La modération

La modération est une preuve retentissante de notre force de caractère. François de la Rochefoucauld 

Celui qui ne peut pas vivre avec peu de moyens sera toujours un esclave. Horace

La modération est définie comme le caractère ou le comportement de quelqu’un qui évite les positions excessives, qui fait preuve de pondération et de maitrise de soi dans sa conduite. Une personne modérée est une personne qui, dans son comportement, évite les extrêmes. Le manque de modération dans le domaine de la consommation, sur le plan individuel et sur le plan national, est un ennemi farouche de la prospérité. 

Nos corps ont plusieurs besoins. Certains besoins, comme l’alimentation, doivent être satisfaits. Sinon, la mort s’en suit. La satisfaction de ces besoins nous permet de bien fonctionner et d’accomplir diverses tâches. En d’autres termes, la satisfaction des besoins n’est pas l’objectif de la vie. C’est plutôt quelque chose qui nous permet d’accomplir les vrais objectifs de la vie. Si nous prenons la consommation dans ce sens, ceci veut dire que nous ne vivons pas pour consommer ; nous consommons pour vivre et faire ce pour quoi nous existons.

Malheureusement, certaines personnes vivent comme si la raison de leur existence était de boire, manger et faire toutes sortes d’autres consommations. Ils font des consommations excessives, bien au-delà de ce dont ils ont besoin. Ceci a des conséquences tragiques : le gaspillage, le ralentissement (ou l’arrêt) du développement et la maladie (pour la consommation alimentaire). La surconsommation est une perte qui n’est pas nécessaires et qui est facile à éviter.

Quelques exemples sont nécessaires pour étayer cette affirmation. Une personne qui consomme un excès de nourriture ou une boisson quelconque (sauf l’eau) accumule dans son corps des matières dont le corps a besoin (protéines, graisse, etc.) ; mais en quantité excessive. A la longue, cette accumulation conduit à des maladies qui peuvent être mortelles. Ceci constitue une double perte : la personne dépense son argent pour tomber malade ; et elle utilise de l’argent encore pour chasser la maladie. Cet argent aurait pu être investi pour le développement personnel si la personne avait fait preuve de modération dans sa consommation. L’ignorance des principes élémentaires d’une consommation saine et la culture (faire comme les autres font sans jamais remettre en doute ce qu’on fait) sont de grands ennemis de notre épanouissement et bonheur personnels.

Il y a aussi des gens qui surconsomment par habitude, juste pour ne pas perdre la face ou pour faire plaisir à leur groupe. Le conformisme constitue un danger qui nous guette tous. Si tu appartiens à un groupe de personnes qui portent des chemises de 50.000 francs chacune, tu seras tenté de les imiter. De même, si tu as un groupe d’amis qui passent trois heures au bar chaque soir, tu seras tenté de gaspiller ton revenu avec eux pour « acheter » ta place parmi eux. Malheureusement, ce genre de comportements peut te ruiner et t’empêcher d’épargner pour l’avenir. Tu perds le contrôle de ta vie juste pour plaire à quelques individus dont les revenus ne sont pas nécessairement égaux au tien.

La modération dans la consommation est bénéfique quand elle se fait par une personne qui a des objectifs dans le long terme. Sinon, ceux qui n’ont aucun objectif peuvent facilement tomber dans le piège d’une gratification illimitée. Nous voulons tous nous développera, atteindre des objectifs nobles dans la vie. Mais pour y arriver, nous avons besoin de ressources financières. Le meilleur moyen d’y arriver, c’est d’investir les ressources que nous avons. Mais dans la  vie, nous avons l’impression que les besoins sont toujours supérieurs aux moyens. Quand nous gagnons un peu plus d’argent, nous consommons un peu plus ; et le jeu continue ainsi.

Pour casser ce cercle vicieux, il faut savoir limiter ses consommations enfin de pouvoir dégager un surplus de revenus qui sera alors investi pour les objectifs du long terme. Cet exercice semble insignifiant, surtout pour ceux qui ont de petits revenus, mais il peut faire la différence entre une vieillesse de regrets et une vieillesse de confort. Une personne qui épargne 15.000 francs sur son salaire mensuel pendant 20 ans aura épargné 3.600.000 francs. Après la même période, une personne qui aura gaspille le même montant pour consommer l’alcool aura probablement une cirrhose du foie ou pire ; et devra donc dépenser plus pour réparer les dommages – s’ils sont encore réparables. Avec un capital de 3.600.000 francs, il est possible de commencer un petit projet de développement – et d’avoir ainsi un emploi à la retraite. Mais avec une cirrhose, on est sûr de faire des séjours à l’hôpital, de faire des visites médicales et de passer à la pharmacie de temps en temps – et tout cela coûte en l’argent.

La modération n’est pas possible quand on n’a pas un objectif qui la rend nécessaire – voire essentielle. Dans un pays pauvre comme le Burundi, il est choquant de voir combien la culture de la surconsommation est si répandue. La consommation excessive de l’alcool et l’organisation des fêtes excessivement chères sont des pratiques culturelles qui bloquent le développement d’un bon nombre de Burundais. Les gens préfèrent consommer plus que ce qui est nécessaire et vivre dans des dettes éternelles, plutôt que de réduire leur consommation et investir pour l’avenir. Ici se trouve l’une des causes de pauvreté. En effet, quand on consomme plus que ce qu’on produit, on fait marche arrière. Quand on consomme tout ce qu’on produit, on fait marche sur place. Quand on consomme moins que ce qu’on produit, on se développe. C’est aussi simple que ca.

Le même principe s’applique sur les nations. Une nation qui consomme plus que ce qu’elle consomme s’appauvrit. Celle qui consomme tout ce qu’elle produit reste en place ; celle qui consomme moins que ce qu’elle produit se développe. Un des majeurs problèmes des pays pauvres est qu’ils font des budgets qu’ils ne peuvent pas financer et sont alors obligés de vivre au-dessus des moyens que leurs pays peuvent se fournir. Le confort et les avantages des  dignitaires ne reflètent pas la capacité économique de ces pays. Et pour survivre, ces pays doivent écraser les peuples avec des taxes excessives ; et ils ont aussi besoin de dons et des dettes. Ceci produit une dépendance économique qui se transforme en dépendance politique.

La modération nationale est nécessaire, dans notre contexte. Elle doit inspirer le processus d’organisation des priorités enfin de mettre un accent spécial sur l’investissement et donner moins d’importance au confort des dignitaires. Il y a deux manières d’accumuler des richesses : les acquérir honnêtement par le travail ou les avoir par des raccourcis tordus. Quand les dirigeants d’un peuple pauvre veulent à tout prix vivre dans le confort, sans prendre le temps de développer leur nation, ils ne peuvent pas ne pas se rendre coupables de mauvaise gouvernance financière, d’injustice et d’oppression. Les trois deviennent la seule route vers cette destination voulue. Mais, cette voie est dépourvue de sagesse et de bon sens. Lorsque les décideurs des pays pauvres vivent dans le confort, ils opèrent un suicide politique de leurs pays. Ils sont obligés de renforcer la dépendance économique de leurs pays, ce qui conduit absolument à la dépendance politique. En outre, ils ne peuvent pas ne pas frustrer le peuple qui, dans sa pauvreté, doit supporter le poids écrasant de leur vie confortable au moyen des taxes.

Dans les deux cas, les conséquences sont dramatiques. La dépendance économique et politique hypothèque la stabilité des institutions d’un pays en déplaçant le centre de décision vitales vers les sièges des bailleurs. Quand les décisions qui concernent un pays se prennent ailleurs et que ce pays n’a aucune capacité de contrôle de la prise de ces décisions qui le concernent, n’importe quoi peut arriver. La stabilité est impossible. Cela compromet la souveraineté des états et met ces états à la merci de la volonté des gens dont les intérêts ne sont pas nécessairement de nature à encourager la stabilité de ces états. Impossible donc d’avoir la stabilité dans la dépendance. Tout pays a besoin d’un minimum de contrôle de sa destinée pour assurer sa stabilité.

De même, un peuple écrasé par l’injustice, que ce soit par la violation des lois justes ou l’imposition des lois injustes comme une politique fiscale lourde, est un peuple susceptible d’exploser et de déstabiliser les institutions publiques. On ne réalise pas la stabilité d’un pays en opprimant le peuple. Des fois, les dirigeants sont ivres de leur pouvoir et croient qu’ils peuvent échapper à cette loi par la force des armes et la manipulation de la justice. Quand cela arrivent, ils font des forces de défense et de sécurité leur bouclier contre leur propre peuple – le monde à l’ envers ! Mais, d’une façon ou d’une autre, leurs calculs doivent faire face aux dures réalités inviolables des principes historiques. Même un peuple aux allures de faiblesse finit par déclarer que trop c’est trop. L’intimidation et la brutalité ne peuvent jamais venir à bout du désir humain de se libérer de l’oppression.

 

Pour ce qui est de notre cas donc, nous avons besoin de faire de la modération notre cheval de bataille, de consommer à la hauteur de nos moyens, de retarder la gratification et d’investir lourdement pour bâtir un système économique stable et dynamique qui va nous permettre de nous prendre en charge, comme nation, dans l’avenir. Si la modération n’est pas intégrée dans notre culture et institutionnalisée dans notre gouvernance, nous avons encore des jours de misère et de colère devant nous.