LE SERVICE

 

Nous nous élevons en élevant les autres. Robert Ingersoll

Seule une vie vécue au service des autres est digne d’être vécue. Albert Einstein

La meilleure manière de te trouver, c’est de te perdre dans le service pour les autres. Mohandas Gandhi

 

L’ambition est bonne mais elle est potentiellement dangereuse lorsqu’elle est portée par une personne qui souffre d’étroitesse d’esprit et d’égoïsme. Il est utile pour la société que les personnes égoïstes qui ne pensent qu’à leur bien-être, au détriment de celui des autres, ne soient pas ambitieuses. De telles personnes sont dangereuses quand elles sont ambitieuses. Les grandes ambitions devraient être portées par ceux qui vivent pour gagner la vie avec les autres – et non contre les autres. Ceci fait une très grande différence de perspective.

Une ambition positive doit déborder et atteindre des gens autres que son auteur. Si nous considérons uniquement nos intérêts, alors nous pouvons être sûrs de devenir des loups pour les autres. C’est d’ici que vient le style de vie ou on sacrifie les autres pour atteindre ses objectifs. Certes, nous ne pouvons pas porter les fardeaux de tout le monde (pas même tous les fardeaux d’un seul individu), nourrir tous les affamés ou faire le travail des autres. Chacun doit s’occuper de sa vie, mais si nous ne faisons pas plus que cela, nous ne pouvons pas faire une société de paix et de stabilité. Notre réussite dans la vie est proportionnelle à notre utilité aux autres. Même le commerce doit avoir une dimension sociale pour servir la société en général, et non le commerçant seulement. 

Il y a trois catégories de gens dans ce monde : ceux qui vivent pour eux-mêmes ; ceux qui, tout en s’occupant de leur bien-être, s’investissement aussi pour l’intérêt général et ceux qui vacillent entre les deux, avec une tendance vers un extrême ou un autre. Les premiers sont les plus malheureux car ils fonctionnent contre les principes élémentaires de la nature ! Rien ne vit pour soi : la fleur ne contemple pas sa beauté, la vache ne boit pas son lait ; le soleil ne jouit pas de sa lumière. La vie est fondée sur le principe du service. Si tu peux lire ces paroles, c’est parce qu’il y a un enseignant qui t’a donné la connaissance de la lecture. C’est probable qu’un médecin ou un infirmier a mis ses connaissances à ton service pour te sauver d’une mort certaine un jour. La liste des services dont tu as bénéficié et qui ont fait de toi la personne que tu es aujourd’hui peut s’allonger indéfiniment. Tu es le fruit d’un milliards de services ; et tu as l’obligation de faire pour les autres ce que les autres ont fait pour toi. Si tu peux faire plus, c’est même mieux.

Les deuxièmes sont les plus heureux car ils ont aligné leur mode de vie sur un principe universel extrêmement important. Nous autres les humains, nous sommes faits de telle sorte que notre bonheur est intimement lié au bonheur des autres ; surtout si nous sommes auteurs de ce bonheur. Personne ne peut rendre les autres heureux et ne pas être heureux lui-même ; et personne ne peut être heureux si les autres sont malheureux et qu’il ne fait rien pour alléger leurs souffrances. Le bonheur dépend beaucoup plus que des biens matériels ; et c’est ici que beaucoup de gens se trompent.

Le monde est un endroit plein de folie! Beaucoup pensent qu’ils doivent gagner au détriment des autres et sèment la mort et la colère sur leur passage : c’est la meilleure manière de s’assurer une vie malheureuse et amère ! D’autres croient que la souffrance des autres ne les concerne pas et ne font rien pour l’alléger : c’est aussi une autre manière de s’éloigner du véritable bonheur ! Non seulement nous ne pouvons pas gagner au détriment des autres ; mais encore plus, nous gagnons si et seulement si nous gagnons avec ou pour les autres. Si ce que je gagne ne profite à personne, ce n’est pas un véritable gain. Gagner avec et / ou pour les autres, c’est la seule manière d’être véritablement heureux et de bâtir une société heureuse. Il est difficile de comprendre pourquoi cette vérité pourtant évidente nous échappe !

Considérez les aptitudes de l’être humain ! Est-ce normal de penser que Dieu nous a donné tout le potentiel pour nous-mêmes ? Nos capacités excédent de loin nos besoins individuels! Nous sommes équipés pour faire de loin plus que ce que nous devons faire pour la survie personnelle ; nous sommes faits pour déborder de bienfaisance ; telle une rivière en crue. De même qu’une graine de maïs produit plus que ce qu’il faut pour préserver l’espèce, nous sommes aussi équipés pour plus que nous-mêmes. Ne pas mettre notre potentiel au service des autres, c’est gaspiller notre existence ; un peu comme quelqu’un qui utiliserait un hélicoptère pour transporter un sac de 10 kilogrammes à 100 mètres! L’hélicoptère est fait pour des choses plus sérieuses et plus utiles : il en va de même pour notre vie. Si nous vivons uniquement pour notre ventre, notre gloire ou notre célébrité ; c’est un gaspillage honteux d’un potentiel énorme destiné à faire de loin plus que cela. Ceci ne veut certainement pas dire que nous devons négliger nos besoins personnels ; ceci veut simplement dire que nous devons étendre nos mains plus loin que nos bouches. Vivre pour soi et contre les autres, ce n’est pas vivre. La politique du ventre constitue une grotesque manifestation de cette cécité morale. 

Quand je considère les hommes et les femmes que nous célébrons avec révérence, je me rends compte que c’est toujours ceux qui se sont donnés pour les autres. Et quand je pense à ceux dont nous commémorons l’existence avec larmes et tristesse ; les têtes baissées dans la douleur ; ce sont ceux qui ont vécu pour eux-mêmes et contre les autres. Ceci devrait nous enseigner la vraie raison de notre existence. Nous ne vivons pas pour nous servir seulement ; mais pour servir les autres aussi les. La seule raison de la vie est de servir l’humanité (Leo Tolstoy). Et si chacun faisait de son mieux pour servir les autres, la plupart des problèmes auxquels l’humanité est confrontée disparaitraient d’un coup.

Si vraiment tu veux être heureux ; tu dois apprendre à éviter le chemin de la foule des égoïstes qui croient que leur bonheur dépend de leur capacité de remplir leurs ventres et leurs poches en dépouillant les autres ; et qui passent leur vie à se battre contre tous, marchant sur les têtes des moins forts. C’est la voie de la folie ! Tu dois rejoindre la compagnie immortelle des grandes âmes ; des âmes nobles ; celle des hommes et des femmes qui ont mis leur potentiel au service de l’humanité ; et grâce à qui la vie est plus facile, plus confortable et plus agréable aujourd’hui. C’est là que tu appartiens !  En effet, le véritable bonheur consiste à donner généreusement aux autres et à les servir (Henry Dummonds).

Regardes autour de toi, ne fermes pas les yeux sur la réalité de la souffrance, l’ignorance, la misère, l’analphabétisme, le banditisme, l’échec scolaire, le chômage, la propagation du VIH/SIDA, l’injustice ; etc. C’est pour les alléger que tu as tout le potentiel que tu as. Certes, tu ne peux pas résoudre tous les problèmes du monde ; mais il y a des problèmes que tu peux résoudre. Et pour certains problèmes, personne ne peut les résoudre aussi bien que toi. Tu ne peux pas aider tout le monde ; mais il y en a que tu peux aider. Ce n’est pas parce que tu ne peux pas atteindre l’étoile que tu ne vas pas essayer d’atteindre la cime des arbres. Tu ne dois pas faire l’impossible ; mais cela ne te donne pas le droit de ne pas faire le possible. Et puis, ce que l’homme commun appelle « impossible » ne l’est pas toujours ; c’est juste impossible à ses yeux et son jugement n’est pas nécessairement la vérité absolue.

Si tu prends le temps de considérer sérieusement ce qui se passe autour de toi, quelque chose va bouger dans ton cœur ; une situation donnée va faire un écho profond en toi. Tu vas sentir qu’un domaine précis ; un problème précis, semble t’attirer plus que d’autres. Pour Martin Luther King Jr., c’étaient les injustices dont les noirs Américains étaient victimes. Pour Gandhi, c’était la situation de colonisé que le peuple Indien vivait depuis plus d’un siècle. Pour Mandela, c’était l’ignoble système discriminatoire et injuste de l’Apartheid qui maintenait des millions de noirs dans un état insupportable. Chacun est équipé (connaissances, talents, compétences, passion, etc.) pour contribuer au bonheur collectif, dans un domaine donné. Tu dois découvrir ton domaine avant de lâcher ton potentiel – pour le bonheur de ta nation. Tu as le devoir de trouver ce domaine et de donner ta contribution pour commencer à vivre réellement. Le jour où tu auras trouvé la raison de ton existence, ton travail se confondra avec ta passion ; et cela rendra ta vie satisfaisante. Tout ce qui se passe avant est soit gaspillage, soit préparation.

Si l’histoire de notre peuple est un grand édifice, alors nous sommes des briques. Nous ne vivons vraiment que si nous occupons la place que nous sommes censées occuper sur ce bâtiment. Cette place doit être en ligne avec nos compétences, notre ambition ; nos aspirations profondes et les besoins de notre peuple. Quand nous n’avons pas encore trouvé cette place, nous vivons à l’aveuglette, nous suivons la foule, faisant ce que les autres font mécaniquement. Nous sommes victimes de la tyrannie de la foule. Comme nous ne sommes pas les autres, nous agissons en copies chaque fois que nous suivons les autres sans réfléchir. On ne peut  être authentique que si on trouve sa place sur l’édifice et qu’on l’occupe.

Si tu fais partie de la génération présente, à un moment précis de l’histoire de ton pays, rien n’est hasard. Il y a quelque chose que tu dois faire ; et que toi seul es capable de bien faire de la manière dont tu peux le faire. C’est quelque chose qui doit répondre à un problème spécifique de ta génération. Ne pas le faire, c’est trahir ta génération  et serait un lourd manquement devant l’histoire ; un manquement dont tu ne peux pas mesurer les conséquences. Cette chose doit être exprimée dans ton ambition et faite dans le respect strict des principes de la vérité et de la justice.

En prenant ce principe du service au sérieux, en décidant de faire quelque chose pour servir ta communauté, tu te rendras compte que tu es le plus grand obstacle à tes initiatives. Généralement, nous avons du mal à nous mettre au service des autres parce que nous sommes trop au service de nous-mêmes. Lorsque nous écoutons un peu trop le moi, il devient un monstre géant aux appétits insatiables. Si nous nous laissons dominer par ses appétits, nous ne pouvons rien faire pour les autres ; peu importe les moyens dont nous disposons. Et si nous faisons quelque chose pour les autres, ca sera soit pour les manipuler ou pour nous faire un nom (gonfler un peu plus le ballon de notre égoïsme). On ne peut véritablement et librement servir les autres que si on a conquis et soumis le moi et ses appétits. Le premier combat à gagner avant de lancer celui du service avec succès, c’est le combat contre soi. En effet, on ne peut servir les autres que si on peut se préoccuper des intérêts des autres.

Au Burundi, nous avons connu une chute vertigineuse de la qualité des services de santé dans les hôpitaux, cliniques et dispensaires publics. La même chose s’est produite dans les écoles et dans l’administration publique. Même s’il y a plusieurs causes à cela, je peux affirmer sans la peur de me tromper que beaucoup des fonctionnaires manquent de l’esprit de service et travaillent comme des mercenaires. On peut blâmer les salaires, la guerre, le manque de matériel, le gouvernement ; le diable – et peut-être avec raison ; mais le plus grand problème ; c’est que nous n’avons pas compris que nos emplois sont des opportunités d’exercer la valeur du service. Si les fonctionnaires se voyaient plus comme des serviteurs du peuple que des employés du gouvernement ; la qualité des services s’améliorerait avant même que les autres causes soient réglées. Quand on a la volonté (de servir), on trouve les moyens de le faire. C’est pour cette raison que nous avons des fonctionnaires qui font bien leur travail alors qu’ils travaillent dans les mêmes conditions que le reste. Mais quand on n’a pas la volonté, ni les augmentations des salaires, ni les caméras de surveillance ne peuvent rien y changer.

Maintenant, nous allons entrer dans la pratique. Le service n’est utile que s’il est pratiqué ; et nous avons tous la capacité de nous mettre au service des autres, si nous en avons la volonté. Notre peuple a besoin de nos services ; et tu vas t’exercer à le servir, selon tes capacités et ta passion. Nous commençons par quelques questions.  Sans esprit de service, le leadership produit l’exploitation et l’oppression. Et je crois que, dans une grande mesure, nos grands échecs, comme nation, viennent d’un leadership qui prend le service comme la faiblesse ou la trahison.  Pendant des années, le leadership politique a été façonné selon le moule du fanatisme ethnique et régional, ce qui inévitablement devait produire des politiques d’exclusion et d’oppression. Avec le temps, le problème a migré vers le sectarisme politique. La triple conséquence logique de cet état de fait est une forme d’allégeance subconsciente du leader par rapport à son groupe particulier, la nécessité de garder les autres groupes loin de la table de festin et un sentiment de mercenariat par rapport à l’intérêt général.

Sans un esprit de service, il ne peut pas y avoir de vision nationale. Un leader qui a une vraie vision, c’est celui qui voit ce que son peuple pourrait devenir, décide de créer cette image du possible et s’engager à la mobilisation du peuple pour l’amener à s’approprier cette vision et à s’engager pour sa réalisation, sous les orientations du leader. Il décide de servir le peuple pour l’amener à être ce qu’il pourrait être si certaines choses sont faites : c’est un leader serviteur. Et, le leadership serviteur est toujours précédé par le désir de servir, ce qui explique pourquoi il constitue une expression de ce que l’on est. On est d’abord serviteur dans son cœur avant de servir par l’action.

Il est impensable de faire un pays paisible, stable et prospère sans vision. Déjà, les trois adjectifs sont descriptifs d’une vision nationale. Ce sont des éléments d’une vision. Mais, la réalisation d’une telle vision exige une certaine disposition mentale des citoyens et des actions concrètes de leur part. En d’autres termes, une vision nationale doit être compatible avec les visions, les attitudes et les actions des citoyens pour être réalisée.

La pertinence de la vision ne peut pas être exagérée. La vision est la référence qui explique pourquoi on doit faire certains choix et éviter d’autres. C’est la raison qui justifie les efforts, les privations et les sacrifices volontaires, qu’elle soit individuelle ou nationale. Elle décrit l’avenir mais se répercute sur tout ce qu’on fait dans le présent. Sans vision, on fait n’importe quoi parce qu’on agit par le plaisir d’agir. C’est comme si on voyageait sans aller nulle part : n’importe quelle direction st bonne, n’importe quelle vitesse est bonne. Il faut une destination et un délai limite pour évaluer la direction et la vitesse. Il faut une vision pour pouvoir évaluer la pertinence des actions.

Sur le plan personnel, chaque citoyen a besoin d’avoir une vision personnelle, des objectifs qu’il veut atteindre. C’est ainsi qu’il pourra orienter son potentiel et ses moyens dans une direction bien claire. Sur le plan national, nous avons aussi besoin d’avoir un sens d’objectif et de direction. Ici, les querelles et les luttes politiques prennent tellement d’espace, de temps, d’énergie et de ressources qu’on n’a plus rien pour les questions sérieuses de la vie nationale. Mais, je dois avertir mon peuple : la réussite d’un pays n’a jamais été le fruit du hasard ; et les peuples qui n’ont pas de vision servent toujours les intérêts de ceux qui en ont.

Enfin, sans un sens d’objectif, nous ne pourrons pas bien choisir nos leaders. En effet, c’est ce que nous voulons devenir qui nous donne l’idée des leaders dont nous avons besoin. Si nous n’avons pas de vision, alors l’arrière-plan ethnique, la corruption (uwampaye)  et l’affiliation politique ou religieuse seront nos critères de choix des leaders. Nous devons d’abord avoir une idée de ce que nous voulons devenir avant de pouvoir définir le genre de leaders qui peuvent nous aider à le devenir. Nous devons d’abord décider la destination avant de pouvoir définir le chemin à prendre.