Le respect de l’autre (sa vie et ses biens)

 

 

Les gens sont faits pour être aimés ; les choses sont faites pour être utilisées. L’immoralité, c’est quand les choses sont aimées et les gens utilisées. Auteur inconnu

 

Le respect que nous avons pour nous-mêmes guide notre moralité, le respect que nous avons pour les autres guide nos manières. Laurence Sterne.

 

Un jour, un ami m’a partagé l’histoire d’un pays où quelqu’un qui trouve de l’argent odans la rue ne le considère pas comme sien, et ne peut donc pas s'en approprier. Au fond, les citoyens de ce pays croient qu’ils ont le droit de posséder seulement ce qu’ils ont gagné par le travail ou ce qu’on leur a donné. Quand ils trouvent de l’argent sur la chaussé, ils l’amènent à la station de police la plus proche pour qu’elle en cherche le propriétaire. C’est ça être civilisé, c’est ça ce que nous voulons.

 

Le respect de l’autre constitue la fondation des relations harmonieuses ; et il constitue une des différentes formes de manifestation de la valeur de la justice. Généralement, chacun veut être respecté ; et il est donc juste de traiter les autres avec respect. La justice, c’est donner aux autres ce qu’on voudrait qu’ils nous donnent. C’est faire à ce que les autres jouissent de leurs droits, exactement comme nous voulons jouir des nôtres. Le respect est la forme la plus élémentaire de la justice. Sans le respect de l’autre, il n’y a pas de justice car on ne peut ni respecter ni protéger les droits de quelqu’un sans un minimum de respect à son égard. La violation des droits des autres est une des manifestations d’un manque de respect envers eux. Avant de parler de ce qu’est le respect de l’autre et comment il constitue une source de bien-être individuel et collectif, parlons de son origine.

 

Respecter une personne vient de la philosophie qu’on a de la vie, elle n’est pas accidentelle. Il est essentiel d’avoir une vision correcte de la vie pour pouvoir respecter les autres. Certains considèrent la vie comme une bataille où les plus forts écrasent les plus faibles. Ils trouvent que les ressources sont l’imitées et qu’il faut y aller vite et par tous les moyens pour avoir le maximum, par n’importe quel moyen. Ils marchent sur les autres, profitent de leurs faiblesses et finissent par devenir des oppresseurs dont le bonheur dépend totalement du malheur des autres. Ils croient que les plus forts vont survivre au détriment des faibles, et que ces derniers doivent disparaitre.

 

Cette perception de la vie contredit les Saintes Ecritures et elle est potentiellement dangereuse. Elle fait de tout le monde le rival (ou l’ennemi) de tout le monde. Quelque part dans le subconscient siège l’idée selon laquelle c’est moi ou lui / elle ; nous ou eux. Voici comment l’argument dégénère en immoralité pure et simple. S’ils gagnent, nous perdons ; s’il gagne, je perds. Et comme je veux gagner, alors il doit perdre. Ainsi, je dois trouver tous les moyens de le faire échouer pour que je gagne puisque son échec signifie ma réussite. Au lieu donc de concentrer ses énergies sur ce qu’il convient de faire pour gagner, on se focalise sur ce qu’il faut faire pour que l’autre échoue. Les coups bas se confondent alors à l’héroïsme.

 

Au niveau institutionnel, cette perception de la vie peut être fatale. Elle provoque le sentiment de supériorité chez ceux qui sont puissants (groupes politiques, raciaux, religieux, etc.) et peut conduire à des politiques criminelles et oppressives, ce qui institutionnalise l’injustice. Au lieu de protéger les pauvres, les forts les exploitent, les appauvrissent davantage et les excluent dans les processus de prise de décisions qui les concernent pour encourager la suprématie des forts. Le point culminant de cette philosophie est l’extermination pure et simple de groupes entiers. Tous les cas d’extermination raciale ou ethnique commencent toujours par la perception d’un groupe donné comme indésirable et gênant. Je ne trouve rien de plus abominable que ça. La vision de la vie comme un champ de bataille ou les plus forts anéantissent les plus faibles nous prive de ce fondement philosophique ou théologique du respect.

 

Il y a aussi une vision biblique de la vie : tout être humain est précieux et mérite respect et protection ; et nous avons assez de ressources pour avoir tout ce dont nous avons besoin. Cette vision de la vie commence par la dignité intrinsèque de chaque être humain, une dignité qui vient de l’image divine que chacun de nous porte en lui (Genèse 1 : 27). Dieu est l’auteur de la vie et Il a imprimé son image en chacun d’entre nous – et d’une façon équitable. Il y a quelque chose de spécialement beau dans chaque être humain. Partant, chacun est naturellement respectable, indépendamment de sa race, sa religion, son statut social, etc.

 

En outre, Dieu a doté à la terre de suffisamment de ressources pour que chacun puisse vivre une vie décente. Certes, les ressources ne sont pas équitablement distribuées selon les pays ou les continents, mais l’intelligence dont l’homme est doté lui confère le potentiel de vivre une vie décente avec les ressources mises à sa disponibilité. Ceci concerne les individus et les nations. Le grand problème, c’est l’égoïsme et l’injustice qui marquent les systèmes de production et de distribution des richesses. Ils contribuent à renforcer le sentiment du manque, la rapacité et l’insensibilité face aux souffrances des pauvres.

 

Toute personne est donc importante, personne n’est moins humains que les autres. Nous n’existons pas les uns contre les autres, mais avec et pour les autres. Nous sommes une race humaine, unie dans le bonheur et le malheur ; nous ne sommes pas plusieurs races humaines juxtaposées. En témoigne l’élan spontané de solidarité mondiale qui se manifeste quand une grande catastrophe frappe une région donnée du monde. Je ne serai pas heureux parce que tu es malheureux ; mon bonheur et le tien sont intimement liés. Je ne peux pas être heureux vraiment sans que tu le sois. Ton malheur amoindrit mon bonheur et augmente mon malheur. Tu es différent, c’est vrai, mais tu m’es important car le monde serait moins que ce qu’il est si tu n’existais pas.

 

Il y a de bonnes choses que seul toi peux faire mieux que tout le monde ; et j’ai besoin de ces choses. Si je n’en n’ai pas directement besoin, nous en avons besoin comme communauté, nation ou race humaine. Il y a des choses que j’ai et que tu n’as pas mais il y en a aussi que tu as et que je n’ai pas. Il y a des choses que je sais et que tu ne sais pas, mais il y en a aussi que tu sais et que je ne sais pas. Tout cela fait de toi une personne importante à qui je dois l’appréciation et le respect. En peu de mots, chacun est unique et utile à sa façon, personne n’est remplaçable ou inutile. Chacun a une touche spéciale que personne d’autre n’a. Nous avons donc s intérêt à ce que chacun soit à mesure de vivre pleinement.

 

Respecter une personne, c’est reconnaître sa valeur et lui donner l’appréciation qu’elle mérite comme être humain. C’est reconnaître et respecter son droit à être lui-même (elle-même) dans ce qu’il est (race, tribu, apparence physique, niveau social, etc.) et dans ses convictions (philosophiques, politiques ou religieuses). C’est reconnaître qu’il n’est pas anormal d’être différent, et de respecter cette différence. La plupart des conflits naissent de l’échec de la reconnaissance du droit à la différence ; à l’authenticité ; voire à l’erreur. Or, refuser à quelqu’un le droit d’être différent, c’est lui refuser d’être lui-même (ou elle-même) ; et c’est injuste car ça s’oppose à la vérité. En outre, même le gens qui ont cette attitude n’aiment généralement pas subir ce qu’ils infligent aux autres. C’est une autre preuve de la fausseté d’une telle attitude.

 

C’est le respect de l’autre qui produit le désir de se battre pour que les autres puissent jouir de leurs droits et qu’ils soient libérés de toutes les entraves. Et ça, c’est la justice. C’est le respect de l’autre qui produit des attitudes qui le valorisent. Et ça, c’est la courtoisie. Une société où les gens se respectent, c’est une société juste et polie. L’injustice et l’impolitesse sont les manifestations du manque de respect pour l’autre. Quand les gens se respectent, les faibles sont protégés. Ils sont ignorés, exploités et opprimés quand le respect n’existe pas.

 

Respecter les gens, ce n’est pas seulement les laisser jouir de leurs libertés ; c’est aussi respecter leurs biens. Voler ou endommager les biens d’autrui est un signe de manque de respect. Toute l’industrie de piratage est une expression de manque de respect et d’une soif démesurée pour les richesses. Quand vous ne respectez pas les droits de l’autre, vous ne pouvez pas respecter ses biens. Et quand la richesse est plus importante que les lois et les droits ou les vies des autres, vous ne pouvez pas faire preuve de respect des biens d’autrui. Or, les pratiques de piratages constituent, non seulement une violation de la loi, mais un acte d’injustice à l’égard des objets piratés. Ceux qui déploient leurs talents pour créer ont le droit de jouir des fruits de leur labeur. Les priver de ce droit, c’est non seulement un signe de manque de respect, mais aussi une injustice.

 

La discrimination, qu’elle soit juste une pratique culturelle ou qu’elle émane de la politique, prend naissance dans le manque de respect pour un groupe donné de personnes (politique, religieux, racial, ethnique, etc.). Ecarter les autres dans la gestion du pays, en faire des citoyens de seconde zone en les privant de certains des droits qui devraient être protégés, c’est une expression du manque de respect pour eux. Je crois même que la victoire électorale ne donne pas aux vainqueurs le droit de pratiquer la discrimination contre ceux qui n’ont pas voté pour eux. Quand l’esprit de la compétition électorale à la mainmise sur la politique, alors le respect que les dirigeants doivent à tous les citoyens n’est plus possible : certains deviennent plus citoyens que les autres et sont traités avec favoritisme.

 

Je ne saurais clore cette section sans revenir au serment que font les plus hauts placés dans la hiérarchie du pouvoir l’exécutif, au moment de leur entrée en fonction. La teneur de ce serment présuppose que ceux qui le font sont suffisamment mûrs sur le plan moral, pour servir tous les citoyens (sympathisants et rivaux) de la même manière, sans favoritisme. Or, cela est possible si et seulement si leur sens de respect pour les autres est plus fort que les raisons de ne pas traiter les gens de façon équitable. Leur sens d’humanité doit être plus fort que les pressions issues des considérations subjectives sur certaines personnes et certains groupes. Leur sens de service doit transcender les différences, qu’elles soient politiques, religieuses, ethniques, etc.

 

Mais, est-ce que le peuple Burundais en général considère ce critère comme important lors des élections ? J’ai l’impression que nous commettons l’erreur de voter sans tenir compte des critères moraux ; et que nous nous attendons à ce que les élus fassent preuve d’un niveau de moralité qui peut les rendre capables de rester fidèles au serment constitutionnel. C’est comme si nous recrutons sans considérer les qualifications, et puis nous nous attendons à ce que les nouveaux employés se comportent comme s’ils avaient la qualification requise pour le travail qu’ils vont faire. 

 

Je terminerai cette partie par une analyse de la valeur du respect des biens des autres dans la vie de tous les jours. Même si ceci ne concerne pas tous nos concitoyens, nous avons un sérieux problème de manque de respect des autres et de leurs biens. Lors des périodes de crises, des gens ont été tuées, des maisons ont été incendiées, des véhicules brûlés, des biens pillés, des animaux domestiques massacrés, etc. La folie de la guerre a mis à mal le respect de la vie et des biens des autres. C’est pourquoi ceux qui ont été la cause des crises sanglantes que nous avons connues nous ont rendu un très mauvais service.

 

En temps normal, nous avons des citoyens qui, au lieu de se servir de leur intelligence et de leur force physique pour gagner leur vie, préfèrent s’en servir pour dépouiller ceux qui travaillent pour se prendre en charge. Quand on oublie son téléphone quelque part, le premier geste de la personne qui le trouve le premier est de l’éteindre et d’en retirer la carte Sim. Souvent, quand il y a un accident, les premiers arrivants sur la scène prennent l’argent et les objets précieux des personnes accidentées, avant de leur venir en aide.

 

Au niveau des structures dirigeantes, nous entendons souvent parler de la mauvaise gestion et du détournement des fonds publics. Quand on se permet de s’approprier l’argent du peuple, juste pour le plaisir de s’enrichir, on fait preuve d’un profond manque de respect pour ce peuple.  Et comme les institutions sont façonnées par des individus, et que leurs cultures se construisent petit à petit par les actions répétées des personnes influentes, l’irrespect institutionnel est le fruit de l’irrespect individuel.

 

Mais, est-ce possible de bâtir un pays où les biens des individus et ceux de l’état sont respectés et protégés par les institutions de l’état et les citoyens en général ? Je crois que oui. D’abord, nous avons déjà des citoyens qui respectent les autres (leurs vies et leurs biens), qui qui ne prennent pas ce qui ne leur appartient pas. Leur existence prouve que nous ne sommes pas condamnés à vivre en sauvages. Tout est question d’éducation.