Récemment, j’ai partagé ma vision du Burundi que je veux ; et je sais que cela n’a pas manqué de susciter des questions. En général, quand on expose ses espoirs, surtout en période de désespoir comme aujourd’hui, on a généralement trois sortes de réactions. Certains te disent que ce que tu dis est utopique, et que tu n’es pas réaliste. C’est, en fait, une façon polie de dire que c’est impossible, ou très difficile au moins. D’autres te disent que c’est bon et attendent que quelqu’un fasse quelque chose. Ils aiment les bonnes choses, à condition qu’ils n’aient à donner aucune contribution pour les avoir. Enfin, il y a ceux qui soutiennent l’idée et qui se sentent personnellement interpellées pour sa concrétisation. Généralement, les membres de la troisième catégorie sont toujours une petite minorité.

 

Il y a deux façons de comprendre les deux premiers groupes. Le premier peut être motivé par une trop forte rationalisation du problème ou par une résignation produite par une forte concentration mentale sur le problème (et non sur les voies de sortie). Chaque problème porte en lui-même une opportunité. Ce sont les problèmes poses par les ténèbres qui ont été à la source de l’invention de la lampe, puis de l’électricité. C’est la maladie qui a déclenché le processus de créativité qui a conduit à l’invention des médicaments et des vaccins. Malheureusement, nous ne voyons pas toujours les opportunités qui se cachent dans nos problèmes. Ceux qui ne voient que le côté problématique du problème finissent par se sentir écrasés par le problème et se découragent; ceux qui se concentrent sur le côté opportunité croient à la solution et développent un sens de motivation interne. Ceux du deuxième groupe peuvent être poussés par la peur de perdre ce qu’ils gagnent de la situation présente (ne dit-on pas que le malheur des uns fait le bonheur des autres !) ; ou alors par la peur de payer le prix du changement.

 

Mais, cela n’est pas la seule façon d’interpréter les propos des deux premiers groupes ; il y a aussi un côté positif. Ceux qui parlent d’impossibilité nous font réfléchir deux fois. Ils nous aident à comprendre la nécessité de réexaminer ce que nous déclarons et faisons ; et cela est nécessaire. Ceux qui croient au changement sans leur contribution nous apprennent à ne pas compter sur n’importe qui ; et nous aident à comprendre que des fois, on doit marcher seul. Il vaut mieux avancer seul plutôt qu’avancer avec une foule d’indécis.

 

Revenons à la question qui nous occupe. Est-ce possible d’avoir un pays de paix, de quiétude et de prospérité au Burundi ? La question est d’autant pertinente que depuis l’indépendance, nous n’avons connu que crises sanglantes sur crises sanglantes, avec de courtes périodes de paix relative. Ceux qui ont essayé de s’investir pour lancer le pays sur une meilleure voie ont soit été assassinés ou forcés d’abandonner et de se contenter de ce qu’ils n’aimaient pas voir. Nous célébrons leur vision et leur  héroïsme chaque année, mais nous n’avons encore pu marcher sur leurs traces pour matérialiser le rêve qu’ils portaient. Nous avons bien-sur fait des progrès, mais le gros reste à faire. Qu’avons-nous aujourd’hui qu’ils n’avaient pas ? Qu’est-ce qui nous dit que l’idéal qu’ils défendaient et aujourd’hui réalisable ? Ces questions sont pertinentes et méritent des réponses honnêtes.

 

L’avenir de la société humaine réside dans sa capacité de produire des gens qui ne se contentent jamais de ce qui est, et qui désirent ardemment ce qui n’est pas encore mais qui pourrait être. Chaque pays et chaque génération ont leurs insatisfaits ; et c’est grâce à eux que le monde a fait les progrès qu’il a fait. Cet état de fait constitue la seule chance d’avoir un jour ce qu’on veut. Et, fort heureusement, face aux différents defis que toutes les sociétés ont connus, il y a toujours eu quelqu’un qui a refusé de baisser les bras en dépit des obstacles les plus durs qu’on puisse imaginer. Face à ses tortionnaires, Galilée n’a pas seulement refusé de se rétracter, mais il a, sans peur, affirmé que la terre continuait à tourner même à ce moment précis où il se faisait brûler sur le bûcher. Une telle détermination est invincible. La mort peut faire taire une telle personne mais elle ne peut pas faire taire les idées qu’elle communique. Aujourd’hui, nous savons tous que Galilée avait raison et nous lui sommes reconnaissants de ne pas avoir renié sa découverte (la terre tourne autour du soleil et non l’inverse). Des hommes et des femmes comme Galilée ne sont pas nombreux, mais ils ne sont jamais totalement absents ; car Galilée a toujours des descendants. Leur présence au sein de l’humanité explique toutes les évolutions difficiles mais salutaires qui ont eu lieu ; et l’aventure n’est pas encore terminée. Il y a es descendants de Galilée dans toutes les sociétés, y compris chez nous.

 

Le fait que les grandes idées transcendent un individu, une génération et une époque donnée fait que la disparition de cet individu n’arrête pas le train du changement. Les causes nobles sont plus grandes que les vies qui les portent ; et semblent s’implanter chez tous ceux qui sont dotés de noblesse d’âme. Il y a toujours quelqu’un pour prendre la relève et continuer la marche du progrès. En fait, les idées qui sous-tendent les grandes causes deviennent parfois plus fortes quand leurs auteurs ne sont plus – particulièrement quand ils sont morts à cause de ces idées. Ceci nous conduit à un fait extrêmement important : ceux qui sont attachés au bien de tout leur cœur sont engagés dans une cause qui transcende leur propre vie. Ils ne doivent pas tout faire, ils doivent juste faire leur partie sur la longue chaîne de l’action salutaire. Chacun d’entre eux est comme un musicien qui joue d’un instrument dans un orchestre complet. Personne ne peut jouer à tous les instruments, mais chaque instrument compte pour créer l’harmonie musicale. On ne doit donc pas s’inquiéter de ne pas pouvoir tout faire ou voir la fin du processus ; il convient de juste jouer de son instrument. Et, dans ce sens là, Rwagasore n’a pas échoué, Ndadaye n’a pas échoué non plus. Ils ont mis en marche un processus de transformation nationale qui continue toujours. La noblesse d’âme requise pour continuer ce qu’ils ont commencé n’est pas inexistante aujourd’hui. Sur la fondation qu’ils ont posée, quelqu’un bâtira (ou est en train de bâtir) la société qu’ils rêvaient.  

 

Un autre facteur explique la possibilité du rêve noble : personne ne maîtrise l’histoire, y compris ceux qui croient pouvoir arrêter le changement. Au-delà de ce que nous appelons le pouvoir et la force,  se trouve une faiblesse humaine partagée. Et au-delà de l’arrogance humaine se trouve une main divine qui contrôle l’histoire.  Tenez : nous passons notre vie à nous venter de posséder la terre, mais nous finissons tous dans le sol, allongés dans un cercueil, à la merci de cette même terre que nous prétendions posséder. L’humanité n’a jamais cessé d’avancer par le fait qu’il y avait des gens puissants qui s’opposaient à son évolution ; elle a toujours avancé malgré eux. Le progrès n’a jamais attendu l’aval des anti-progrès pour avoir sa place dans la vie de l’humanité. Des fois, c’est la stupide résistance des anti-progrès qui l’a précipité. Le changement fait partie de la vie ; on ne peut pas l’éviter – on peut parfois le retarder, et c’est tout ce qu’on peut faire. Le seul choix que nous avons est celui entre le changement que nous voulons ou le changement qui nous est imposé. Or, c’est exactement pour avoir le changement que nous voulons que nous avons la capacité de choisir.

 

Si nous ne décidons pas ce que nous voulons devenir, quelqu’un le décidera pour nous. Si nous ne préparons pas notre avenir, quelqu’un nous le fabriquera et nous l’imposera. Ce qui compte, ici, c’est la nature du changement voulu et la crédibilité de ses acteurs. Le changement doit  être bénéfique pour nous et pour les autres (y compris les opposants au changement) pour être digne de notre dévouement. Il doit être assez grand pour que chacun y trouve sa place. Prenons un exemple simple. Si nous disons que nous voulons un pays prospère économiquement, cela devrait faire des échos approbateurs dans le cœur de tout concitoyen normal. Notre pays est un pays de peur, de méfiance et de menaces (j’y reviendrai bientôt) ; l’avancée des uns signifie la mort des autres. Par conséquent, tout changement  fait peur. Il y a changement et changement. Tout changement qui ne fait changer les bourreaux en victimes et les victimes en bourreaux n’est qu’une perte de temps et une complication des problèmes. Le véritable changement doit pouvoir libérer les bourreaux et les victimes de leurs peurs et de leurs traumatismes. Notre pays est malade, il a besoin d’un changement guérisseur.

 

Ce problème de « nous ou vous » constitue un réel problème de la politique Burundaise. A y voir de près, un bon nombre de nos politiciens n’envisagent pas un pays où tous les Burundais peuvent vivre paisiblement et dignement. Le virus de l’égoïsme est très fortement encré en politique et nous a ballottés brutalement ces cinq dernières décennies. Basculant de l’exclusion à la vengeance et de la vengeance à l’exclusion, nous avons appris à nous méfier des promesses politiques. Nous avons été conditionnés à ne pas faire confiance car, « la politique est l’art de mentir ». C’est pourquoi, en plus des paroles rassurantes, il faut du cœur. Il faut un cœur large, un cœur qui aime, un cœur qui comprend, qui pardonne, qui rassemble et qui sert le peuple sans discrimination. La promesse d’un menteur et l’invitation d’un escroc font peur et provoquent la suspicion et non la confiance. Si certains ont fini par conclure que la politique est l’art de mentir, cela n’est pas sans raison.

 

De même qu’on ne bâtit pas des gratte-ciels avec des briques en terre non cuite, on ne concrétise pas une grande vision avec des menteurs, des cupides ou des médiocres. La grandeur de l’édifice exige une certaine qualité de matériaux de construction ; et la réalisation d’une grande vision politique exige une certaine qualité de politiciens – en vérité, elle exige des hommes et des femmes d’état. Inversement, de même que l’état d’un édifice nous renseigne sur la qualité des matériaux utilisés dans sa construction, l’état d’un pays nous renseigne sur la qualité de ses politiciens. Notre histoire n’a pas été accidentelle, on a eu ce qu’on devait avoir à cause de ce qu’on avait. La grandeur d’âme a terriblement manqué dans les cercles décisionnels. Des décisions calamiteuses ont été prises, et nous connaissons la suite. Malheureusement, même aujourd’hui, l’attitude démissionnaire des certaines bonnes personnes par rapport à l’engagement politique nous prive de cette noblesse d’âme dont nous avons tant besoin. Le Burundi ne manque pas d’excellents politiciens, ils ne sont pas là où ils devraient être.

 

Enfin, il ne suffit pas de vouloir quelque chose pour l’avoir. Le changement commence comme une idée et se transforme en réalité grâce à l’action de ceux qui le soutiennent. La distance entre l’idée et la réalité peut être théoriquement longue ; mais dans la pratique, tout dépend de l’engagement des acteurs du changement. Un des grands problèmes chez nous est que les bonnes personnes s’éloignent intentionnellement de tout ce qui a trait à la politique, nous condamnant ainsi à voler en basse altitude, comme peuple. Ils veulent gagner leur vie honnêtement car ils perçoivent la politique comme un repère d’hommes et de femmes avides des richesses mal acquises, violents, égoïstes et menteurs. Par cet acte de démission, ils contribuent au renforcement de ce qu’ils n’aiment pas – et ne devraient donc pas s’en plaindre. Je crois bien que le bien est plus fort que le mal, sa faiblesse relative n’est que la conséquence de la démission des bonnes personnes. En effet, tout est question de rapport de force entre le bien et le mal ; ou entre ceux qui défendent le mal et ceux qui défendent le bien. Le mal puise sa force dans la faiblesse du bien ; dans l’engagement timide ou le manque d’engagement des hommes et des femmes de bien.

 

La réalisation d’une vision idéale est donc tout à fait possible, elle est à notre portée. Par ailleurs, notre génération a le plus de chances de concevoir et de réaliser une grande vision. Elle a l’avantage d’avoir une histoire horrible pleine d’erreurs terribles et peut en tirer de grandes leçons (souvenez-vous que chaque problème porte en lui-même une opportunité aussi). En plus, aucune autre génération n’a été aussi  exposée à la technologie (surtout relative à la communication) comme la nôtre. Aucune autre génération n’a eu accès à de l’information comme la nôtre. Aujourd’hui, nous pouvons comprendre des choses que nos ainés ne comprenaient pas, nous pouvons même analyser leurs actions et comportements et comprendre les causes de leurs erreurs. Nous avons des atouts que ceux qui nous ont précédés n’ont pas eus.

 

Cependant, la conception et la réalisation d’une grande vision ont un coût. Elle ne peut pas se faire rapidement car nous sommes descendus tellement bas. Certains des problèmes qui nous hantent sont plus vieux que nous. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour avoir ce que nous voulons. L’important, c’est de nous assurer que nous sommes en marche vers cette destination. En outre, ce changement exige l’engagement de tous les citoyens de bonne foi. Si les cupides sont plus engagés, nous aurons toujours la cupidité comme mode de gouvernement. Mais si les altruistes prennent le dessus au niveau de la profondeur de l’engagement, l’altruisme finira par marquer notre gouvernance. Cela prendra le temps que ça prendra, un temps dont la longueur dépend de nous. Comme disait feu Président Bagaza, vyose bizova mu maboko yacu. Déjà, le fait que tu es en train de lire ceci constitue un bon point de départ. Pense à ce que tu peux faire au-delà de la simple lecture – comme le partage avec des amis, par exemple. De tels gestes peuvent contribuer à changer beaucoup de choses. Par amour pour notre peuple, ne restons pas là à blâmer et condamner ; faisons quelque chose de positif et d’utile.