La conquête continue

 

 

 

Il y eut un temps où les dirigeants Africains étaient tous de simples exécutants des ordres venus des capitales Occidentales. Heureusement, cela n’est plus le cas – formellement, au moins.  Pour le Burundi, tout a commencé quand les fusils des soldats Allemands firent cesser le vol des flèches et des lances, et que le fameux traité de Kiganda fut signé. Ce document est très important au regard de l’histoire de notre pays. Il a été le point de départ de graves bouleversements dont les effets restent collés à nos pieds, plus d’un siècle après. Si quelqu’un sait où sa copie se trouve, je le / la prie de m’en informer. C’est un monument national ; et on en aura besoin dans un musée qui sera dédié à notre histoire, lorsque le bruit de nos querelles fratricides aura cédé à la force d’un leadership visionnaire.

 

 

 

Cinquante-neuf ans après, le combat politique des nationalistes se soldait par une victoire contre la colonisation ; et l’indépendance fut proclamée officiellement. Malheureusement, et cela constituait un présage suffisamment alarmant : l’indépendance fut accordée sans la présence de celui qui s’était battu pour l’avoir. L’indépendance, c’est le fait de ne pas être soumis à l’autorité d’une autre juridiction, nation, institution ou individu. Elle n’exclut pas la coopération, le soutien mutuel entre nations ou l’importation de meilleures pratiques d’ailleurs. Elle se vit dans l’amitié et le respect mutuel. L’indépendance ne veut pas dire libertinage et anarchie, elle implique discipline et responsabilité, mais surtout un leadership qui défend l’intérêt général, pour donner au peuple la capacité de se prendre totalement en charge. Une nation indépendante est donc celle dont les leaders prennent des décisions motivées par l’intérêt général de leur peuple, indépendamment des opinions des autres.Car, si une puissance colonial peut mettre à mal la liberté d'un peuple, l’égoïsme d'un dirigeant peut avoir les mêmes effets.

 

 

 

La gestion de l’assassinat de l’héro de notre indépendance a laissé un vide de leadership. La difficile cohabitation entre les représentants des anciennes manières de gérer le pays et ceux des nouvelles tendances a créé des chocs qui, compliqués par les contradictions inhérentes à notre histoire et la conjoncture d’une géopolitique régionale et internationale explosives, ont ouvert la voie à un extrémisme ethnique aux allures meurtrières. Très vite, la chicotte du Blanc a été remplacée par la chaise électrique, les barres de fer, la machette, la grenade ou le fusil. Médusé, le peuple a vu une méchanceté dont même le colonisateur n’avait pas su faire preuve. L’indépendance ne veut pas dire chasser l’oppresseur pour prendre sa place. Si la colonisation avait forcé tout un peuple à vivre une certaine vie indépendamment de ses aspirations, le cocktail accablant d’égoïsme, de manque de vision nationale, de politique de discrimination, d’incompétence et de cruauté a forcé une partie du peuple à vivre une vie qui contredisait ses aspirations, privé du pouvoir de s’autodéterminer.

 

 

 

Et puis, il y a eu cette terrible maladie d’un partage extrêmement inégalitaire du pouvoir et des opportunités. A une certaine époque, le beurre et l’œuf devaient aller au Blanc (zana amagi zana amasoro). Le modère a été soigneusement copié – trop bien copié, je dirai. Tout ce qui ouvre la porte des opportunités et qui confère une vie d’aisance a été entouré de murs, caché dans une citadelle gardée jalousement contre des concitoyens qui ne voulaient qu’une gestion juste des richesses du pays. Ce jeu funèbre, commencé dans les allées sombres d’un leadership égocentrique, ont très bien résisté aux aléas que lui ont infligés les négociateurs ; et il se moque éperdument des discours démagogiques, de la colère des activistes, des slogans des campagnes électorales, de l’euphorie des électeurs et de la liesse des vainqueurs des élections. C’est un jeu qui n’a pas peur d’un optimisme national affiché, aussi longtemps que le leadership n’est pas capable de relever les défis qui le maintiennent en vie. L’indépendance, ne consiste pas à se débarrasser d’un mangeur étranger pour le remplacer par son frère. Un peuple affamé, voué à tendre ses mains pour ne pas se faire terrasser par la faim n’est pas libre, quel que soit ce (ou celui) qui le fait vivre ainsi.

 

 

 

Enfin, chemin faisant, les causes ont eu leurs effets. Quand on mange la semence, quand on émiette l’investissement en détournant des fonds colossaux, quand on n’a pas peur d’une vie de luxe produite par un peuple misérable, quand on dresse des barrières de la corruption le long du chemin vers l’investissement et quand on rançonne les investisseurs en activité, on renforce la pauvreté, on encourage la misère à ravager le peuple. Par conséquent, on se condamne à dépendre des libéralités (de ses anciens colonisateurs souvent) pour faire manger et soigner son propre peuple. Cette dépendance tue l’indépendance politique et en fait un slogan vide qui se chante une fois l’an, pour le plaisir de la conscience et pour monter de bons coups médiatiques.  Se débarrasser d’un colonisateur veut dire prendre la responsabilité de développer son pays pour qu’il n’ait pu besoin de dépendre de qui que ce soit pour vivre. Il ne suffit pas de chanter, de hisser des drapeaux à gauche à droite et de faire de cérémonies en pompe. Cela n’est que du chantage, du folklore quand on n’est pas en train de bâtir la capacité du peuple à se prendre en charge.

 

 

 

Nos ancêtres nous avaient pourtant prévenus, ils savaient que la liberté de vivre comme on l’entend est intimement liée à la capacité de se prendre en charge. Celui qui ne se prend pas en charge ne se gouverne pas (uwutigaburira ntiyigaba), disaient-ils. Ce dicton, très simple en apparence, est lourd de signification politique. Le plus grand ennemi de notre indépendance n’est pas la Belgique, l’Occident, la Russie ou la Chine. Les relations inter-états sont un jeu d’intérêts, un jeu qui devrait se jouer selon le principe gagnant-gagnant. Malheureusement, le déséquilibre économique entre états fait des indigents et des bailleurs. Et quand les deux se trouvent sur la table de négociation, vous comprenez ce qui en résulte. Le véritable ennemi de notre indépendance, c’est tout ce qui nous rend économiquement dépendant.

 

 

 

Nous avons trouvé toute une foule de raisons (que je qualifie d’irrationnelles) pour justifier tout ce qui nous empêche de vivre notre indépendance effectivement. Nous nous en sommes servi pour justifier le massacre de nos premiers intellectuels, ceux-là même qui auraient dû nous aider à nous libérer du piège économique qui hypothèque notre indépendance. Nous avons amplifié des problèmes qui auraient pu se résoudre sans qu’une goutte de sang ne soit versé enfin de justifier la disparition de nos compatriotes. Nous avons inventé des problèmes imaginaires pour justifier nos actions destructrices. Malheureusement, on n’atteint pas les nuages en creusant dans le sol. Au bout du compte, nous voilà au pied du mur, chantant l’indépendance tout en réclamant de l’aide, parlant de souveraineté nationale tout en accusant nos bailleurs de nous avoir trahis. Ecoute, non peuple. La plus grande ressource que nous avons pour atteindre une vie d’indépendance effective, ce sont nos concitoyens, y compris ceux que nous qualifions de tous les noms. Si nous voulons vivre pleinement indépendants, nous devons apprendre à valoriser la vie de nos compatriotes, et à la protéger. Si nous continuons le jeu du sacrifice des autres pour notre survie, nous risquons de perdre le peu d’indépendance que nous avons. Celui qui a dit que l’Afrique devrait être recolonisée peut avoir exagéré, mais il voulait communiquer quelque chose !

 

 

 

Le problème d’une dépendance économique qui hypothèque notre indépendance politique n’est pas un problème de régimes, c’est un problème national. Les régimes viennent et passent, le peuple reste ; et il récolte les fruits des maladresses des régimes pendant des années (voir des décennies) après la disparition de ces régimes. Si nous voulons pleinement vivre l’indépendance, nous ferions mieux de ne pas attendre la célébration annuelle. Nous ferions mieux de parler, travailler et vivre d’une façon qui nous rendra capables de nous prendre en charge demain. Chacun à un rôle à jouer ; une place à occuper sur ce chantier national. Ne pas l’occuper, c’est contribuer à la perpétuation de la culture d’une indépendance des discours et de célébrations, contredite par une vie de dépendance économique.

 

 

 

Bonne célébration, quand-même !