Je vous servirai

 

Je suis Burundais, et j’en suis fier. Historiquement, le Burundi est né des événements dont les détails nous échappent aujourd’hui, mais qui sont les résultats des décisions et des actions de nos ancêtres. Le Burundi physique que nous avons aujourd’hui est le fruit d’un enchaînement de décisions et d’actions le long des siècles. Il a subi des changements profonds, mais certains des aspects façonnés par nos ancêtres restent inchangés. C’est le seul territoire dans le monde entier qui me lie à mes racines historiques. Le seul point physique de contact entre moi et mes ancêtres, c’est ce sol que je foule qu’ils ont foulé, ce sont les mêmes montagnes que j’escalade qu’ils ont escaladées, ce sont les mêmes lacs que je contemple qu’ils ont contemplés et, ce sont les mêmes rivières que je traverse aujourd’hui qu’ils ont traversées, ce sont les mêmes vallées qu’ils ont appréciées que je scrute avec émerveillement aujourd’hui. Le territoire du Burundi me connecte avec mes origines, et aucun autre pays au monde ne peut le faire.

 

C’est de mes ancêtres que j’ai eu ma langue maternelle et sa dimension philosophique. L’éducation occidentale que j’ai eue n’a pas pu effacer mon concept du temps, de l’espace et d’autres aspects du monde abstrait de mes ancêtres. Je navigue dans un univers linguistique et cosmologique de mes ancêtres. Je suis toujours intéressé de voir que, après des années de friction avec la notion occidentale du temps, 7h du matin reste toujours 1h du matin (isaha imwe yo mu gitondo) dans ma pensée. Je sais « logiquement et scientifiquement » que la journée commence à minuit une seconde, mais quelque chose en moi continue à me dire que la première heure de la journée commence avec le lever du soleil ! Que les deux conceptions du temps vivent en moi simultanément sans créer de problèmes, c’est un mystère. Et, vue l’agressivité de la conception occidentale, n’eut-été cette profondeur de la pensée de mes ancêtres, cette cohabitation serait totalement impossible aujourd’hui.

 

Je suis le fruit d’un passé qui est comprimé en moi. Par des phénomènes que je ne peux pas expliquer, j’ai reçu un héritage génétique qui fait de moi ce que je suis. Je suis au bout d’une longue chaîne d’une complexe formation génétique progressive, une formation qui me lie à tous ceux à qui je suis directement ou indirectement liés par le sang, même si je ne connaitrai jamais la plupart d’eux. La vie qui se meut en moi m’a été transmise, grâce au mystère de la procréation, mais je l’ai reçue de ceux qui l’avaient reçue des autres. Et quand je remonte cette piste, le brouillard de l’histoire m’empêche d’aller loin – mais je sais que la chaîne est très, très longue. Si mon peuple n’avait pas existé, je ne serais pas ici aujourd’hui. Et si mon peuple n’avait pas été ce qu’il a été, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui.

 

C’est mon peuple qui m’a donné la référence identitaire dans ce monde. Mon passeport n’est pas juste une compilation de feuilles de papier artistiquement travaillées, c’est une matérialisation d’une réalité beaucoup plus profonde. C’est vrai, je pourrais acquérir un passeport d’un autre pays, mais cette nouvelle identité ne serait que mentale. Cela ne pourrait pas se transposer sur le niveau historique, physique, biologique et cosmologique. Et même si une telle transposition avait lieu, la nouvelle identité ne serait aussi profonde que celle que j’ai hérité de mes ancêtres. Mon peuple m’a donné une identité qui m’aide à savoir qui je ne suis pas ; et donc qui je suis. C’est mon peuple qui m’a donné un nom et une identité dans la grande famille de l’humanité. C’est grâce à lui que je ne suis pas un autre inconnu dans la grande masse humaine.

 

Mon peuple est réputé pauvre, est pas seulement aujourd’hui. Il n’a pas toujours été ainsi, il a été appauvri par ses fils et filles ingrats. Et, dans sa douleur, il n’a pas refusé de donner tout ce qu’il avait enfin que je puisse être ce que je suis. Je me souviendrai toujours de ces voisins chaleureux, de ces enseignants appliqués, de ces infirmiers qui se débattaient avec le peu de moyens qui étaient à leur disposition. Je revois ces paysans qui, du peu qu’ils gagnaient, payaient toujours leurs petites contributions aux recettes de l’état ; enfin que celui-ci puisse organiser les services dont j’avais tant besoin. Avec ses blessures et dans sa misère, mon peuple ne m’a pas refusé ses sacrifices !

 

Il y a un lien multiforme et profond qui me lie avec mon peuple, un lien que ni l’instabilité politique, ni la pauvreté, ni la guerre ne pourra briser. Aujourd’hui, je ne peux pas voir mes ancêtres, mais je vois ceux qui, comme moi, leur sont issus. Les voir n’est pas un simple exercice des yeux, c’est un acte de contact indirect avec ceux qui les ont produits et qui m’ont produit. Nos ancêtres sont le train d’union entre moi et mes compatriotes. Si moi et mes compatriotes sommes des fruits, nos ancêtres sont les arbres qui nous ont produits. Nos racines sont les mêmes, nos destinées sont liées par des liens invisibles mais assez forts. J’aime regarder mes compatriotes comme ça, car cela me permet de monter au-dessus de la colère et des « raisons de haïr » ; et me donne la capacité de voir tous mes compatriotes comme membres d’une seule famille, une famille qui ne devrait pas être divisée.

 

Un prélat de la région disait que face à la folie de haine, il faut déchaîner la folie de la charité. Face à la folie de l’égoïsme, il faut un torrent intarissable d’altruisme. Pour barrer la route à la folie de la haine et de la violence, il nous faut un flot puissant et ininterrompu de charité et de pacifisme. Depuis des décennies, mes compatriotes souffrent. Tout a commencé quand les graines de la supériorité et de l’infériorité ethnique ont été semées, par le truchement de mythes et théories insidieusement travaillés. Cette insidieuse semence a divisé la famille, en engendrant la haine et la méfiance entre les descendants des mêmes ancêtres. Nous avons commencé à nous voir sous un nouvel angle. La peur et la méfiance ont commencé à être la marque distinctive de nos attitudes, de nos relations et de nos actions.

 

La logique lugubre de la spirale du mal est entrée en jeu, accélérant la descente aux enfers. Certains parmi nous a commencé à croire que pour qu’ils vivent, il fallait que d’autres meurent ; que leur bonheur passait impérativement par la souffrance des autres. D’enfants de la même famille que nous fûmes, nous sommes devenus des ennemis dans la même maison ; et nous nous sommes fait terriblement mal. Nous réjouissant dans la souffrance de nos frères et dans le malheur de nos sœurs, nous sommes devenus la risée du monde. Nous nous sommes fait piéger dans une lutte insensée qui nous a tous humiliés. Nous nous sommes mortellement blessés, nous avons créé une énorme boule d’émotions dévastatrices et des blessures émotionnelles qui nous contrôlent et nous téléguident aujourd’hui, produisant des actes irréfléchis et dévastateurs.

 

Au départ, constatant le sérieux avec lequel nous défendions nos attitudes inhumaines et nos actes criminels, j’avais cru qu’il devait y avoir une raison raisonnable derrière nos comportements. Mais, plus je cherchais à savoir, plus j’étais étonné par la superficialité, et parfois, la fausseté de nos arguments. Au bout du compte, j’ai compris : nous sommes victimes d’un tour qui est devenu un tourbillon qui tourne à grande vitesse et qui ne nous donne pas le temps de l’étudier rationnellement. Nos émotions négatives nous dirigent ; et quand nous prétendons fonder nos actions sur la logique, c’est une logique prisonnière du tourbillon de blessures émotionnelles et de toutes les émotions destructrices.

 

Aujourd’hui, malgré cette longue histoire de douleur et de division, malgré votre visage défiguré et votre horrible fragmentation, vous êtes toujours mon unique peuple. Vous êtes le seul peuple dont je tire mon identité – vous êtes un peuple spécial pour moi. Je ne suis appelé par aucun autre peuple sur la terre. Je suis lié à vous par une longue histoire plus forte que tout le mal que vous vous êtes infligé, toute la souffrance que vous vous êtes causé. Vous êtes toujours divisés et vous voulez que vos enfants prennent parti, mais je ne le ferai pas ! Vous pouvez ne pas me comprendre, mais je vous dois de la compréhension toujours – même quand vos attitudes et vos actions me fond mal en vous causant du tort mutuellement. Vous pouvez ne pas m’accepter, mais je suis sous une obligation intérieure de vous accepter tels que vous êtes, et je le fais avec joie. Vous pouvez continuer à vous haïr et à vous faire mal, mais cela ne me détournera jamais de ma mission : vous aider, autant que faire se peut, à redevenir la famille unie et harmonieuse que vous fûtes. Oui, je me battrai pour que vous viviez le plus paisiblement possible.

 

Car, vous êtes précieux à mes yeux, et votre souffrance est la mienne. Quand l’un de vous souffre, cela enlève quelque chose de mon bonheur. Je ne peux pas détourner le regard, cela serait insupportable. J’ai compris que vous êtes un seul peuple, et que toute division va vous faire descendre dans la vallée de l’humiliation. Unis, vous serez heureux ensemble, divisés, vous serez malheureux et dispersés. En effet, si celui à qui on inflige la douleur en souffre, celui qui inflige la douleur ne souffre pas moins. Il doit avoir perdu un peu de son humanité pour faire quelque chose de si bas, et il ne peut pas vivre heureux dans une famille dont certains des membres sont en deuil à cause de lui. J’aurais aimé que vous compreniez cette vérité élémentaire !

 

Je suis votre cheminement depuis des années, j’ai pris le temps de revenir à votre histoire de douleur et d’injustices. J’ai compris que vous portez un fardeau bien lourd, mais un fardeau dont vous pouvez vous débarrasser. Vous n’êtes pas maudits, vous avez juste récolté les fruits normaux des semences du mal semés et entretenus délibérément. Je ne veux pas dire que la souffrance de ceux qui souffrent est nécessairement la conséquence de leurs actes, je veux dire que ce qui nous arrive vient de ce qui a été fait ou pas fait, dit ou pas dit dans le passé récent ou lointain. Nous sommes en train d’expérimenter un autre principe de base : la loi de la semence et de la récolte.

 

Mais, je suis totalement convaincu que vous avez la capacité de vous en défaire, et de vous faire une nouvelle ère bien meilleure.  Les nuages peuvent cacher le soleil pendant une journée entière, mais cela ne veut aucunement dire que le soleil a cessé d’exister. Vous avez le potentiel de changer en réalité concrète vos rêves les plus irréalistes, au grand étonnement du monde ! Ça, je le crois fermement.  Et je sais aussi qu’un jour, vous pourrez vaincre ce monstre qui vous divise et qui vous dresse les uns contre les autres. Un jour, vous changerez ces énergies investies dans la lutte familiale en une énorme masse d’énergie constructive, pour le bonheur de chacun d’entre vous.  L’espoir de demain est de loin plus lourd que le désespoir d’aujourd’hui. Il est possible que nous passions encore par des vallées sombres, mais cela ne me fait plus peur. Je ne me laisserai pas distraire, car mes yeux sont braqués sur l’horizon. Et peu importe le nombre d’années que le soleil de la justice prendra avant de se lever, j’attendrai.

 

Vous êtes un grand peuple, et le monde le comprendra un jour. Vous avez trop regardé dans la fumée de ces dernières cinq décennies, et vous avez du mal à reconnaitre votre grandeur. Mais cet explorateur qui, pour la première fois, a vu vos ancêtres, il y a plus d’un siècle et demi aujourd’hui, s’est émerveillé de leur état politique et économique ! Il n’en revenait pas ! Vous savez sans doute que quand l’actuelle superpuissance mondiale se déchirait dans une guerre civile atroce (deuxième moitié du 19e siècle), vous connaissiez l’hégémonie régionale et la stabilité politique comme jamais au paravent. Et quand la guerre de la Prusse faisait rage – avant que l’Allemagne moderne n’existât, vous étiez le modèle de l’ingéniosité politique. Vos humiliation d’hier n’annulent pas vos exploits d’avant-hier, hier ne suffit pas pour déterminer votre avenir.

 

Oh, non ! Vous n’êtes pas moindres, vous n’êtes pas un peuple sans histoire ni avenir. Vous avez une histoire dont vous devriez être fiers, et partant, vous avez la capacité d’avoir un avenir dont vos enfants seront fiers, et pour lequel ils vous béniront. Ceci est dans la limite de vos possibilités, mais vous l’aurez à un prix. Vous devez d’abord considérer l’unité et le bien-être de la famille comme plus importants que les intérêts et les caprices des groupes et des individus. Vous devez d’abord retrouver cette partie de votre humanité qui vous glisse entre les doigts si souvent, et qui vous rendra capable de ne pas chercher votre bonheur dans le malheur de vos compatriotes. Vous devez apprendre à respecter la vie et à la protéger : et à arrêter d’aider la mort dans son œuvre lugubre. Vous devez d’abord apprendre à valoriser vos grands hommes et femmes indépendamment de la forme de leur nez, et leur confier des responsabilités qui sont à la hauteur de leur grandeur. Vous devez d’abord réapprendre ce que vos ancêtres comprenaient longtemps avant vous : vous êtes un même peuple, voué à avoir une même destinée – bonne ou mauvaise.

 

Je sais que ceci ne viendra pas en un jour, ça prendra du temps. Et entre temps, je vous servirai ; je parlerai. Je parlerai de cet espoir d’un avenir qui, je le sais, résonne avec le fond des cœurs de la plupart d’entre vous. Je parlerai de ces mensonges qui nous déciment et que nous chérissons – malheureusement, enfin que nous puissions les jeter dans la poubelle de l’histoire. Je parlerai de ces vérités universelles dont nous nous sommes négligemment débarrassées, et dont le rejet nous a causé tant de tort ; enfin que nous puissions en faire les pierres angulaires de ce Burundi splendide qui nous reste insaisissable aujourd’hui.

 

Je parlerai car, vous êtes trop précieux et importants pour ne pas mériter mes efforts et sacrifices. Vous n’avez pas besoin de faire quoi que ce soit pour les mériter, vous les méritez déjà juste en étant mon seul peuple dans le monde entier. Je parlerai parce que je vous dois plus que je ne peux rembourser. C’est vous que Dieu a choisis pour me donner une identité terrestre et une histoire. Vos ancêtres sont aussi les miens, et cela signifie beaucoup de choses pour moi. Aussi imparfaits qu’ils fussent, ils nous ont donné (à vous et à moi) un sens commun d’appartenance, une histoire commune, une culture commune, une langue commune et un sens partagé d’identité ; et tous les faux-pas de notre passé de disgrâce ne sont rien comparés avec ce sens de camaraderie qui me lie à vous. Vous êtes nombreux, mais vous formez un corps de relations et d’actions complexes qui, même si elles n’ont pas toujours été bonnes, ont façonné mon unique histoire qui sous-tend mon identité terrestre. Vous méritez mes sincères services, aussi longtemps qu’ils vous aident à mieux vivre, comme peuple. Voilà pourquoi JE VOUS SERVIRAI !