L'EDUCATION PRATIQUE

Aujourd’hui, le continent Africain est le plus jeune de tous les continents, et les prédictions montrent que la tendance est plutôt montante. En effet, 60% des Africains ont moins de 25 ans[1] et ce pourcentage est sensé augmenter pour les prochaines années. Cela n’est pas juste une réalité globale, c’est le cas au Burundi. 71,3% de la population Burundaise a moins de 30 ans[2]. Cette situation constitue une opportunité extraordinaire si nous parvenons à investir pour donner à nos jeunes les compétences dont ils ont besoin pour faire décoller notre pays. En effet, avoir beaucoup de jeunes, c’est avoir une force massive, un potentiel dont les économies faibles comme la nôtre ont besoin. Mais, il faut que ces jeunes soient employables et que des opportunités leur soient offertes. S’ils ne sont pas équipés et / ou si l’emploi se fait rare, ils deviennent une charge sociale, voir un danger public.

Pour transformer nos jeunes en une force productrice, il faut une système éducatif inclusif pour former le plus de jeunes possible – si pas tous ; et une intense formation parascolaire. Ceci concerne les jeunes en cours de scolarisation et ceux qui ne sont plus éligibles pour la formation formelle. Pour la première catégorie, il appartient au gouvernement et à ses partenaires de l’éducation (ONG, UNESCO, les organisations qui ont des écoles semi-publiques ou privées) de relever la capacité d’accueil par la construction de nouvelles écoles ou l’élargissement de celles qui existent, d’équiper ces écoles et de promouvoir une formation de qualité.

Avec la prolifération de collèges communaux, le nombre d’enfants qui vont à l’école a progressivement augmenté, ce qui est une bonne chose. Un peuple totalement analphabète vaut mieux qu’un peuple a moitié alphabète, même si l’idéal reste une formation de qualité pour tous. Cette progression a, cependant, été souvent accompagnée par une nette régression en qualité, notamment à cause de l’insuffisance ou du manque des livres, laboratoires, et autres matériels didactiques. Aussi, la distance que prennent les enfants pour aller à l’école et rentrer, le fait de ne pas avoir d’électricité à la maison, les activités domestiques et d’autres facteurs constituent des obstacles contre la promotion d’une formation de qualité. Tout en appréciant ce progrès au niveau des effectifs, je dois dire que nous devons viser plus haut encore et nous battre pour préserver la qualité. En effet, remplir le pays de semi-intellectuels qui se ventent d’avoir des diplômes sans qu’ils puissent faire un travail de bonne qualité, c’est mettre en péril l’avenir d’un pays. Aujourd’hui, cette situation frappe déjà certains, notamment par le fait que certaines offres d’embauches excluent explicitement les lauréats de certaines universités.

En tenant compte de ce que j’ai partagé précédemment, il va de soi que l’éducation revêt un caractère prioritaire incontestable pour une nation qui a de grandes ambitions. Naturellement, pour qu’une nation puisse avoir ce genre d’ambition, elle a besoin des leaders qui l’incarnent. L’une des responsabilités du gouvernement est d’organiser les priorités de la nation et d’affecter les fonds disponibles et canaliser les aides en conséquence. Pour une nation qui veut aller loin, il est absolument important de faire de l’éducation une priorité absolue ; enfin de préparer des hommes et des femmes compétents, capable de l’amener loin. La qualité des intellectuels influe sur le degré de créativité de leur pays, et donc sur son niveau de performance.

Le caractère prioritaire d’un domaine donné se répercute sur la distribution de l’argent. Une éducation de bonne qualité coûte beaucoup d’argent. Il faut construire de bonnes et solides écoles, les équiper avec de bons matériels didactiques, former de bons enseignants, bien les payer, et créer un environnement scolaire qui encourage l’apprentissage. Un investissement de ce genre requiert une longue vision, des objectifs à long terme.  Il faut avoir un regard sur les générations à venir pour donner à l’éducation l’attention qu’elle mérite.

Concrètement, je crois que nos enfants devraient commencer l’école le plus tôt possible ; ce qui implique une vulgarisation des écoles maternelles à travers le pays. En outre, je soutiens une bonne décentralisation de l’éducation, quitte à avoir, un jour, une grande école secondaire dans chaque commune, capable d’absorber le plus grand nombre d’enfants issus des différentes écoles primaires et faisant preuve d’une nette supériorité intellectuelle dans les domaines stratégiques. Ces grandes écoles communales doivent bénéficier d’un soutien de grande envergure pour une meilleure qualité de la formation (équipements modernes, enseignants compétents, etc.). Idéalement, ces écoles doivent être à régime d’internat pour maximiser le temps de formation qui devrait aller au-delà de la formation intellectuelle pour embrasser la formation morale, patriotique et pratique. 

Ces écoles devraient avoir des psychologues formés pour guider les enfants dans leur croissance, particulièrement dans les choix qui affectent leur avenir académique et professionnel. Ceci permettrait de donner la chance aux enfants de faire des choix qui sont compatibles avec leurs talents et leurs passions. Inversement, une telle pratique donnera au pays la chance d’avoir des intellectuels d’une grande qualité. En effet, il est bien connu que la convergence entre la formation scolaire et / ou académique et la passion maximise le degré de performance. C’est à partir de ces écoles que les recrutements pour les études supérieures et les formations stratégiques pourront se faire. Nos futurs soldats, politiciens, sportifs, commerçants, juristes, avocats, médecins, etc. seront plus efficaces si nous pouvons les identifier le plut tôt possible pour les former et les guider en conséquence. Nous ne pourrons jamais aller loin si les choix des études à faire à l’université sont dictés par l’influence des amis de classe, la volonté des parents, le prestige, les emplois disponibles et l’argent !

La décentralisation de la formation de qualité est, pour moi, essentielle pour donner à tous les enfants de nos communes la chance de maximiser leur potentiel par une qualité de bonne qualité. Nous ne pourrons pas en former le maximum si seulement quelques écoles ont la capacité d’offrir une formation de qualité. En outre, je soutiens l’idée de fonder le développement de notre pays sur la commune. Dans le long terme, cela nous aidera à réduire le poids excessif du gouvernement central et de freiner ainsi la folle course vers les positions politiques. La concentration du pouvoir encourage l’injustice et la tyrannie. La décentralisation affaiblit l’emprise de ces vices et encourage l’implication active et responsable des entités locales. Or, pour y arriver, nous devons d’abord doter nos communes de personnel compétent, capable de relever les défis de développement dans leur contexte particulier. Voilà pourquoi, idéalement, la décentralisation de l’éducation devrait précéder la décentralisation du développement. Mais comme on y est déjà, il faut alors accélérer la décentralisation de l’éducation sans en sacrifier la qualité, tout en renforçant la qualité du personnel des communes et des autres acteurs du développement.

Pour les jeunes qui n’ont pas pu continuer leurs études, une formation technique multidisciplinaire devrait être renforcée, avec la même politique de décentralisation pour qu’aucune commune ne reste en arrière. Chaque commune devrait avoir ses centres de formation technique, des centres équipés pour diverses formations. Cependant, la formation technique doit aller de pair avec la dynamisation et la diversification de l’économie pour que les jeunes formés puissent s’intégrer dans le circuit économique par la création de l’emploi ou l’embauche. Elle doit aussi aller de pair avec la lutte contre la politisation de l’accessibilité du travail ainsi que les pratiques discriminatoires comme le favoritisme, le clientélisme, etc. ; et par la promotion de la compétitive, surtout pour les recrutements opérés par l’état. Parallèlement, une culture de la consommation locale doit être encouragé, pour augmenter la capacité d’absorption des produits Burundais. Quelque part dans notre tête dort l’idée selon laquelle un tableau peint par un peintre Burundais est de moindre qualité par rapport à un tableau importé, même sans une seule preuve objective. Nous sommes conditionnés pour acheter les produits importés, et ceci constitue un frein énorme au progrès de notre économie. Tout en nous battant pour que nos compatriotes impliqués dans divers métiers techniques nous offrent des produits de bonne qualité, nous devons encourager des habitudes de consommation qui faciliter l’écoulement de leurs produits.

En ce qui concerne les universités, je soutiens toujours une politique de décentralisation. Ce n’est pas normal que plus de 90 pour cent de ceux qui font les études supérieures dans les institutions publiques (UB, ENS, INSP) soient obligés d’aller vivre à Bujumbura, d’autant plus que la bourse n’est plus. C’est une façon inavouée de bloquer les enfants issus des familles démunies de faire les études supérieures, et de frustrer ceux qui parviennent à prendre le coup. Cette fois-ci, la décentralisation devrait se limiter au niveau provincial ou régional, avec la réduction du nombre de provinces – je ne comprends pas encore pourquoi nous avons un si grand nombre de provinces, (mais ça, c’est un autre sujet). Certaines facultés et départements doivent être délogés de Bujumbura pour se retrouver en provinces.

En outre, je suis pour une redynamisation des institutions supérieures publiques, de l’inclusion de nouvelles facultés et départements, d’une nette priorisation de la recherche (pour la connecter avec le monde des affaires) et de la continuation de la politique de formation complète localement (bac, master, doctorat) sans toutefois sacrifier la qualité. Visiblement, l’avenir appartient à ceux qui maitrisent les technologies de la communication et à ceux qui savent transformer leurs matières premières. Je comprends que l’industrialisation d’un pays prend des années – et plus encore pour un pays enclavé, mais nous pouvons commencer par les petites usines – la transformation des produits agricoles et d’élevage, et puis les usines de montages et avancer vers l’industrie lourde. Rien n’est impossible, il suffit de le vouloir et de s’engager résolument. Mais, cela va de pair avec la création de nouvelles habitudes de formation. Par exemple, un pays capable de produire beaucoup de lait, comme le nôtre, ne peut pas réussir sans une culture plus ou moins généralisée de consommation des dérivés du lait. Si, par exemple, 50% des ménages Burundais consommaient le fromage à chaque petit déjeuner, cela ferait une énorme différence pour nos éleveurs.

Concernant la politique linguistique au niveau de l’éducation, je crois que le multilinguisme nous va bien, avec l’Anglais et le Français en plus de Kirundi. Je trouve que nous n’avons pas besoin de surcharger nos enfants avec le Kiswahili au primaire car, si nous maîtrisons l’Anglais, nous n’aurons pas de problèmes dans la région. Je propose que le Swahili fasse partie des matières de l’éducation populaire, et que son enseignement soit vulgarisé dans des centres d’enseignement des langues. Il peut aussi faire partie des clubs linguistiques au secondaire ; mais ne constitue pas un besoin absolu pour l’avenir du pays. Ayant fait mes études d’avant l’université en Français et mes premières études universitaires en linguistique et littérature Anglaises, je trouve que nous gagnerons beaucoup en gardant les deux langues internationales. Je voudrais pouvoir en parler davantage, mais cela rendrait cet article trop long (ce qu’il est déjà pour certains lecteurs).

Jusqu’ici, j’ai évité de parler des implications de la politique de l’éducation que je propose, mais tout lecteur avisé doit s’être rendu compte qu’elle exige un certain nombre de réformes – et non des moindres. Premièrement, le combat pour la qualité dans un contexte d’augmentation constante du nombre d’apprenants implique une plus forte puissance économique et une diplomatie soigneusement calculée pour un maximum de partenariats sérieux dans le domaine de l’éducation. La puissance économique influe sur la capacité des ménages à s’acquitter de leurs responsabilités par rapport aux enfants (santé, alimentation, matériels scolaires, transport, etc.) et la capacité du gouvernement à construire de bonnes et grandes écoles, les équiper et recruter suffisamment d’enseignants et bien payer.

La puissance économique n’est pas un phénomène magique, elle est le produit direct de l’investissement économique dans le but de relever le niveau de vie de la population. En peu de mots, nous avons besoin d’une politique économique agressive pour lancer le pays sur la piste d’une croissance économique, avec un taux de croissance d’au moins 10%, pendant au moins trois décennies consécutives. Pour moi, ceci a des préalables : un leadership visionnaire, la stabilité politique, une sécurité sereine issue de la stabilité politique (et non de la faiblesse momentanée des frustrées), environnement favorable à l’investissement (sécurité, élimination des pratiques de corruption ou de favoritisme, assouplissement des mesures gênantes pour les investisseurs, révision des politiques fiscales et bancaires dans la logique de plus d’investissement, etc.) ; mais surtout une politique économique musclée accompagnée par une obsession modérée pour la performance.  Tout ce que nous avons besoin de réaliser requiert de l’argent ; et cet argent doit être nôtre. Il est insensé de proclamer que nous voulons trouver des solutions africaines aux problèmes Africains mais avec de l’argent étranger – qu’il vienne de l’Occident ou de l’Orient. Sans de fortes économies, rien d’autre ne pourra vraiment marcher !

Un autre élément incontournable pour la praticabilité de ce que je propose, c’est une refonte de la structure administrative pour la rendre plus simple et plus compatible avec les objectifs stratégiques – dont une éducation de bonne qualité. La centralisation tue la rapidité des procédures dans un labyrinthe administratif empreint de lenteur administrative, de favoritisme et de corruption. Par exemple, comment pouvons-nous expliquer qu’un enseignant soit au service de son pays pendant six mois sans avoir de salaire ? L’éducation pré-universitaire doit être centrée sur la commune, et l’enseignement universitaire sur les provinces. Pour que cela puisse être possible, les communes doivent avoir plus de poids et de dynamisme ; ce qui doit impérativement nous amener à reconsidérer le nombre de communes. De même, les provinces doivent suivre le même rythme, et ceci exige aussi un examen de la configuration actuelle de nos provinces. Tout ceci est nécessaire uniquement pour simplifier la structure administrative et donner plus d’importance à nos communes et provinces.

En outre, ce que je propose va de pair avec une certaine manière de gérer les terres et l’urbanisation. Construire un nouveau campus universitaire au chef-lieu d’une province qui est difficile d’accès, qui n’a pas de bons services bancaires, un bon système de transport public, de bonnes routes, de bons magasins, de bonnes maisons d’habitation, des lieux de loisir, etc., c’est tout simplement utopique. Je suis de l’avis de ceux qui croient que la ville de Bujumbura a pris trop d’importance au cours de notre histoire, et qu’elle concentre trop de services en son sein alors qu’elle est stratégiquement mal placée (à l’extrême Nord-Ouest) – sauf dans la perspective économique. C’est cette importance excessive de Bujumbura par rapport aux autres villes que nous observons depuis des décennies un exode rural qui crée des problèmes socioéconomiques multiples dans notre pays. Je soutiens donc que les parlementaires en soient éloignés, que les services stratégiques de l’état soient décentralisés dans toutes les provinces. Mais, la décentralisation doit aller de pair avec le renforcement des capacités des services décentralisés, quitte à ne pas gâcher ce que nous avions avant la décentralisation. Je suis pour une dynamisation économique équitable qui embrase tout le pays simultanément, enfin que chaque province et commune puisse briller avec ses particularités ; et qu’aucune région ne reste derrière.

Pour revenir sur le problème d’urbanisation, je trouve que la construction des villes est pratiquement laissée entre les mains du bon vouloir des particuliers ; ce qui conduit à un développement anarchique des villes. Les maisons d’habitation sont plus que ça ; ça fait aussi partie du décor global d’une ville, la sécurité de ceux qui les occuperont pendant toute la période de leur existence, etc. Pour pallier à ce problème, il est important que l’état prenne les choses en main avec plus de fermeté, par une politique de l’habitat combinée à une politique d’urbanisation qui nous donne de belles villes, avec de bonnes routes, des bons systèmes d’évacuation des déchets, un éclairage public, des espaces verts et des espaces de loisirs séparés des lieux résidentiels, des espaces réservés au commerce, aux services financiers, etc. la meilleure manière de le faire et de renforcer la politique de l’habitat par location-vente et d’en faire une politique nationale qui ne concerne pas que quelques villes importantes. Cela permet à l’état de construire les maisons appropriées (dimensions, couleurs, niveaux, etc.) selon les endroits, protéger les systèmes d’évacuation des eaux de pluie ou des déchets, etc. En outre, c’est la meilleure façon de garantir aux concitoyens aux revenus moyens la possibilité d’acquérir une maison sans se crever les yeux.

Avec une telle politique, nous pourrons aussi nous bâtir des villes grandissantes aux chefs-lieux des communes et des provinces ; mais de belles villes. En effet, il nous sera toujours difficile de bien développer ce peuple s’il reste majoritairement dispersé sur les montagnes et dans les vallées. Un des facteurs de notre développement est l’augmentation de la population urbaine, et cela ne se fera pas accidentellement. Encore une fois, je ne peux pas aller plus loin qu’ici, avec ce sujet, j’y reviendrai le moment venu. La construction des écoles au niveau des communes – particulièrement la grande école dans chaque commune ; ainsi que les campus universitaires au niveau des chefs-lieux des provinces irait donc de pair avec cette double politique (urbanisation et habitat).

Enfin, une autre politique essentielle concerne l’électrification du pays. Encore une fois, je suis de l’avis que même l’électrification a besoin de se décentraliser. Les régions chaudes ont juste besoin de centrales solaires pour être alimentées en électricité alors que celles qui ne le sont pas (elles ont généralement beaucoup de cours d’eau) ont besoin de petits et moyens barrages hydroélectriques. Sans l’électricité, il est quasiment impossible de relever le défi de la régression de la qualité de la formation dans les écoles rurales. Tous nos écoliers et élèves profitent bien de la lumière du soleil, mais très peu ont le privilège de presser l’interrupteur. Les grandes écoles communales dont j’ai parlé ne peuvent jouer leur rôle que si elles sont électrifiées. Mais comme elles ne seront pas les seules écoles dans nos communes, la politique d’électrification doit aller au-delà pour atteindre toutes les écoles secondaires, au moins.

Cet article parle de l’éducation qui puisse nous donner ce qu’il nous faut pour lancer notre pays sur l’orbite du développement durable : des intellectuels de bonne qualité. Cependant, l’application de mes propositions fait intervenir d’autres domaines qui n’ont pas un lien direct avec l’éducation. Il est possible que cela complique un peu le flot des idées, mais j’espère que le lecteur en comprend la pertinence, même s’il n’était pas possible d’aller dans les détails. Progressivement, je pourrai parler des différents domaines évoqués dans cet article.

 



[1] https://www.theatlas.com/charts/HklQpE-4-

[2] https://www.populationpyramid.net/fr/burundi/2016/