Pour commencer, partageons deux citations. « Nous avons tous le bien et le mal en nous. Ce qui définit le genre de personnes que nous sommes, c’est le côté que nous décidons de suivre ». J. K. Rowling. « La ligne de front dans la lutte entre le bien et le mal traverse le cœur de chaque homme ». Aleksandr Solzhenitsyn

 

 

 

Personne n’ignore que le bien et mal existent dans la société. Il y a des choses que nous apprécions (le bien) et des choses que nous condamnons (le mal) et, pour certaines au mois, de façon unanime. Nous savons, par exemple, qu’il est bon d’aider une personne âgée à porter un fardeau lourd ou de contribuer financièrement pour aider une personne en détresse. Nous savons aussi qu’il est bon de ne pas donner aux clients des sacs de sucre de 800 grammes tout en affirmant qu’ils pèsent un kilogramme. Nous savons que c’est mal parce que ça viole certains codes moraux qui guident notre comportement ; mais aussi parce que nous ne voulons pas qu’on nous le fasse. C’est grâce à l’éthique que nous distinguons le bien du mal.

 

 

 

La beauté d’une société ne dépend pas seulement de son environnement physique, il dépend surtout de son attachement au bien et de son rejet du mal. Une société où les gens ne se respectent pas ou qui se font mal facilement n’est pas attirante – quels que soient ses attraits physiques. Mais une société où les gens se traitent avec bonté sera pacifique et paisible même si elle n’a pas de ressources stratégiques. Les bonnes personnes font une bonne société, les mauvaises personnes font une mauvaise société.

 

 

 

La vie de la société est faite par les interactions qui s’établissent entre ses membres. Quand ces interactions ne respectent pas les règles morales, alors la société ne peut pas bien fonctionner. Prenons l’exemple de la corruption. Si ceux qui ont l’autorité (les policiers, les enseignants, les décideurs politiques, les responsables des organisations, etc.) forcent la population à donner des pots de vin, cela va canaliser une partie des ressources du pays vers certaines personnes et d’une façon illégale et inégalitaire. Les gens devront payer plus que ce qui est exigé pour avoir ce qu’ils veulent. Le pays perdra une partie des recettes et cela se répercutera sur l’exécution des projets de développement – et donc sur la vie de la population. En d’autres termes, la corruption fait perdre doublement à la population : elle lui vole ses droits (elle en fait des privilèges qui s’achètent) et lui prive de certains des services que l’état lui doit.

 

 

 

La pratique du mal est la conséquence d’une pensée courte qui vise les intérêts personnels immédiats. C’est la manifestation d’une culture d’égocentrisme et d’un désintéressement total par rapport à l’intérêt général. Or, une société où l’intérêt personnel prime sur l’intérêt général finit par perdre les deux car les intérêts personnels peuvent s’exclure mutuellement quand ils ne se recherchent pas dans la perspective du bien-être général. L’intérêt personnel est préservé uniquement quand l’intérêt général prime sur lui. Quand chacun veut avoir ce qu’il veut en rendant impossible le bien-être général, personne ne peut garder ce qu’il a. Et l’intérêt général est préservé lorsque les règles morales sont respectées : lorsque le bien est pratiqué et le mal évité.

 

 

 

Dans une société qui valorise le bien et qui condamne le mal, les relations interpersonnelles sont harmonieuses et stables, la violation de la loi est minimale (la loi interdit généralement le mal), la justice fait partie de la culture de la population (la justice consiste à respecter les libertés et les droits des autres), la cohabitation est pacifique ; bref, c’est une société qui peut concentrer ses efforts et ses ressources sur son développement. Une société où le mal règne manque d’harmonie, connaît des taux élevés de criminalité, de violation de la loi ; et elle doit utiliser ses ressources pour contenir le mal et éviter l’anarchie. Le développement doit alors attendre ou aller au ralenti.

 

 

 

Comme je l’ai dit, l’éthique nous  aide à distinguer le bien du mal. Est mal tout ce qui va à l’encontre du bien-être d’autrui ou qui porte atteinte à la promotion de l’intérêt général. Au niveau le plus élémentaire, le mal se définit par rapport à la loi. La loi protège les membres de la société (leur vie, leur intégrité physique, leurs droits, leurs biens, etc.) contre les « prédateurs potentiels. Si une loi est bonne (juste), toute violation constitue un mal car elle porte un préjudice au bien-être d’autrui ou à l’intérêt général. Ainsi donc, le niveau de base de pratique de l’éthique consiste à respecter la loi (aussi longtemps que c’est une bonne loi). Mais nous savons que toute loi n’est pas bonne – une loi peut être injuste. Dans ce cas-là, le respect de la loi constitue un  mal sur le plan moral ; et sa violation constitue un bien. L’esclavage, par exemple, était tout à fait légal. Ceux qui vendaient ou violentaient les esclaves ne violaient aucune loi mais, ce qu’ils faisaient n’était pas moins mal puisqu’ils faisaient subir des traitements inhumains et dégradants à des êtres humains – ce qui est moralement mauvais.

 

 

 

Chacun a une capacité naturelle de distinguer le bien du mal au moyen de la conscience ; mais cette capacité est beaucoup renforcée par l’éducation que nous recevons, surtout l’éducation religieuse et spirituelle. En effet, la spiritualité connecte la vie présence aux réalités transcendantales et éternelles, ce qui donne sa dimension morale un encrage plus solide et stable que toute autre référence. Celui qui pratique le bien par obéissance aux commandements de Dieu est de lui mieux placé que celui qui le fait pour une autre raison. La force de la conscience est proportionnelle à l’éducation morale et / ou religieuse que nous recevons. C’est pourquoi il est important de lire de bons livres et d’avoir de bons enseignements qui nous aident à renforcer notre sensibilité morale.

 

 

 

Mais comme nous avons chacun une capacité innée de reconnaître le bien et le mal, même ceux qui font le mal savent généralement qu’ils font le mal. Il y a deux façons de distinguer le bien du mal, la conscience ou la loi. La sensibilité au mal commence dans la conscience, mais pour ceux dont l’éducation morale n’a pas été assez profonde, il faut se référer à la loi. En général, toute personne adulte peut distinguer le bien du mal. C’est pourquoi les malfaiteurs se cachent souvent pour commettre des crimes, et c’est pourquoi ils font tout pour éviter que le mal commis soit.

 

 

 

La décadence morale produit la justification du mal par des raisonnements tordus. Ceux qui, par faiblesse morale, croient qu’ils doivent briser les règles morales pour atteindre leurs objectifs, cherchent alors des justifications pour calmer leurs consciences. Si la société n’est pas suffisamment saine moralement pour rejeter ces raisonnements tortueux, elle finit par accepter le mal comme normal, par le truchement de la pression de la majorité. C’est pourquoi toute société a besoin de se fonder sur les valeurs morales pour pouvoir prospérer. La stabilité d’une société est le fruit de son attachement aux valeurs morales, et non de sa puissance économique ou militaire. En fait, sans valeurs, l’argent et les armes sont une menace grave. C’est pourquoi, comme l’a dit Albert Einstein, « la relativité s’applique à la physique et non à l’éthique ». Il y a des principes universels du bien et du mal et ce qu’une société devient dépend de la capacité de ses membres de respecter ces principes.

 

 

 

La société Burundaise a des contradictoires internes, sur le plan de l’éthique, qui semblent avoir existé depuis la période précoloniale. Ces contradictions expliquent, probablement, la coexistence entre les pratiques éthiquement inacceptables et les bonnes manières dans notre vie comme peuple. Une simple juxtaposition de quelques dictons et proverbes prouve ce problème :

 

 

 

1. Umugabo ni uwurya utwiwe n’utw’abandi / Le vrai homme prend ce qui lui revient et s’empare aussi des biens des autres  

 

Ahari abagabo ntihagwa ibara / Il ne peut y avoir de catastrophe là où se trouve un homme

 

 

 

2. Akazi k’i bwami kica uwicaye (à la cours, il suffit juste de faire semblant de travail pour éviter les ennuis)

 

Uwutarima ntakarye (Que celui qui ne travaille pas ne mange pas)

 

 

 

3. Umukene nta jambo (le pauvre n’a pas droit à la parole)

 

N’umwami yaratije urushinge (même le roi peut avoir besoin d’emprunter une aiguille)

 

 

 

4.  Amavuta y’umugabo ni ayamurayeko (ce qui t’appartient vraiment, c’est ce que tu utilises aujourd’hui). Ico utariye uba wirarije (ce que tu ne manges pas aujourd’hui, tu le gardes pour demain)

 

 

 

Visiblement, notre société traditionnelle justifiait certaines antivaleurs tout en encourageant les valeurs aussi. Ceci est d’autant plus risqué que la traduction des dictons est aussi liée au contexte de leur usage, ce qui peut facilement encourager une application subjective pour justifier ses forfaits. Ce balancement entre le bien et le mal est propice à la rationalisation du mal. Une personne mal intentionnée peut trouver une justification culturelle à ses mauvaises actions. Et dans certains cas, il semble que les antivaleurs ont dominé les valeurs. Par exemple, l’honnêteté est moins courante que la malhonnêteté ; en témoigne la difficulté de travailler ensemble qu’endurent tous ceux qui s’associent pour faire un projet commun. Cette fluidité des valeurs fait que notre pays ne semble pas avoir de valeur nationale bien fixe, à part l’hospitalité. Nous naviguons dans les eaux troubles des antivaleurs et des valeurs relatives, sujettes aux caprices des individus, tout en gardant certaines valeurs (ne fut-ce que  verbalement), pour booster notre sens de dignité.

 

 

 

Mais, en vérité, certaines antivaleurs nous dominent et nous clouent au sol, comme nation. Nous ne pouvons pas avancer avec elles – ce sont de grosses chaînes qui nous empêchent d’avancer dans la course des nations. La tricherie fait partie de la vie courante de la plupart de nos élèves et étudiants ; et elle produit la mauvaise gouvernance financière dans nos institutions. La culture de la moyenne (le moindre effort) fait aussi partie de la vie du gros de nos élèves et étudiants ; très peu recherchent l’excellence. Cette néfaste culture est aussi reine dans beaucoup de nos services publics. Par conséquent, la médiocrité de nos services publics est ahurissante ; ce qui augmente la distance entre la production réelle et la production possible.

 

 

 

Parlant de la malhonnêteté, pour certains de commerçants, déjouer l’OBR et ne pas payer les impôts constitue un acte héroïque. Ils préfèrent faire toutes les manœuvres possibles   pour échapper à la loi. Ceux qui le peuvent se trouvent des exonérations pour des produits à vendre alors que d’autres manipulent leurs relations avec des personnalités haut placées pour échapper aux exigences légales en matière de fiscalité. Enfin, certains des dignitaires impliqués dans le commerce n’hésitent pas d’abuser de leur pouvoir pour échapper à leurs responsabilités fiscales. Quant aux politiciens, ils font des promesses qu’ils n’accompliront jamais, juste pour gagner les faveurs du peuple lors des campagnes électorales. Ce n’est pas pour rien que le dicton « la politique est l’art de mentir » est né.

 

 

 

La jalousie n’est pas une denrée rare chez nous. Dans certaines de nos régions, faire des études universitaires ou bâtir une maison moderne est un péché impardonnable. Et si on ne fait pas attention, on se laisse facilement empoisonner par un voisin jaloux. Au lieu de s’acheter ce dont ils ont besoin, certains de nos citoyens préfèrent payer beaucoup d’argent pour se débarrasser d’un voisin qui a pu percer jusqu'à l’université. Pour la même raison (la jalousie), beaucoup de fonctionnaires excellents sont victimes de montages dont l’objectif est de les faire tomber au bas de l’échelle.

 

 

 

Enfin, il y a la violence, surtout la violence politique (mais aussi la violence conjugale). Depuis l’indépendance, des problèmes politiques ont été « résolus » par des coups de machette ou de canon. La violence est devenue une des façons d’avoir le pouvoir ou d’en garder le contrôle. La violence politique reste un problème trop fréquent dans notre pays. Et dans la vie de tous les jours, de simples mésententes conduisent à des actes d’une violence inouïe ; y compris le meurtre. Dans les ménages, certains hommes considèrent toujours la violente contre les femmes comme un signe de masculinité. Avec tout ce gâchis moral, notre nation ne va nulle part. Ce n’est pas avec le mensonge, la malhonnêteté, l’hypocrisie, la tricherie, la médiocrité et la violence qu’on bâtit une nation. Avec ces antivaleurs, on détruit une nation, on ne le bâtit pas. 

 

 

 

Nous avons beau tailler nos lois sur celles des pays stables, cela ne va pas résoudre le problème. Comme je l’ai dit, le peuple est plus important que la loi ; et aucune loi ne peut donner à ceux qu’elle concerne le pouvoir de la respecter. Une nation paisible, prospère et stable, c’est une question de valeurs et de relations harmonieuses avant d’être une question de lois et d’institutions. C’est pourquoi, en dépit de tous les organes de répression de la corruption (brigade anti-corruption et cours anti-corruption), notre pays reste parmi les pays les plus corrompus au monde.

 

 

 

Je voudrais changer de note et insérer un bémol, ici. En dépit de tout ce que je viens de dire, je suis convaincu que nous avons assez de Burundais qui font le bien, non par incapacité de faire le mal, mais par attachement fidèle au bien. Ils sont disséminés un peu partout dans notre société. Leur présence parmi nous, la qualité de leur vie, leurs paroles et leurs actions font de notre pays moins inconfortable que ce qu’il pourrait être. Ils sont le parfum qui amoindrit  l’ampleur de l’odeur nauséabonde de la méchanceté. C’est sur ce patrimoine moral et humain qu’un meilleur Burundi peut et va émerger.

 

 

 

Notre nation a besoin d’une révolution morale, avant de connaître une renaissance sociale, politique et économique que beaucoup espèrent expérimenter un jour. Nous avons besoin de retourner aux repères d’une vie saine et utile ; nous devons revenir aux principes de base de la vie. Nous avons avalé trop de poison moral et cela a produit des vies égocentriques au mieux et nuisibles au pire. Nous avons besoin de fonder nos vies sur des fondements de la grandeur humaine pour bâtir une société de bien-être intégral et partagé par tous ses membres.  Ce voyage vers le renouveau national a déjà commencé avec le mouvement « ndakunda Uburundi » initié par Green Land Alliance, une association sans but lucratif de droit Burundais. Evidemment, d’autres organisations, groupes et individus sont aussi à l’œuvre, car nous ne sommes pas les seuls à aimer notre peuple. Incarner les valeurs morales et encourager ceux qui nous sont proches à faire de même, voilà notre engagement !