La courtoisie

 

 

 

Traite tout le monde avec politesse, même ceux qui sont rudes avec toi, non pas parce qu’ils sont bons ; mais parce que tu l’es. Auteur inconnu

 

Si tu veux que les autres soient heureux, pratique la compassion. Si tu veux être heureux, pratique la compassion. Le Dalaï Lama

 

Là où se trouve un être humain se trouve une occasion d’être gentil. Seneca.

 

 

 

Si vous entrez dans un bureau (ou bien dans un centre de santé, dans un magasin, etc.) et que vous êtes reçu avec impolitesse et grossièreté ou que l’on vous ignore tout simplement comme si vous n’existiez pas ; comment vous sentez-vous ? Pas bien, n’est-ce pas ? Vous vous sentez ainsi parce que ce n’est pas comme ça que nous sommes supposés nous traiter les uns les autres. A cause du manque de respect de la vie d’autrui, un esprit développé surtout pendant et par les pratiques de la guerre, le respect devient de plus en plus rare au Burundi. A la place des relations et des communications empreintes de courtoisie, il est de plus en plus courant d’entendre des communications verbales acerbes, blessantes et dégradantes ; même parmi les personnalités influentes. La violence verbale se banalise, petit à petit – et c’est un énorme problème car elle constitue un prélude à la violence physique. Les paroles ne sont pas juste des paroles, elles traduisent l’état mental et émotionnel de leurs auteurs.  

 

Faisons un petit retour dans notre histoire. Il y a toute une génération qui a grandi dans les camps de déplacés ou de réfugiés et qui n’a pas pu boire à la source socialisante d’un environnement familial harmonieux. Je ne veux aucunement dire que tous ceux qui ont grandi dans ces milieux sont impolis ; mais je crois que les conditions de vie dans ces milieux ont eu un impact sur la transmission des valeurs humaines et sociales aux jeunes générations. Ensuite, il y a des gens qui ont accumulée les effets pervers des actes de méchanceté qui ont été posés à leur encontre, et qui peuvent facilement cracher le venin quand ils sont en colère. Enfin, les relations familiales se sont affaiblies ces dernières années à tel enseigne que la chaîne de transmission des valeurs traditionnelle est presque brisée. 

 

La notion de respect et de politesse a fortement diminué dans notre culture, faisant place à des comportements pré-civilisation et des manières grégaires. La grandeur de l’homme, c’est sa capacité de se maitriser, de ne pas laisser les impulsions malsaines faire de lui un animal. Ce genre de comportement ne bâtit pas une société. Au contraire, il développe des relations inhospitalières et tendues ; et un climat de méfiance et de brutalité verbale dans la société. Une société qui est verbalement brutale ne peut pas éviter la violence physique ; c’est une question de temps. Et la violence physique ne bâtit pas une société, elle la détruit. Développer une nation paisible n’est donc pas possible sans la culture de la courtoisie, de la politesse.

 

Etre respectueux envers quelqu’un est une question d’attitude interne avant de se manifester dans les paroles et les actes. Quand nous parlons et quand nous agissons, nous exprimons ce que nous sommes. Pour être courtois envers une personne, tout commence par la valorisation de cette personne en tant que créature de Dieu, un être important dont la valeur est incalculable. En effet, la vie n’a pas de prix ; sa valeur ne peut pas se calculer en argent. Tout être humain a une dignité intrinsèque et mérite appréciation et respect. Si vous voulez bien comprendre la valeur d’une personne, mettez-vous à la place de ses parents ou de ses enfants (si c’est un parent). La personne peut être pauvre, mal vêtue, estropiée ou analphabète ; mais, son existence donne un sens à la vie de quelqu’un quelque part !  

 

La courtoisie est un signe d’humilité et recherche la valorisation de l’autre personne. Une personne courtoise n’est pas une personne qui s’autodégrade ; bien au contraire. Elle est bien consciente de son importance mais préfère l’humilité à l’orgueil dans ses rapports avec les autres. L’humilité n’est pas possible avec les personnes qui ont une piètre image d’eux-mêmes. Faire preuve d’humilité et de bienveillance, c’est faire preuve de grandeur d’âme. Les gens qui ont une faible estime de soi et un sens d’insécurité ont du mal à être humbles et courtois. Ils cherchent à compenser ce problème par des gestes et des attitudes de nature à attirer l’attention sur eux, arrogamment ou brutalement souvent. La grossièreté et l’arrogance sont souvent, si pas toujours, l’expression d’une personne émotionnellement blessée et intérieurement souffrante qui fait souffrir les autres par ce qu’elle souffre. C’est pourquoi un sage a dit que ceux qui méritent notre amour le moins en ont le plus besoin.

 

La courtoisie est une force morale ; les faibles ne peuvent pas l’avoir. Les faibles peuvent avoir la timidité ou le manque d’estime de soi ; deux attitudes qui peuvent se manifester par un semblant de courtoisie mais qui sont bien différentes de la courtoisie. La courtoisie est possible pour ceux qui ont une bonne estime de soi. Ne crois donc pas qu’en étant courtois, tu te dégrades ; bien au contraire.

 

La courtoisie est une attitude qui s’exprime de plusieurs manières. Premièrement, elle se manifeste par la politesse envers les autres. Parler à quelqu’un avec politesse, c’est lui parler sur un ton respectueux ; et avec des paroles qui le valorisent. Comparez les quatre questions :

 

·         Qu’est-ce que tu cherches ici?

 

·         Qu’est-ce que tu veux ?

 

·         Pourriez-vous me dire ce que vous voulez ?

 

·         Que voulez-vous que je fasse pour vous ?

 

·         Comment peux-je vous être utile ?

 

Les quatre phrases peuvent être utilisées pour communiquer la même chose ; mais les deux premières dénotent l’arrogance et un manque de respect pour la personne à qui on parle. Les deux dernières sont les plus empreintes de politesse. Nous ne sommes pas obligés de parler aux autres d’une façon humiliante ou blessante ; nous avons la capacité de communiquer avec courtoisie. Nous avons juste besoin d’en faire notre objectif, et d’y ajouter un peu d’imagination !

 

Le ton de la voie peut aussi communiquer le respect ou le manque de respect. Quand tu parles comme un donneur des ordres, la courtoisie ne te suivra pas ! Généralement, l’impolitesse verbale est le résultat d’un cumul de sentiments amers qui peuvent n’avoir rien à avoir avec la personne qui en est victime. Même si tu ne peux pas être toujours de bonne humeur, il est possible d’éviter de déverser ta colère sur toutes les personnes que tu croises. Apprends à maîtriser tes émotions enfin d’éviter qu’elles ne te rendent amer et acerbe dans tes communications. Sois très prudent avec ta voix car elle peut blesser ceux à qui tu parles. Entraine-toi à communiquer avec douceur ; et ceci ne devrait pas être difficile si tu valorises tous les humains en général. Si la dignité humaine intrinsèque est présente dans tes pensées, il te sera plus facile de faire preuve de politesse avec ta langue.

 

Etre courtois envers quelqu’un, c’est aussi l’écouter attentivement et patiemment sans l’interrompre. Rien n’est plus gênant que le fait de ne pas pouvoir terminer ce qu’on est en train dire parce que ton interlocuteur te coupe la parole – et il y a des gens qui sont bien efficaces dans l’art de couper la parole aux autres. Si tu écoutes quelqu’un vraiment, avec présence d’esprit (sans te laisser distraire ou occuper par autre chose), tu lui montres que tu l’estimes. C’est de la courtoisie. Ici, il faut apprendre à ne pas faire semblant d’écouter car ton interlocuteur ne tardera pas à s’en rendre compte. Si tu ne peux pas continuer à écouter, il vaut mieux interrompre la conversation et lui expliquer clairement pourquoi tu ne peux pas continuer à l’écouter au lieu de l’écouter sans l’écouter. En effet, faire semblant d’écouter quelqu’un est une forme d’impolitesse.

 

La courtoisie ne signifie pas que tu dois toujours dire « oui » aux propositions et requêtes des autres ; ou que tu dois sacrifier tout pour écouter les autres. Des fois, tu auras besoin de dire « non ». Mais la courtoisie veut que tu le dises avec politesse, de telle sorte que la personne ne se sente pas dévalorisée et rejetée. C’est dans le ton de ta voie, dans les termes et les tournures linguistiques (expressions) que tu utiliseras que la personne percevra ta politesse ou ton impolitesse. Les langues nous offrent un éventail de termes et d’expressions qui expriment bien la politesse ; même quand on doit dire « nom ». A toi de t’en servir avec agilité.

 

Enfin, la courtoisie se manifeste par une attitude de bienveillance ; de gentillesse. La courtoisie est une forme d’expression de la compassion. Au-delà des paroles, au-delà du ton de la voie et au-delà des expressions douces utilisées se trouve un cœur aimable et serviable. Si tu n’es pas gentil envers les autres, il te sera extrêmement difficile d’être courtois envers eux. Par contre, tu seras facilement égoïste, dur, arrogant et méprisant. Si jamais tu parviens à te montrer courtois, ça sera soit par peur (devant une autorité), par hypocrisie (pour cacher ta vraie nature) ou par manipulation (pour avoir ce que tu veux). Dans les trois cas, tu n’auras pas été toi-même, ta courtoisie sera artificielle ; et les gens ne tarderont pas à s’en rendre compte. Pour vraiment être courtois et de façon naturelle et constante, tu dois apprendre à valoriser les autres et à être gentil envers eux. C’est le moyen le plus sûr de grandir en courtoisie.

 

La courtoisie est pour les relations humaines ce que les lubrifiants sont pour les moteurs. Nous ne sommes pas des êtres impersonnels et ne pouvons pas fonctionner sans l’huile adoucissante de la courtoisie. Nous sommes dotés d’émotions ; et celles-ci jouent un rôle irremplaçable dans le développement de relations harmonieuses et satisfaisantes. Un ‘bonjour’ prononcé avec grincement de dents et un visage renfrogné et un autre prononcé avec un sourire sincère et un visage illuminé font des effets opposés sur la personne qui est saluée. Chaque parole que nous prononçons peut blesser ou encourager. Rassurons-nous qu’elle encourage, c’est comme cela que l’harmonie sociale se construit. Chaque geste que nous posons peut dégrader ou élever : arrangeons-nous pour qu’il élève.

 

Nos relations sont plus importantes que ce que nous recevons des autres. Elles donnent le sens et la valeur à ce que nous recevons des autres. Lorsque nous entrons dans un magasin, nous cherchons plus que les articles que nous voulons acheter ; nous cherchons, avant tout et peut-être inconsciemment, des échanges mutuellement satisfaisants avec le vendeur. Il en est de même lorsque nous entrons dans un bureau pour y chercher un service quelconque. En vérité, nous ne pouvons jouir des services que s’ils sont enveloppés dans un manteau de chaleur humaine. C’est pourquoi les magasins qui traitent les clients avec arrogance et mépris finissent par les perdre même quand ils ont de très bons articles et à des prix plus abordables. Le principe s’applique dans tout ce que nous faisons. C’est pourquoi dans certains services publics, les demandeurs de services préfèrent rebrousser chemin pour revenir une autre fois s’ils n’y trouvent pas une personne bien précise – celle qui les reçoit avec courtoisie.

 

Si nous cultivons la courtoisie dans nos relations et que nous en faisons une culture générale, nous récolterons le fruit d’une nation harmonieuse de gens qui se traitent avec respect et gentillesse, quel que soit leur arrière-plan ethnique, leur religion, leur idéologie politique, leur âge, leur état physique, leur niveau d’étude, leur statut social, leur race, etc. Nous aurons une société où chacun se sent accepté et valorisé ; ce qui est un prélude incontournable à l’harmonie sociale. Nous avons eu des périodes bien sombres, des préjugés bien dangereux. Il y a eu un temps où la forme du nez déterminait l’attitude à prendre face à une personne. Certains étaient traités avec gentillesse, d’autres avec dureté de cœur.

 

Même aujourd’hui, les préjugés restent. Quand ils ne sont pas ethniques, ils sont politiques ou religieux. Certains de nos concitoyens Chrétiens ont du mal à faire preuve d’ouverture et de réceptivité quand un musulman en robe blanche et avec un chapeau sur la tête entre dans leur bureau. De même, certains protestants ont du mal à garder une attitude positive quand ils interagissent avec un Catholique qui porte son chapelet. Les Musulmans ne sont pas tous au-dessus de ce problème, certains ont aussi du mal à interagir harmonieusement avec des gens dont la foi est différente de la leur. Les relations amicales sont des fois entravées par les différences religieuses.

 

Enfin, certains administratifs verraient leur bonté disparaitre s’ils connaissaient l’affiliation politique de certaines personnes qui les accostent pour des raisons administratives. Des fois, à l’approche des élections, on entend dire que certains administratifs refusent de donner des cartes nationales d’identité à certaines catégories de citoyens ; et que d’autres les menacent verbalement.  Il n’est pas rare non plus que des menaces soient proférés, après les élections, contre ceux qui ont « mal voté ». Ce genre de propos déplacés étalent un état d’esprit qui, à cause du fanatisme politique, ont perdu le sens du respect et de la courtoisie.

 

Une telle attitude dénote une faiblesse morale, et favorise l’émergence d’actes irrespectueux de la dignité de l’autre ; des actes qui peuvent s’ériger en une culture d’injustice pure et simple. Malheureusement, les choses ne s’arrêtent pas là. Ceux qui sont victimes d’actes humiliants sont émotionnellement blessés et frustrés ; et ils peuvent chercher à se venger si une autre force plus forte que la vengeance ne les sauve pas de la spirale. Notre propre histoire nous montre comment l’institutionnalisation de l’arrogance (politique et ethnique) peut produire l’institutionnalisation de la vengeance (politique et ethnique). Manquer d’égards pour les autres, c’est remplir le pays d’amertume ; et le préparer pour un problème similaire dans le sens inverse.

 

Malheureusement, les institutions publiques de la période post-conflit n‘ont pas pu mettre un terme à ce problème, même si cela faisait partie de leurs priorités. Quand la constitution parle de guérison des divisions du passé, elle propose, à mon sens, le développement d’une culture de traitement équitable de tous les groupes qui font notre population. Mais, la crise politique de 2015 a fait revenir sur la scène des attitudes et des paroles dépourvues de tout respect. C’est vraiment dommage quand des hommes et des femmes, que des milliers de citoyens prennent comme des modèles, se permettent de prononcent des insultes à l’égard d’autres hommes et femmes que d’autres citoyens prennent pour modèles. Visiblement, le respect de l’autre en général et la courtoisie en particulier ne viendront pas sans nos efforts. 

 

Voilà pourquoi nous avons besoin d’intégrer, intentionnellement, la courtoisie dans nos manières d’interagir. Nous ne pouvons pas espérer un pays paisible si nous nous traitons avec mépris. Toi et moi devons intentionnellement développer la courtoisie dans nos manières (si nous ne l’avons pas encore fait) ; et nous devons encourager ceux que nous pouvons influencer à nous emboiter le pas. En faisant preuve de courtoisie, tu ne fais donc pas quelque chose de privée : tu aides ta nation à devenir un peu plus harmonieuse. Mais comme tu le comprends déjà, il est important que tu ne sois pas le seul qui s’engage sur cette voie. Tu seras malheureux si tu traites tout le monde avec courtoisie et que tout le monde te traite avec mépris. Mais, comme les habitudes s’apprennent et se copient, tu peux te multiplier ; contaminer ceux qui te sont proches avec l’attitude de la courtoisie d’une manière systématique et intentionnelle.

 

Si tu es courtois, les gens seront attirés vers toi. Tes amitiés seront sincères et dureront longtemps. Tu pourras dissiper les nuages des conflits par une seule parole prononcée dans la douceur et dans la sincérité. Ta parole sera crédible ; et ceci t’ouvrira des portes insoupçonnées. Ton foyer en bénéficiera beaucoup ; de même que tes collègues. Tu seras le genre de personne avec qui les gens voudront bien travailler, sachant que travailler avec toi les valorise. Enfin, tu seras un bon citoyen, celui qui contribue à la paix et à l’harmonie de son pays. Pour toutes ces raisons, ne laisses rien t’empêcher de devenir une personne exemplaire en courtoisie. Il n’y a pas de limites dans ce domaine ; et la compétition n’est pas féroce !