprit qui l’anime. Dans un sens, la tête a conçu, le cœur n’a pas suivi car la noblesse du cœur était probablement un visiteur sporadique lors de la conception. L’aspect humain du redressement national a cruellement fait défaut, les calculs individuels et sectaires ont pris le dessus, exactement comme lors de la descente aux enfers, quelques années après l’acquisition de l’indépendance.

 

Mais le bémol a besoin d’un autre bémol rectificatif. La hauteur de raisonnement de la tête dépend de la profondeur du cœur, en termes de noblesse morale. En partant avec la vive envie de tailler le plus gros morceau du gâteau pour soi, en partant avec la détermination de retourner dans la poussière sans avoir été à la barre en dépit des crimes commis, le raisonnement était déjà limité d’avance et vouait le peuple à la déception. Trente ans plus tard, certaines têtes étaient toujours prisonnières d’un cœur malade. La prédiction du savant est devenue notre réalité chez nous. On croyait avoir résolu le problème, et le voilà qui revient au galop !

 

Nous voilà, au pied du mur encore une fois, contraints malgré nous de nous faire écouter par les voisins mal à l’aise. Si nous n’avons pas perdu toute la lucidité, nous comprenons que nous n’avons pas le droit à une réflexion en basse altitude. Les réponses simplistes et les arrangements de surface ne sont pas compatibles avec notre situation. Seulement, souvenons-nous d’une réalité primordiale. L’altitude de vol dépend de l’inclinaison du regard du pilote. S’il garde les yeux sur la piste, l’avion ne va jamais décoller. S’il les braque sur les montagnes, l’avion va à peine éviter d’arracher leurs sommets et de se faire briser en morceaux par eux. Mais s’il dresse son regard et qu’il fixe l’horizon, oubliant, pour l’intérêt de l’équipage et des passagers, les petites visions terrestres, l’avion s’élèvera dans les airs sans difficultés. Au regard de notre passé, certains de nos pilotes ne voient pas plus loin que la piste, d’autres sont incapables de regarder au-delà des montagnes ; mais nous les avons souvent acclamés comme pilotes. Ce qui nous est arrivé n’est pas accidentel.

 

Mes chers compatriotes, notre pays ne pourra jamais voler plus haut que la longueur de vision de nos pilotes. Et, je dois le dire, ce n’est pas la taille du nez qui fait un bon pilote, ni la région de sa naissance ou encore sa générosité corruptrice. Nous tournerons en rond aussi longtemps que l’avion sera piloté par des pilotes sans longue vision, et sans noblesse de cœur. Notre pays ne s’élèvera jamais au-dessus de la capacité de nos dirigeants. Globalement, les dirigeants sont de trois natures : ceux qui vous font descendre et dont vous regretterez le leadership, ceux qui vous gardent au même niveau, et ceux qui vous élèvent sur les cimes de la dignité. Avec les premiers, vous perdez vos acquis et vos problèmes se compliquent. Avec les seconds, vous ne reculez pas, mais vous n’avancez pas non plus (ou alors les avancées des uns signifient le recul pour les autres). Or, quand vous n’avancez pas alors que les autres avancent, vous reculez en réalité. Avec ceux du troisième groupe, vous avancez majestueusement et ensemble.

 

Oui, nous voulons que notre avion puisse décoller et voler en altitude, nous disons que nous voulons avancer. Il ne suffit pas de le dire. Nous devons préparer les conditions qui permettent le décollage, qui rendent l’avancement possible. Nous nous sommes déjà trompé plus d’une fois, et nous avons été cognés contre les montagnes. Notre peuple mérite mieux. Aujourd’hui, les grosses insultes semblent laisser la place à la possibilité d’un rapprochement prometteur. Mais, certains sont devenus très méfiants et n’y voient que des manœuvres dilatoires ou des jeux visant des accommodements de groupes restreints.  Dans tous les cas, qu’il vente ou qu’il neige, nous sommes dans l’obligation d’assurer un meilleur avenir à nos enfants. Avec ou sans rapprochement, le devoir reste nôtre. Nous ne pouvons plus nous permettre de faire confiance naïvement.

 

Les problèmes créés se sont compliqués le long des décennies. Ils ne céderont pas à des raisonnements des politiciens dont les yeux sont braqués sur leur propre survie ou la suprématie de leurs groupes. Nous savons déjà à quoi leurs raisonnements ressemblent, et ce qu’ils produisent. Nous avons été suffisamment victimes de ce genre de raisonnement pour comprendre qu’elles nous font revenir à la case départ après une décennie ou deux. Une tête enchainée par la méfiance de l’autre et / ou la peur du lendemain ne mérite pas la confiance d’un peuple pour la conception de la trajectoire de l’avenir de ce dernier. Une tête portée par un cœur rongé par la peur, la cupidité, la haine, la vengeance et toute autre émotion négative et / ou antivaleur ne peut pas exercer le raisonnement en hauteur dont nous avons besoin aujourd’hui, plus qu’en 2000. Un cœur traumatisé par le mal subi et / ou infligé ne peut pas conduire la tête qu’il porte dans un raisonnement sain pour l’avenir d’un peuple.

 

Nous avons besoin de cœurs sains pour faire des raisonnements sains. Nous avons besoin de cœurs à l’esprit large pour avoir un raisonnement qui s’élève loin au-dessus des intérêts personnels et sectaires. Ces cœurs sains n’ont besoin d’aucune autorisation, les alarmes sonnent depuis belle lurette, l’obligation d’assistance à personne (peuple) en danger nous contraint à l’action salutaire. Par ailleurs, il s’agir aussi de notre vie et de notre devenir qui sont engagés.

 

Nous avons navigué à vue pendant trop longtemps, et nous avons suffisamment souffert. Nous avons avancé au rythme des intérêts des personnes et des groupes pendant trop longtemps, et cela nous a suffisamment fait souffrir, comme peuple. Nous avons vu des politiques nous tomber dessus simplement pour des raisons qui n’avaient rien à avoir avec l’intérêt général. Le capitaine ne voyait pas plus loin que ses intérêts et ceux des siens, et nous avons tous été engagés dans le chemin étroit qui correspondait à sa courte vision. Cependant, et c’est très encourageant, au-dessus de nous, le ciel est dégagé à l’infini. Aucun obstacle ne nous limite sauf ceux qui nous sont imposés par des raisonnements égoïstes et tordus des faux pilotes. La paix et l’abondance partagées ne sont pas utopiques, c’est une question d’ouverture d’esprit.

 

Cessons de nous confier aux petits calculs de nos calculateurs égocentristes, aux ajustements mesquins et aux visions courtes. Arrêtons de faire confiance aux arrangements qui nous divisent, qui font avancer les uns en arrêtant (oui en faisant reculer) les autres. Défaisons-nous des politiques de la mangeoire, de la haine et de la duplicité. Ouvrons les écluses des temples de notre savoir, laissons couler l’eau rafraichissante de nos impulsions altruistes, laissons notre imagination voler dans cet avenir lointain – 50 ans, 100 and et plus ; et qui nous fait entrevoir un peuple bienheureux. Laissons cette imagination nous montrer le chemin approprié aujourd’hui, et acceptons d’avancer sur ces chemins résolument. Laissons cette image d’un peuple uni et prospère dicter nos choix d’aujourd’hui. Laissons les grands cœurs produire les contours de ce rêve collectif, et les grandes têtes produire les grandes idées. Acceptons d’avancer sur les chemins tracés par cette combinaison de grandeur morale et de grandeur intellectuelle. Cessons de croire aux solutions-miracles, aux bénédictions qui se fichent du travail et de la justice. Laissons les mains agiles convertir les grandes idées en grandes actions, et tout ne sera que question de temps.  

 

Car tout reste possible, la vie ou la mort, la misère ou la prospérité. La distance entre ce que nous sommes et ce que nous serons, la distance entre ce que nous voulons et ce que nous aurons, réside dans les choix que nous faisons aujourd’hui. Nous avons assez tourné autour de cette montagne, c’est le moment de partir vers cet horizon que nos grandes âmes nous ont décrites, il y a déjà longtemps. Un jour, nous regarderons en arrière, soit pour regretter ce que nous n’aurons pas fait, ou alors pour nous féliciter pour ce que nous aurons fait. Faisons en sorte qu’il n’y ait pas de regrets ce jour-là.

 

Que Dieu bénisse le Burundi