Le pacifisme

 

S’il est possible, autant que cela dépende de vous, soyez en paix avec tous les hommes. La Bible (Romains 12 : 18)

 

Lorsque le pouvoir de l’amour sera plus puissant que l’amour du pouvoir, alors le monde connaîtra la paix. Jimi Hendrix

 

 

La paix d’un pays est beaucoup plus le fruit du caractère pacifiste d’un peuple que la force de dissuasion et de répression de ses institutions. Il est vrai que la force de répression peut réduire le taux de criminalité, mais elle ne peut jamais avoir les effets qu’une forte culture de pacifisme produit dans une société. Et sur ce point, le peuple Burundais a du pain sur la planche. Naturellement, les conflits font partie de la vie, c’est la façon dont ils sont traités qui fait la différence entre un pays pacifique et un pays violent. Théoriquement, tout malentendu, tout conflit peut être résolu pacifiquement, si les concernés ont assez de bon sens et de bonne volonté. L’incapacité de résoudre les problèmes pacifiquement est le signe d’un problème d’égoïsme, d’incivilité, de manque de bon sens et d’une culture de la violence.

 

Au Burundi, il est devenu habituel d’entendre des conflits entre conjoints qui conduisent à des actes d’une cruauté incroyable, y compris le meurtre. Il n’est pas non plus rare qu’un conflit foncier emporte des vies, ou qu’une crise politique se transforme en un long conflit armé avec des conséquences dramatiques, alors qu’elle aurait pu se résoudre par une discussion honnête. Par ailleurs, la violence d’état a souvent été responsable d’horreurs de grande envergure dans notre pays quand le gouvernement a été confronté par la violence contestataire. Même les institutions publiques ont été infestées par la culture de la violence. La paix est sur nos lèvres et dans nos salutations, mais nous sommes foncièrement violents. Pour préserver nos intérêts, nous fermons nos cœurs à la compassion et nous rendons nos cœurs insensibles à la douleur de l’autre. Ici se trouve un problème moral de grande taille qui encourage la continuation des cycles de violence que nous connaissons depuis bien longtemps.

 

La société Burundaise est contradictoire. Alors qu’on a tous les atouts pour vivre en harmonie : même langue, même territoire, même culture, etc., nous avons connu des divisions et des horreurs dont nous avons toujours du mal à gérer les conséquences. Alors que la paix fait partie de notre vocabulaire quotidien (comme dans les salutations), la violence caractérise notre histoire plus que toute autre chose.

 

Cependant, il n’est pas compliqué de comprendre d’où la violence vient. Dans une discussion que je faisais récemment avec un ami sur ce sujet, il m’a partagé les résultats d’une étude qu’il a faite dans le cadre de son travail de fin d’étude. Dans cette étude, il a collecté des poèmes d’héroïsme (amazina y’ubuhizi) pour les analyser enfin de trouver les critères que nos ancêtres prenaient en considération pour qualifier quelqu’un de héros. Il s’est donc concentré sur ce qui caractérisaient le plus les personnages chantés comme héros dans ces poèmes. A sa grande surprise, les verbes dénotant l’acte de tuer ou de voler revenaient plus que tous les autres vocables ! Il a même identifié une liaison entre le droit aux libéralités des chefs et le meurtre dans un de ces poèmes, avec un homme qui se vantait d’avoir tué beaucoup de gens (un acte héroïque, à son sens) pour faire prévaloir son droit aux dons (kugabirwa) par le chef.

 

Je sais que beaucoup de mes compatriotes aiment notre culture tellement qu’ils ne peuvent s’en détacher pour en faire une analyse critique. Je ne voudrais pas choquer leur conscience, mais je veux juste les inviter à être plus critiques ! En outre, je sais que le sujet est compliqué et que tous les poèmes d’héroïsme ne sont pas similaires à ceux étudiés par mon ami. Mon intention est juste de montrer que la culture de la violence n’a pas de courtes racines, au Burundi.

 

La paix découle d’abord de la satisfaction intérieure et de la limitation du pouvoir des inquiétudes personnelles. Il est impossible de vivre sans un seul problème, et les problèmes ont le potentiel de perturber notre sentiment de paix. Cependant, les problèmes ne doivent pas nous empêcher de dormir, il est possible de vivre avec. Seulement, seuls ceux qui ne permettent pas à leurs problèmes de les contrôler et de les remplir d’inquiétude et de peur sont capables de connaître la paix intérieure. Sur ce point, la Bible insiste sur la nécessité de confier nos problèmes à Dieu et de ne pas laisser libre cours aux inquiétudes (Mathieu 6 : 28-34). Les inquiétudes sont les plus grands perturbateurs de la paix du cœur. C’est pourquoi Dieu nous exhorte à prier pour nos problèmes, et nous promet de garder nos cœurs par Sa paix si nous le faisons (Philippiens 4 : 6-7).

 

Pourquoi ne faut-il pas se laisser emporter par les soucis ? Premièrement, parce que Dieu prend soin de nous (1 Pierre 5 : 7). Si nous sommes Ses enfants, nous pouvons compter sur Lui dans nos problèmes quotidiens. Le fait de savoir que Dieu s’occupe de nos problèmes devrait nous donner un sens de stabilité. Deuxièmement, nous devons éviter les inquiétudes parce qu’elles ne nous aident en rien. Les inquiétudes ne nous donnent pas la solution aux problèmes qui les provoquent. Au contraire, elles compliquent les choses : elles nous volent notre paix, notre sommeil et peuvent provoquer des problèmes mentaux capables de causer des dysfonctionnements physiologiques.

 

Troisièmement, il est possible de ne pas céder aux inquiétudes ; l’inquiétude est un choix. On ne doit pas s’inquiéter, il y a d’autres alternatives. Généralement, les inquiétudes sont amplifiées par notre concentration mentale sur un problème donné. Mais lorsque nous entreprenons d’en rechercher la solution ou lorsque nous nous focalisons sur le bon côté des choses, la force des problèmes perd de vitalité. Et pour les situations inchangeables, on peut éviter les inquiétudes en les acceptant telles qu’elles sont et en apprenant à vivre avec elles.

 

En peu de mots, la force qu’un problème donné a sur nous dépend de notre perception de la vie. Ceux qui voient la mort dans tout problème (les pessimistes) auront le cœur lourd chaque fois qu’ils auront à faire face à un problème. Mais ceux qui ont un regard positif de la vie et qui trouvent des opportunités dans les problèmes (les optimistes) s’en sortiront plutôt bien. Par conséquent, les deux attitudes ont des implications opposées en ce qui concerne la paix intérieure.

 

La paix ne dépend pas seulement de notre disposition intérieure par rapport aux problèmes personnels, elle dépend aussi des conditions de notre existence. Si nous sommes entourés par des personnes méchantes et violentes qui sont une réelle menace pour nous, si nous vivons dans un pays en guerre, si nous avons un employeur injuste qui nous exploite ou nous menace, si nous vivons dans un pays ou nos droits ne sont pas protégés et que nous risquons de les perdre, alors cela est plus sérieux que les inquiétudes issues des problèmes ordinaires de la vie. Ce sont des problèmes collectifs.

 

Certes, Dieu s’occupe aussi de ces problèmes, mais leur caractère collectif leur donne plus de pouvoir de déstabilisation de la paix communautaire et nationale. Mais, de telles situations ne sont pas une fatalité, elles sont le fruit de l’action humaine, et c’est ici que nous avons besoin de nous amender comme peuple. Nous avons la capacité de défaire ce que nous faisons, et donc de changer les conditions de notre vie. Certains ont tendance à croire que leur bien-être passe par le malheur des autres, et plus ils ont du pouvoir, plus leur présence déstabilise les autres. Heureusement, les choix qui confèrent le pouvoir et ceux de ceux qui ont le pouvoir se font et se défont.

 

La paix de notre pays ne viendra pas d’une culture de la violence, mais de son inverse : une culture pacifiste. L’esprit pacifiste découle directement du respect de l’autre et de ses biens. Respecter quelqu’un, c’est lui vouloir du bien, éviter tout ce qui lui fait mal. C’est accorder de la valeur à la dignité intrinsèque de tout être humain, respecter ses droits et les protéger. Quand, dans une communauté donnée, les relations interpersonnelles sont fondées sur une telle attitude, la paix est un acquis. Mais quand chacun veut piétiner les droits de l’autre s’il le peut pour des fins égoïstes, alors on ne peut qu’avoir des actes déplorables qui déstabilisent la paix des autres.

 

Les pacifistes ne sont pas agressifs envers leurs concitoyens.  Ils ont une attitude conciliante et se préoccupent du bien-être des autres. Ils ne résolvent pas leurs différends par des coups de machettes, mais par le dialogue et le compromis. Le pacifisme réduit le taux de criminalité et les autres actes d’agression. Il promeut le dénouement pacifique des conflits et proscrit la violence. Sans le pacifisme comme valeur, les petits conflits dégénèrent et deviennent des montagnes insurmontables. Les pouvoirs publics investissent alors beaucoup de moyens pour contenir le mal dans la société, réduisant ainsi les investissements qui visent le développement. Les problèmes de survie prennent le dessus sur les questions de développement à long terme ; ce qui réduit considérablement la capacité de devenir une société prospère.

 

Une nation de gens pacifistes a moins de conflits ; et ceux qui se posent trouvent solution pacifiquement. Une nation de gens violents n’a pas de petit conflit car, même les petits conflits se compliquent et deviennent violents. En considérant les centaines de milliers de victimes de la violence, victimes des crises que nous avons connues, nous ne pouvons pas échapper au verdict : nous sommes une nation violente.  Or, avec la violence, il est illusoire de prétendre bâtir une nation paisible, stable et prospère. La prospérité et la stabilité sont impossibles sans la paix ; et la paix exige un esprit pacifiste et des approches pacifiques de gestion des conflits. La stabilité d’une nation implique la stabilité de ses institutions, et donc un climat de confiance entre les institutions et le peuple.

 

Malheureusement, avec la violence politique, on crée des frustrations qui finissent par se convertir en violence contestataire. Cette violence contestataire invite la violence d’état, et le cycle est reparti. Avec la violence, on ne peut pas développer un pays. Le peu de développement qu’on parvient à réaliser attend la prochaine irruption de la violence pour voler en éclat. Pour que notre pays soit paisible, stable et prospère, nous devons remplacer la culture de la violence par la culture de la paix.

 

Il n’est pas difficile, quand on a la volonté, de faire preuve de pacifisme dans nos relations. Il suffit d’accepter que ce qui nous fait mal fait mal aux autres ; et de donner aux autres ce que nous voudrions qu’ils nous donnent. Il suffit de considérer que chacun d’entre nous a une dignité intrinsèque, et que tout le monde mérite d’être traité avec respect et considération. Il suffit de prendre la résolution de toujours rechercher les solutions pacifiques aux problèmes. C’est une question de volonté qui affecte l’attitude.