L’AMBITION POSITIVE

 

L’intelligence sans l’ambition, c’est comme un oiseau sans ailes. Salvador Dali

 

Un homme ne vaut pas plus que ses ambitions. Marcus Aurélies

 

Les grands résultats sont le produit des grandes ambitions. Auteur inconnu

 

 

 

Une des différences entre les gens (et les nations) qui font de grandes réalisations et celles qui se contentent d’une vie modeste, c’est la capacité d’être positivement ambitieux. Le degré de réussite est proportionnel à la hauteur de l’ambition. Quand on a décidé de faire une course de dix km, on peut ne pas y arriver, mais on fera mieux que celui qui n’a même pas l’idée de ce qu’il veut faire. L’ambition précède l’action, la vision précède la réalisation. Sans ambition, l’action perd de dynamisme. Sans vision, la réalisation tourne autour de la moyenne.

 

Dans notre pays, nous avons un problème sérieux, par rapport à la culture de l’ambition positive. D’une part, il me semble que nous n’avons pas une culture de planification pour le long terme. L’agriculture de subsistance en est une parfaite manifestation. On cultive juste pour manger et le cycle recommence année après année. Traditionnellement, l’excédent était utilisé pour tisser ou renforcer les relations sociales. L’idée de cumuler la production pour des fins économiques dans le long terme semble avoir été très minimale au mieux. Jusqu’à ce jour, la majorité de notre population a toujours du mal à lier l’agriculture au business. Quand ils pensent à vendre une partie de la récolte, c’est juste pour acquérir les biens dont ils ont besoin dans l’immédiat ou le court terme. 

 

D’autres part, la guerre a renforcé à vivre, en créant l’incertitude quant à la possibilité de ne pas mourir au cours de l’année. Par conséquent, elle a contribué à renforcer la culture de la survie : vivre sans plans pour le long terme. N’étant pas assuré d’être vivant le mois prochain, nous avons appris à vivre juste pour l’immédiat. Nos citoyens font beaucoup d’enfants mais beaucoup n’ont aucune idée de ce qu’ils voudraient que leurs enfants deviennent. Par conséquent, les choses essentielles comme l’éducation ne font pas des facteurs qui accompagnent l’équation de la procréation. Et quand on envoie les enfants à l’école, c’est toujours dans la logique de les voir décrocher un emploi au gouvernement et aider la famille.  Dans un contexte sans un système universel de sécurité sociale, la perception de l’éducation comme investissement se comprend. Le problème, ce sont ces parents qui prennent plaisir à se reproduire sans rien planifier pour leur progéniture. Ils avancent les yeux fermés vers un avenir qu’on ne se donne pas la peine d’imaginer.

 

Ce problème nous concerne, en tant qu’individus ; mais aussi en tant que nation. Par exemple, la vision 2025 n’est connue que par une infime partie de la population. Elle n’a jamais été traduite en Kirundi alors que plus de 80% des Burundais qui savent lire ne lisent que le Kirundi. Elle n’a jamais été mise sous forme audio alors que la majorité de la population ne sait ni lire ni écrire. On a beaucoup de politiques politiciennes, mais peu de leadership. La force de forger une vision et d’amener le peuple à s’en approprier, ça nous fait toujours défaut. Et puis, même cette vision écrite n’est pas en train d’être suivie. Le parcours que prend notre pays depuis sa publication n’est pas compatible avec les exigences de cette vision.

 

Au mieux, ce que nous appelons vision représente les objectifs d’un groupe politique ; des objectifs souvent décriés par d’autres   groupes, soit sur des questions de forme ou alors de fond. Le sectarisme et le fanatisme politiques empêchent l’unité des leaders politiques face aux questions d’intérêt national. Et cette division au sommet des groupes politiques se répercute sur la population, ce qui complique la possibilité de l’émergence d’une vision nationale commune. Notre politique est sentimentale et émotionnelle, la rationalité objective n’a pas une place d’honneur. Elle ne se fonde pas sur la lucidité et la logique, ce qui fait qu’elle engendre facilement le fanatisme, l’extrémisme et leur cortège d’effets de fragmentation du peuple. Nous avons souvent eu une politique qui divise alors que l’unité du peuple est une condition incontournable pour avoir une vision nationale. Il est plus facile d’aligner un peuple uni derrière une vision commune, mais il est impossible d’unir un peuple divisé derrière une vision.

 

Enfin, la pratique du favoritisme et de la discrimination dans la gestion de la nation entache le caractère national des initiatives des gouvernements. En effet, il ne suffit pas que le gouvernement augmente le budget de l’agriculture, par exemple, pour satisfaire. Il faut aussi que l’accès à l’emploi soit exempt de discrimination. Sinon, les frustrations terniront même les bonnes réalisations du gouvernement, et celui-ci récoltera la contestation et non le soutien dont il a besoin pour galvaniser un peuple derrière une vision commune. La question d’une vision politique n’est donc pas une question de projet de société seulement, c’est aussi une question de bonne gouvernance, mais surtout de leadership visionnaire.

 

La vision, c’est ce qu’on voit quand on regarde au-delà de ce qui est visible. C’est un effort de notre imagination qui nous prend au-delà de ce qui est pour contempler ce qui pourrait ou / et devrait être. La vision, c’est l’expression concrète du futur que nous désirons vivre ensemble. C’est une image de ce que nous voulons voir, avoir et être. Bien que purement imaginaire, elle part des réalités et s’inspire des possibilités. Elle est donc à la fois idéale dans ce sens que la perfection reste impossible dans ce monde, mais réaliste parce que sa réalisation est graduelle.

 

Elle est le fruit de l’imagination de ceux qui sont dotés de certaines capacités de travailler dans l’abstraits pour accoucher des programmes qui peuvent être exécutés dans les faits. La capacité d’imagination est l’un des atouts les plus importants dont dispose l’être humain. Un homme sans vision est un homme en partie mort ; il a perdu une partie essentielle de ce qui fait un homme vivant. Il est voué à l’imitation mécanique des gestes environnants ; il suit le chemin emprunté par la foule, au rythme imposé par les circonstances. Il est condamné à être une image de quelqu’un d’autre, vivre dans l’ombre de ceux qui ont une vision et passer sa vie à les aider à la réaliser.

 

Pour s’élever au-dessus de la foule et voler dans l’air libre et pur de la grandeur, il faut absolument pouvoir voir au-delà de ce qui est visible. C’est cette capacité de voir ce qui pourrait et devrait être qui est la mère de l’ambition. Sans l’exercice des facultés mentales, il ne peut y avoir d’ambition. La paresse mentale conduit à une imagination stérile ; et donc à une pauvreté en ambitions et, par conséquent, en réalisations. Chacun d’entre nous est une complexité indescriptible de capacités multiples et d’un très grand potentiel. Nous avons tous la capacité de faire des choses extraordinaires avec ce potentiel. Si peu de gens le font, c’est principalement parce que très peu laissent leur imagination les amener au-delà de ce qui est, de l’ordinaire et de ce que la foule croit être possible. Nous inhibons nos capacités parce que nous nous laissons facilement convaincre par les mensonges de la masse : ce n’est pas possible, c’est trop compliqué, c’est trop dangereux, personne ne l’a encore fait, ceux qui ont essayé ont échoué, etc.

 

Il ne faut jamais sous-estimer la puissance des rêves et de l’influence de l’esprit humain. Nous sommes tous similaires : le potentiel de notre grandeur dort en chacun d’entre nous (Wilma Rudoolph). Mais nous sommes différents : certains explorent leurs capacités alors que d’autres ne le font pas ou ne le font pas assez. Si chacun faisait son mieux pour exploiter ne fut-ce que la moitié de son potentiel, nous serions de loin mieux ; et notre nation serait incroyablement meilleure. Tout commence par toi et moi. Si je sens que quelque chose en moi refuse d’accepter la réalité actuelle des choses dans un domaine donné ; c’est une indication claire et nette que je suis fait pour plus que ce qui est ; et que j’ai le potentiel de changer ce rêve en réalité – si pas directement, au moins par l’influence ou en combinant les efforts avec ceux qui ont un même similaire.

 

Mais, il ne suffit pas d’être ambitieux, il faut surtout avoir une motivation et utiliser de bons moyens pour réaliser ses rêves. En effet, il est crucial de fonder tout ce que nous faisons sur une base morale solide. C’est ici que la vérité et la justice nous viennent en aide. Toute bonne ambition doit être en harmonie avec la vérité et la justice. Sinon, elle sera égoïste au mieux et expressément méchante au pire. Dans les deux cas, tu gagneras contre les autres. Ta victoire sera leur défaite, ton bonheur sera leur malheur. Même en politique, le principe s’applique. Les vrais hommes et femmes politiques ne gagnent pas les élections contre ceux qui les perdent ; ils gagnent avec eux. Leur victoire fait du bien non seulement à ceux qui les ont élus ; mais à tout le monde. Ceux qui gagnent contre les autres sont des aventuriers dont l’action politique est foncièrement égoïste. Une ambition qui fait souffrir les autres ou qui est fondée sur une croyance immorale est nocive. Toute bonne ambition doit être fondée sur et accompagnée par une bonne motivation. La meilleure ambition doit provenir du désir de rendre la vie plus agréable, non seulement pour soi mais aussi pour les autres. Le pouvoir, la célébrité et la richesse peuvent en résulter, mais ils doivent être des effets secondaires ou / et des outils pour une fin noble.

 

Une ambition positive est une ambition qui va au-delà des intérêts strictement personnels de la personne ambitieuse. C’est une ambition qui, si elle réussit, fait du bien à la personne qui l’a et aux autres. Elle est fondée sur le principe de l’interconnectivité des individus ; et la nécessité de faire du bien aux autres pour créer une société heureuse. Les ambitions qui se limitent au bien-être des personnes ambitieuses sont souvent fondées sur la vision de la vie comme une compétition farouche où les uns gagnent parce que les autres perdent. Il est possible d’être gagnant avec les autres ; et c’est ce qui est normal.

 

Les personnes ambitieuses sont parfois considérées comme orgueilleuses à cause de leur manière d’afficher leur confiance en leurs capacités ; et leur foi en la réussite. Cependant, cela n’est pas toujours une bonne conclusion. En effet, l’estime de soi et l’affirmation du succès ne sont pas nécessairement des signes de l’orgueil. Il y a plein d’orgueilleux parmi les personnes qui n’ont aucune ambition distinctive ; et il ne faut pas confondre l’humilité et le dénigrement de soi ou la peur de l’affirmation de soi. Il est possible, et c’est ce qu’il nous faut tous, d’être ambitieux et humbles, fiers de nous-mêmes sans être orgueilleux ; viser très haut sans avoir l’air hautain. Souvent, ces commentaires sont le produit de la jalousie des personnes sans ambitions ; dans leur effort inconscient de garder tout le monde au même niveau que la foule. C’est pour cela qu’il est extrêmement important de pouvoir briser l’influence de la foule pour pouvoir vivre de façon authentique.

 

C’est très important d’avoir des objectifs à atteindre dans la vie ; des objectifs qui s’enracinent dans la nécessité de nous mettre au service des autres. Il est surtout important pour notre nation que des citoyens animés de bonnes intentions soient très ambitieux pour contrer les forces immorales de ceux qui ont de mauvaises ambitions. Si les citoyens les plus honnêtes, les plus serviables et les plus généreux n’ont pas de grandes ambitions ; s’ils se contentent de gagner leur vie honnêtement et de prendre soin des leurs familles seulement ; alors ce sont les grandes ambitions des cupides, des égoïstes et des méchants qui détermineront le rythme et la qualité de la vie de la nation.

 

Par exemple, avec une personne qui veut conquérir le pouvoir politique pour le plaisir de dominer les autres, s’enrichir en abusant de ce pouvoir ou devenir célèbre, nous avons besoin de dix citoyens qui ont la même ambition pour avoir suffisamment de moyens pour éradiquer la pauvreté, l’injustice, l’analphabétisme, etc. C’est à ce prix que le mal ne dominera pas notre société. Puisque même la réalisation de nos projets personnels dépend beaucoup de la direction que prend notre nation, il va de soi que les meilleurs citoyens ont l’obligation d’avoir de grandes ambitions pour leur pays pour que nous puissions avoir un contexte qui favorise la réalisation de nos bons rêves. Si nous avons connu des périodes troubles pendant si longtemps, c’est certainement parce que les citoyens de moindre qualité ont été plus ambitieux que ceux d’une meilleure qualité. Les choses ne doivent pas ; ne devraient pas et ne vont pas rester ainsi – je l’espère.

 

Vous voyez, ce que la nation est n’est rien d’autre que le fruit de ses citoyens les plus ambitieux ; et ce que cette nation devient dépend beaucoup de la qualité et les motivations de ces citoyens. C’est pourquoi il est important que nous ayons des ambitions qui transcendent notre vie personnelle, notre famille, notre région d’origine ; etc. Plus nous visons loin, plus utiles nous seront à notre nation.  Et plus nous seront nombreux à avoir de telles visées ; plus notre nation en bénéficiera.

 

Un peuple qui a des ambitions aura du mal à tolérer un leadership médiocre. Il exigera un leadership de qualité, capable de créer les conditions favorables à la réalisation des initiatives nées des ambitions positives des citoyens. Mais, un peuple qui n’a pas de grandes ambitions positives se contentera de n’importe quels leaders.  N’ayant des objectifs de grande envergure, il sera très confortable avec des leaders sans vision. En fait, il ne mérite pas d’avoir des leaders visionnaires car, ils risqueraient de lui imposer une vitesse qui perturbe son confort.

 

Mais, entre les trois possibilités : (1) un peuple sans ambition et des leaders positivement ambitieux, (2) un peuple sans ambition et des leaders sans ambitions nationales, (3) un peuple ambitieux mais qui a des leaders sans ambitions nationales et (4) un peuple ambitieux avec des leaders dotés de grandes ambitions nationales, la troisième est la meilleure. Rien ne fait avancer un pays que la combinaison d’un peuple ambitieux qui a des leaders visionnaires.

 

Ensuite vient la première. Si un des deux devrait être sans ambition, il faut que ce soit le peuple. En effet, même s’il aura du mal à accepter de se faire embarquer par ses leaders, au moins, ces leaders auront la possibilité d’entrainer le peuple doucement, par la création d’une culture de l’ambition positive. Ils doivent éviter de brusquer le peuple, de le faire marcher contre sa volonté, de faire preuve de patience pour l’embarquer doucement. Tout dépend, ici, de la sagesse des leaders.

 

Quand les leaders sont sans vision et que le peuple lui est ambitieux, alors il y aura un choc. Le peuple aura tendance à remettre en doute l’autorité de ses dirigeants, et ceux-ci seront tentés d’user de leur pouvoir pour ne pas se faire dominer par le peuple. Une telle situation est potentiellement explosive, et peut facilement dégénérer en contestation ouverte du pouvoir avec la possibilité d’une réponse répressive de la part des dirigeants. Il y aura des victimes, certes, mais il y aura aussi la possibilité d’une renaissance nationale après les troubles de la contestation. Mais un peuple sans ambition avec des leaders sans vision, c’est la catastrophe ; c’est le pire des scenarios. Les deux cotés sont alors satisfaits avec moins que rien. Ils font des fêtes pour les réalisations médiocres et dansent pour l’échec.

 

Notre peuple a besoin de leaders visionnaires qui ont des ambitions nationales qui nous prendront au moins trois générations. C’est ainsi que nous pourrons cesser de nous battre pour les trivialités et fixer notre entière attention sur le l’horizon. En regardant dans la même direction, cela nous permettra de donner moins d’importance à nos différences et à nous rapprocher les uns des autres. En vivant pour une cause, comme peuple, nous pourrons valoriser chacun car nous comprendrons que nous ne pouvons atteindre notre destination sans le concours de nos concitoyens, indépendamment de leurs opinions. Nous pourrons aussi bien utiliser le potentiel dont dispose notre peuple, en créant des conditions qui permettent à chacun d’apporter sa contribution sur le chantier national. Enfin, nous pourrons utiliser nos ressources d’une façon plus responsable au lieu d’enrichir quelques individus et quelques usines dans les pays développés.

 

A ceux qui savent ce qu’ils veulent, les priorités sont claires et s’arrangent facilement. A ceux qui n’ont pas de vision nationale, les choses sans futilités prennent facilement la place des priorités absolues. Aux nations qui ont un objectif, les ressources se gèrent en conséquence. A celles qui n’ont pas de vision, les ressources sont là pour se faire gaspiller. Aux nations sans objectif commun, la force de production se convertit en force de destruction. A celles qui ont une vision, chaque citoyen compte car son potentiel a de la valeur. Sans un objectif commun, on trouve toutes les raisons pour sa haïr et se soupçonner mutuellement. Avec une vision commune, on apprend à valoriser les différences, et à avancer la main dans la main.