Ceux qui se sont abreuvés aux torrents de la pensées humaniste ont généralement en horreur l’idée d’une religion qui influence la politique, ou qui en prendrait le contrôle. Écœurés par les abus des pouvoirs politiques contrôlés par le Christianisme pendant des siècles en Europe ainsi que les guerres de religion (surtout entre Chrétiens et Musulmans), les philosophes des lumières ont fait preuve d’une créativité exemplaire dans leur défense d’un état laïc ; et leur pensée a influé sur les principes de base de la science politique moderne, ainsi que le visage de la démocratie telle que nous la connaissons dans le monde contemporain. Le mouvement impérialiste aidant, cette conception de l’état s’est propagée comme une trainée de poudre.

 

 

 

D’autre part, la plupart des théologiens Musulmans ne détachent pas la religion du pouvoir politique et voient ce dernier comme un outil de propagation de la religion islamique. Leur perception d’un monde idéal est fondée sur l’application des préceptes coraniques dans l’organisation des états dans la logique d’un état islamique. De même, bon nombre de penseurs Chrétiens ont en tête l’idée d’une nation Chrétienne, organisée selon les principes bibliques. Même si de telles choses ne sont pas souvent ouvertement avouées dans un contexte de pluralisme religieux (comme au Burundi), beaucoup de nos compatriotes portent en eux des idées comparables aux deux scénarios (laïcité totale et un pouvoir politique contrôlé par la religion).

 

 

 

Ces dernières années, il y a eu des phénomènes de nature à compromettre la laïcité de l’état du Burundi, et beaucoup ont crié au scandale, notamment avec les croisades organisées par les hauts dirigeants de la nation. Certains peuvent même avoir été choqués par ce nom, « croisade », qui dénote un carnage interreligieux qui ont marqué certaines des épisodes sombres de l’histoire du Christianisme et de l’Islam. En effet, notre constitution stipule que le Burundi est une république laïque, ce qui d’office exclut toute pratique religieuse qui ferait d’une religion quelconque une obligation légale officiellement. Quand certains s’insurgent contre ces pratiques, il y a des Chrétiens qui, par association, ne comprennent pas le bien-fondé de ce genre de propos. Ils comprendraient si un Président Hindu ou Musulman faisait la même chose, avec une constitution qui prône la laïcité !

 

 

 

Bref, il y a une dose de fanatisme parmi certains Protestants, et ce fanatisme les aveugles face à des pratiques qui peuvent être légalement contestées mais qui font la promotion du protestantisme, et qui peuvent facilement encourager les autres groupes religieux à chercher le contrôle du pouvoir politique pour s’en servir pour promouvoir leur religion ou une pratique religieuse quelconque. Créer des conditions où chaque groupe religieux a soif de faire la conquête du pouvoir pour l’autopromotion, c’est conduire le pays vers l’extrémisme religieux et, potentiellement, préparer le terrain pour les guerres de religion.

 

 

 

Et, dans l’entre-temps, les choses se sont compliquées. En plus d’un amalgame religion-politique dans les hautes sphères, les prophéties sont entrées dans la danse, soit pour légitimer le pouvoir ou pour le discréditer. On est venu même à s’en servir – versets bibliques à l’appui, lors des débats au parlement, un parlement qui, je suppose, ne manque pas de membres Musulmans, catholiques ou incroyants. Cette incursion des prophéties dans les débats parlementaires est la plus grande démonstration du problème, et traduit une perception de la politique qui déborde le cadre scientifique. En dépit du fait que notre constitution consacre la laïcité, les faits traduisent une autre réalité.

 

 

 

Ces situations interpellent les penseurs de ce pays, politologues, théologiens, législateurs, libres penseurs et autres. Les solutions qui seront données aux problèmes posés aujourd’hui déterminent ce que notre pays sera dans l’avenir, et surtout au niveau de son organisation politique. Et comme vous le savez, le type d’organisation qu’un pays adopte contribue énormément à façonner la qualité de la vie de ses citoyens. C’est dire donc que notre avenir et celle de nos enfants se joue dans ces propos qui nous semblent anodins, mais qui traduisent une perception religieuse du pouvoir susceptible de nous écarter de la trajectoire constitutionnelle.

 

 

 

Mon sens de responsabilité patriotique, mon intérêt pour la science politique et mes connaissances théologiques m’empêchent de me désintéresser du problème posé. Voici pourquoi j’ai choisi de partager mes points de vue pour contribuer à la réflexion qui s’impose, dans le respect des opinions de ceux qui divergent avec moi. Mais, comme le problème que je pose dans cet article est plutôt complexe, je voudrais parler exclusivement de la relation qui devrait s’établir entre le pouvoir politique et la religion, dans la logique de la préservation de l’intérêt général. Les autres questions feront l’objet d’une série d’articles.  

 

 

 

La laïcité prône la séparation de la religion et de l’état, au niveau fonctionnel. Par implication, la gestion de l’état se fait dans l’équité, sans favoritisme basé sur la religion. En outre, l’état protège les droits des citoyens – y compris ceux qui ont trait à l’exercice de la religion. Il se garde de se laisser manipuler par la religion majoritaire contre les minorités religieuses. Pour cela, ceux qui exercent le pouvoir politique doivent pouvoir éviter d’agir comme des défenseurs de leur religion – et c’est ici que les tenants de la laïcité s’inquiètent chez nous. Les dirigeants politiques se débarrassent de tout mandat de groupe pour embrasser un mandat national pour transcender les clivages religieux. Dans ce sens, chacun peut avoir le droit et la liberté de jouir de sa religion, indépendamment de la religion des décideurs politiques.

 

 

 

La laïcité se fonde sur une idée très compréhensible : quand une religion quelconque contrôle le pouvoir politique, elle a tendance à s’en servir pour se hisser au-dessus de toutes les autres religions et, parfois, pour les écraser. Le massacre de la Saint Bartholomée qui a emportée des milliers de Protestants Calvinistes en 1572, en France, les horreurs commises par l’Inquisition, le massacre des Anabaptistes et des Mennonites et les guerres des religions en général sont tous imputables à des régimes politiques qui étaient plus au service d’une religion que d’un peuple. Un pouvoir politique de ce genre est très dangereux, il doit, à coup sûr, se rendre coupable d’abus et d’exactions inacceptables. Ceux qui pensent que cela ne pourrait pas revenir au vingt et unième siècle sous-estiment la profondeur du problème humain (le péché). Aujourd’hui, les massacres prennent une forme de condamnations lourdes (peine de mort, torture légale, prison à vie, etc.) sur base de lois taillées pour rendre la vie impossible aux religions minoritaires. A défaut de cela, les minorités religieuses peuvent aussi se faire marginaliser politiquement, économiquement, socialement, etc.

 

 

 

Pour faire du mal à autrui, l’être humain peut passer par la violation des lois ou l’imposition de lois injustes. Tout ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. L’exemple le plus clair est l’esclavagisme. La pratique était totalement légale dans tout l’empire Britannique, jusqu’au jour où le parlement Britannique, cédant au lobbying de Sir William Wilberforce et de son équipe, procéda à l’abrogation, en 1833, de la loi qui légalisait cette pratique inhumaine. Quand une religion ne peut pas orchestrer des massacres contre les minorités religieuses, elle peut se camoufler derrière des lois injustes préparées sans la participation de ceux qu’elle concerne et promulguées sans leur accord, pour les opprimer d’une manière ou d’une autre, en toute légalité.

 

 

 

Certains adeptes de la laïcité vont plus loin pour interdire toute référence à la religion dans les différents domaines de la vie publique : prières lors des cérémonies officielles, usage des livres religieux et prières dans les lieux publics – les écoles, les prisons, les camps militaires, etc. Un tel zèle peut aller jusqu’à interdire aux autorités publiques de faire référence à leur foi. En somme, la laïcité dans son plus strict sens, interdit tout signe religieux ailleurs qu’au lieu de culte ou à la maison. C’est ici que la laïcité peut se confondre avec une forme d’« athéeisation » et de sécularisation à outrance de la société. Car, si la jouissance du droit à la religion doit se confiner exclusivement à l’église, à la mosquée, au temple et à la maison, c’est que le pouvoir politique veut forcer les croyants à vivre une vie double – une vie privée inspirée par la religion et une vie publique inspirée débarrassée de la religion.

 

 

 

Certes, les pratiques religieuses en milieux et dans les rassemblements publics doivent être strictement limités pour ne pas créer une compétition entre différentes religions, mais la compartimentation de la vie par les pouvoirs publics s’érige en restrictions inacceptables qui peuvent porter atteinte à la liberté de religion. En outre, la société a besoin de la morale, et la religion est mieux indiqué pour apporter cette contribution. Ne dit-on pas que la religion est la boussole morale de la société ? Quel genre de société aurions-nous si nous n’avions personne pour nous dire… « Tu ne voleras point, tu ne tueras point… » ?

 

 

 

Venons-en maintenant à la religion. J’ai l’impression que la religion n’est pas une fin en soi, mais un moyen vers une fin. La religion nous renseigne sur la nature et les exigences de Dieu et nous enseigne comment vivre en conséquence. En tant que système de croyances, elle n’est pas adaptée pour l’organisation d’un pays ; ce n’est d’ailleurs pas son rôle. Au contraire, c’est la spiritualité découlant de la pratique de la religion qui, en formant une base pour une vie de piété, peut fournir une fondation morale pour l’édification de la société. On n’a donc pas besoin de religion dans la direction de l’état, on a besoin de la spiritualité qu’elle produit– les principes spirituels intégrés dans les vies des décideurs et dans les lois du pays.

 

 

 

Ce que je veux dire, c’est que notre peuple n’a pas besoin de Catholiques, de Protestants ou de Musulmans en positions de leadership. Nous pouvons connaître tous les maux du monde avec de tels leaders. La Bible, Le Coran ou le Sanscrit ne suffisent pas ; il faut des hommes et des femmes qui ont intégré correctement les préceptes religieux. La religion ne nous garantit pas le bien-être – elle peut d’ailleurs en être le plus grand obstacle - comme quand on justifie les horreurs par de fausses interprétations des écritures et l’usage de fausses prophéties. Des fois, les plus horribles des horreurs ont été commises au nom d’un certain dieu ! la religion n’est pas nécessairement la solution pour les pays, elle peut être le problème. Tout dépend des intentions et de la moralité de ceux qui la professent.  

 

 

 

Je sais que ceci peut choquer, et je vais choquer davantage. Préférons-nous un administrateur de notre religion même si c’est un menteur, un voleur ou un criminel ? La réponse à cette question révèle la disposition de notre cœur, et la qualité de notre vie. Les fanatiques préfèrent les leurs au détriment de l’intérêt général. Les grandes âmes préfèrent des leaders honnêtes, crédibles, visionnaires et capables, indépendamment de leur religion car, c’est ainsi que l’intérêt général sera préservé. Au bout du compte, tout dépend de nous, le peuple. Que voulons-nous ? Si nous voulons des religieux fanatiques, eh bien, nous en aurons. Mais, nous risquons de sacrifier l’intérêt général et provoquer une chaude guerre autour de la laïcité. Mais si nous voulons des leaders qui, par soumission à leur Dieu, aiment leur prochain et gèrent le pays dans la logique du bien-être de tout le peuple, nous en aurons aussi. Et dans ce cas, nous n’aurons pas besoin de nous préoccuper de la laïcité.

 

 

 

La religion, c’est comme un couteau. On peut se servir d’un couteau pour attaquer les gens, les blesser ou les tuer, comme on peut s’en servir pour préparer le repas et nourrir les gens. Les fanatiques religieux se servent de la religion pour nuire à autrui. Ceux qui en extraient une spiritualité salubre s’en servent pour le bien des autres. Au Burundi, je dois le dire, la religion est vécue souvent comme un cache-misère, un vernis qui donne une bonne image publique et qui cache une vie qui n’a rien de différent par rapport à celle d’un incroyant. Au-delà des pratiques religieuses extérieures, le reste se ressemble : mensonge, tricherie, cupidité, égoïsme, violence, etc.   Ce ne sont pas les diables qui sont responsables de notre histoire d’exactions ; ce ne sont pas les démons qui ont fait de nous l’un des pays les plus corrompus.

 

 

 

Une religion de façade qui n’aide pas son adepte à être un meilleur citoyen ou un meilleur leader constitue déjà un problème à ce niveau. Propulsée sur l’échiquier national, elle entraîne des problèmes graves.  Fondamentalement, une bonne religion inspire la politique par des principes moraux qui sous-tendent les politiques mises en place et les pratiques de la gouvernance. Elle fournit à la nation des leaders honnêtes, digne de foi, compatissants, altruistes et compétents, elle cela suffit pour assurer au peuple paix et prospérité. Elle n’a pas besoin de se battre pour le contrôle de la politique, à moins qu’elle ait échoué à impacter les vies de ses adeptes. Ceci veut dire que la laïcité modérée ne devrait pas être un problème car une bonne spiritualité rend futile les luttes de religions.

 

 

 

En conclusion donc, le principe de laïcité n’est pas dépourvu de bon sens dans un monde comme le nôtre. Seulement, la laïcité doit être dosée pour qu’elle ne devienne pas un instrument d’oppression des croyants des différentes religions. Dans ce dosage, l’équilibre sera toujours difficile. Il faut se laisser guider par la préservation de l’intérêt général et la nécessité de préserver la liberté de religion, deux principes qui ne sont pas du tout en contradiction avec les enseignements bibliques. D’une part, Dieu veut du bien à tout le monde et, d’autre part, Il veut que les gens choisissent librement de lui obéir ou de lui désobéir, et de vivre librement ce qu’ils ont choisi. Déborder les bornes dans uns sens comme dans un autre, c’est verser dans un extrémisme qui peut avoir des retombées bien négatives sur le peuple.