Entre le quinzième et le dix-neuvième siècle (source : wikipedia), des millions d’Africains (entre 11 et 16 millions)[1]  ont été forcés de quitter leurs familles, leurs biens et leurs terres ; pour aller servir comme main d’œuvre dans les plantations sur le continent Américain[2]. Humiliation, torture, assassinats… aucune souffrance imaginable ne leur a été épargnée. A cette époque, le départ était forcé. N’eut-été la force des armes, personne (sauf, peut-être les aventuriers), ne serait parti. Aujourd’hui, des milliers d’Africains font, par choix personnel délibéré, un voyage dangereux dans les eaux de la Méditerranée au risque de leurs vies pour rejoindre l’Europe, le continent de leurs rêves. Entre temps, beaucoup y laissent leur vie et sont enterrés loin des leurs et sans leur présence. Curieusement, l’affaire ne semble pas se voir octroyer une place appropriée dans les sommets de l’Union Africaine. A vrai dire, les ONGs et les organisations de défense des droits humains s’intéressent à ce problème plus que les dirigeants des pays Africains.

 

Généralement, trois raisons sont évoquées pour justifier ce mouvement migratoire massif des temps modernes : la sécurité, l’emploi et, dans une moindre mesure, les études. D’une part, les Africains fuient l’insécurité (que ce soit les guerres ouvertes – comme au Sud Soudan, ou les exactions des régimes dictatoriaux – comme en Erythrée) et la pauvreté. On a souvent hâte à condamner ces pauvres migrants, mais ils ne sont pas si bêtes, leur geste désespéré traduit une réalité très concrète et très tragique. Pour accepter de prendre un risque, il faut que sa dangerosité soit égale ou inférieur à celle du problème que l’on fuit. Si les conditions de vie étaient égales ou supérieures à celles de l’Occident, on verrait un mouvement inverse. Le double problème de pauvreté et d’insécurité est bien réel.

 

Mais, pourquoi cette insécurité et cette pauvreté ? Beaucoup trouvent la cause de ce double fléau dans la double action de certaines puissances occidentales néocolonialistes : la déstabilisation des pays Africains et le pillage des ressources du continent. D’autres, au contraire, mettent toute la responsabilité sur la crise de leadership politique sur le continent et blâment les leaders Africains qui bafouent les droits humains et appauvrissent leurs populations, tuent les espoirs des jeunes ; ce qui poussent ces derniers à tourner les regards vers les pâturages encore verts.

 

Pour moi, ces deux arguments sont complémentaires dans leurs effets sur la vie des Africains. Le poids des influences étrangères malsaines ne peut pas expliquer, à lui seul, tous les malheurs des Africains ; et la crise de leadership n’est pas toujours le seul responsable des maux que subissent les Africains. Souvent, les deux interagissent d’une manière symbiotique et se renforcent mutuellement. D’une part, les influences étrangères nocives renforcent l’irresponsabilité du leadership politique, et la faiblesse de ce dernier leur facilite la tâche.  

 

Les influences étrangères néfastes sont la manifestation visible d’une course effrénée pour la conquête et la protection des intérêts économiques. Depuis la révolution industrielle, les puissances industrielles ont vite compris que pour assurer la survie de leur suprématie industrielle et les intérêts économiques qu’elle leur procure, elles doivent conquérir les territoires qui regorgent encore de matières premières non exploitées. Et comme le continent Africain est en même temps l’un des plus riches sur ce plan mais aussi l’un des moins industrialisés, elle devient une cible privilégiée des multinationales géantes du monde entier. Ceci est tout à fait normal. La mondialisation en général et l’internationalisation des activités économiques en particulier rend cela prévisible ; Il reste alors aux leaders Africains d’industrialiser leurs pays et de détourner ainsi les appétits des chercheurs de matières premières, ou de trouver des mécanismes qui, tout en permettant l’exploitation des ressources naturelles par les entreprises étrangères, assurent en même temps le développement de leurs pays par une nette amélioration des conditions de vie de leurs populations.

 

Malheureusement, très souvent – pour ne pas dire trop souvent, les choses ne se passent pas comme ça. Certains leaders Africains vendent littéralement leurs compatriotes comme l’ont fait leurs ancêtres du temps de la traite négrière. Sous l’impulsion de la cupidité, ils empochent de gros pots de vin et décrochent des promesses de protection de leurs régimes. En contrepartie, ils ouvrent leurs pays à des multinationales avec des arrangements qui bafouent les intérêts des populations locales. Par ces pactes immoraux, ces leaders bénéficient du soutien indéfectible des pays d’où ces multinationales viennent. Pendant que ces dernières exploitent les ressources minières au détriment des populations locales, les dirigeants encaissent de grosses sommes d’argent au détriment du trésor public, ce qui paralyse les investissements qui devraient contribuer à améliorer les conditions de vies des populations. Par conséquent, les dirigeant vivent une vie d’opulence inouïe tandis que leurs populations sont de plus en plus misérables.

 

Quand leurs agissements illégaux sont contestés par les défenseurs des droits humains, les journalistes ou les opposants politiques, il s’en suit une violation des droits humains de base par les services d’état – arrestations arbitraires, emprisonnements illégaux, harcèlement, promulgation de lois qui limitent les possibilités de contester les actions illégales des pouvoirs publics et assassinats. Tout cela se fait sous l’œil complaisant des puissances rapaces et protectrices. Dans un tel climat, les jeunes qui aspirent à une vie de dignité finissent par se rendre compte qu’ils n’ont pas d’avenir dans leurs pays et préfèrent se faire noyer dans les eaux de la Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe, et se faire traiter de sous-humains s’ils échappent à la mort.

 

Cette situation est très dangereuse car, quand les services de l’état sont ainsi impliqués dans des actes répréhensibles, sous l’injonction de hautes autorités corrompues, une culture d’impunité se développe, le principe de séparation des pouvoirs perd de force et les institutions étatiques deviennent des instruments de répression aux mains d’un pouvoir exécutif tout-puissant. En contribuant à la généralisation d’un climat aussi malsain, les multinationales et les puissances industrielles dont elles sont le visage participent effectivement à la déstabilisation des pays Africains. Curieusement, cela ne les empêche pas de prêcher la démocratie et le respect des droits humains.

 

Cependant, il faut souligner que cette déstabilisation est rendue possible par l’incapacité des dirigeants Africains de négocier des contrats économiques qui font avancer ces multinationales et les pays Africains simultanément, ou d’industrialiser leurs pays. En d’autres termes, c’est avant tout cette faiblesse de leadership qui est la porte d’entrée des influences étrangères néfastes. On peut accuser ces multinationales de profiter, mais si elles profitent, c’est parce que les dirigeants Africains préfèrent profiter avec elles au détriment de l’intérêt général de leurs populations.

 

Le double problème d’influences étrangères et de faiblesse de leadership présente un autre aspect : la mauvaise gouvernance financière (corruption et détournement de fonds) et l’aide au développement.  Depuis des décennies, l’Afrique reçoit une aide massive pour son développement. Malheureusement, très peu de pays Africains ont pu investir cette aide dans de programmes sérieux de développement. Il est vrai que les institutions de Breton Wood peuvent aussi prendre une partie du blâme, mais leurs défaillances conduisent à des catastrophes économiques nationales grâce à l’incompétence des dirigeants Africains. En effet, l’avidité de ces dirigeants, leur manque d’une vision nationale et leur sens de malhonnêteté ont fait que le gros des aides atterrisse dans leurs comptes personnels. Les dettes n’ont pas été payées, et cela a soumis beaucoup de pays Africains a de plus en plus d’influences étrangères. A un certain moment, la planification du développement et son financement ont été déplacés de nos capitales et se font ailleurs. Même aujourd’hui, certaines ONGs sont plus informées des réalités des populations rurales que leurs propres gouvernements – une situation bien dangereuses pour des états qui n’ont pas honte de brandir l’argument de la souveraineté pour des raisons de convenance. La présence d’ONGs est parfois une conséquence de la défaillance des dirigeants.

 

Dans les conditions normales, aucun homme sérieux ne peut permettre qu’un voisin vienne nourrir ses enfants dans sa propre maison, sauf en cas d’une situation d’urgence. Mais, dans certains pays Africains, les dirigeants ne voient aucun problème quand les ONG étrangères font le travail qu’ils devraient faire. Pire encore, certains rançonnent ces ONGs en exigeant des pots de vin pour leur permettre de fonctionner. Si ces problèmes profonds d’un leadership médiocre ne sont pas résolus, il faut s’attendre à davantage d’influences étrangères déstabilisatrices dans nos pays. En promouvant de si grosses bassesses, nous soumettons nos sociétés au besoin d’une dépendance de plus en plus accrue, à de plus en plus d’instabilité et à de plus en plus de désespoir pour nos jeunes. En renforçant notre dépendance, nous renforçons la capacité de nuire des influences étrangères.

 

Si nous voulons que nos jeunes soient fiers de leur vie en Afrique et qu’ils y restent, nous devons leur donner des conditions meilleures de vie. Nous ne pouvons pas résoudre le problème d’influences déstabilisatrices sans avoir résolu les contradictions et les faiblesses internes. Il ne sert à rien d’insulter les Chinois, les Occidentaux ou les Russes. Les interactions économiques sont avant tout des jeux d’intérêts qui se négocient, et les résultats des négociations dépendent des parties engagées et non seulement d’une seule.

 

L’Afrique a besoin d’un leadership visionnaire, moral et vigoureux. Les leaders qui incarnent ce leadership doivent investir dans la jeunesse et en faire le fer de lance du développement au lieu de les sacrifier pour leurs propres fins. La vision, si elle est grandiose et bien articulée, lui permettra de créer de l’espoir au sein des populations, particulièrement la jeunesse. Le leadership visionnaire permettra d’instaurer une culture de bonne gouvernance dans les institutions des états, une étape sine qua non pour que la vision ne soit pas juste un rêve irréalisable, mais pour qu’elle devienne une réalité progressivement. Cette métamorphose sociétale renforcera les espoirs suscités par la vision. La vigueur du leadership lui permettra de faire face aux défis internes et externes – notamment les influences étrangères dangereuses. Si nos jeunes se rendent compte qu’ils ont des leaders qui one une vision qui leur réserve une place d choix, s’ils se rendent compte que leurs leaders gèrent bien les ressources dans le souci de développer les populations, s’ils constatent que leurs leaders défendent l’intérêt général vaillamment défendent, ils auront moins de raisons de risquer leurs vies dans la Méditerranée.

 

C’est vrai que l’Afrique a encaissé un grand retard économique par rapport à l’Occident. Il faudra du temps pour rattraper ce retard. Mais si les libertés et droits humains essentiels sont respectés, si des signes évident de valorisation de l’éducation se manifestent, si des emplois sont massivement créés et équitablement rendus disponibles aux jeunes de ce continent, ils ne peuvent pas avoir immédiatement tout ce qu’ils veulent avoir, mais ils peuvent avoir l’espoir qu’ils l’auront demain et attendre. La balle est donc dans notre camp. Comment pouvons-nous produire ce genre de leaders et leur confier la destinée de nos pays ?

 



[1] http://www.rfi.fr/europe/20170822-esclavages-traites-combattants-liberte-negriere-abolition

[2] Il est à souligner que d’autres ont pris le chemin de l’Orient. Même s’ils sont moins nombreux par rapport à ceux qui ont été emmenés en Amérique, il ne faut quand-même pas laisser dans les oubliettes cette page d’une histoire sombre de l’Afrique dont une partie du monde Arabe est responsable.