Les valeurs et la spiritualité

 

 

 

La droiture élève une nation, mais le péché est une disgrâce et une honte des peuples. Proverbes 14 : 34

 

Parler de valeurs, c’est parler de moralité ; parler de moralité c’est parler de spiritualité. Mais, le débat sur la moralité et la spiritualité au vingt-unième siècle – surtout dans la sphère publique, c’est provoquer une question brûlante : quelle est la référence absolue de laquelle découlent les valeurs morales ? Depuis le Siècle des Lumières, la religion, précisément le Christianisme, a été vigoureusement attaquée et progressivement écartée de la politique à travers le mouvement de la laïcisation de l’état. Tout est parti des efforts de rejet des abus de la religion en politique, des abus principalement conséquents à la subordination de l’état à la religion.  Mais avec la montée en puissance de l’athéisme et de l’humanisme, une autre dimension est entrée dans la danse : le rejet de la moralité découlant de la religion.

 

Le problème se comprend mieux quand on connecte les différemment éléments qui ont caractérisé l’évolution de l’Occident depuis le Siècle des Lumières. A partir de l’idée selon laquelle l’homme est capable de gérer les affaires du monde sans faire recours à Dieu, on a avancé vers la théorie de la non-existence de Dieu. La non-existence de Dieu implique qu’il n’y a pas de vérité absolue qui puisse nous servir de référence morale dans nos choix individuels et collectifs. Ceci a créé un vide moral qui, à son tour, tend à libérer les caprices humains à travers l’abus du principe des droits et des libertés humaines. S’il n’y a pas de vérité absolue, alors chacun façonne sa propre vérité. Progressivement, des pratiques socialement dangereuses peuvent se retrouver sur le terrain du normal.

 

Tout en respectant les penseurs et leurs pensées, je trouve que ce mouvement réforme au moins deux problèmes majeurs. Premièrement, il constitue une forme de rébellion envers Dieu, camouflée sous le manteau de la philosophie. Les abus de la religion n’ont pas été commandités par Dieu et ils ne sont pas le fruit de la piété. Au contraire, ils proviennent d’un fanatisme religieux qui s’inspire d’une compréhension défectueuse du rôle de la religion. Au lieu de rejeter le Christianisme, je crois qu’il est plus sage de faire une analyse de son essence et de son potentiel dans la transformation de nos nations, de retenir ce qui est bon pour la société et de rejeter les abus dont il a été victime.

 

Je perçois la foi Chrétienne comme la foi du changement. C’est tout simplement une nouvelle façon de voir tout et de vivre en conséquence. Les préceptes du Christianisme, si bien intégrés et pratiqués, conduisent au bien-être de l’humanité. La Bible insiste beaucoup plus sur la transformation de la vie du croyant, à partir de ses croyances et valeurs. Ce changement se manifeste ensuite dans les attitudes et les actions.  Déjà, les théologiens spécialistes en éthique affirment que l’amour du prochain constitue la colonne vertébrale de l’éthique Chrétienne. Comment une foi qui est fondée sur l’amour du prochain peut-elle être un problème pour la société ?

 

La Bible enseigne une vision du monde qui est fondée sur la révélation divine ; et cette nouvelle vision du monde a une dimension morale. Ceux qui mettent en pratique les enseignements bibliques s’engagent sur une vie d’une moralité supérieure ; une moralité qui consiste à vivre exactement comme le concepteur de la vie l’avait planifié. Et je comprends mal comment une application fidèle des principes du créateur de la vie peut conduire à des injustices et des cruautés, quand on sait que le plus grand commandement des disciples de Christ est d’aimer les autres comme ils s’aiment eux-mêmes.

 

 

 

En ce qui me concerne, je crois que la moralité découlant d’une spiritualité qui résulte d’une bonne intégration des préceptes bibliques est plus stable que celle qui s’inspire des philosophies purement humaines. Car si nous sommes honnêtes, nous devons reconnaitre que l’homme fait partie du problème humain et ne peut donc pas être la solution ultime à un tel problème. Du fait que le péché n’a pas totalement endommagé le divin dans l’humain, l’homme reste capable de construire de bons principes de la vie, mais tout ce qu’il fait porte aussi les stigmates de l’impact du péché. Sans Dieu, l’homme est condamné à échouer sur les rocs de son humanité.

 

Mais, est-ce dire qu’une nation doit d’abord embrasser le Christianisme pour y avoir un fondement moral solide ? Eh bien, et même si cela peut surprendre, j’ai l’impression que la révélation de Dieu dépasse le cadre des saintes Écritures – même si la Bible reste la révélation   divine par excellence, après l’incarnation de Jésus Christ. Mais quand on analyse les différentes cultures, on trouve qu’il y a des valeurs similaires à ce qu’enseigne la Bible alors que ces peuples ne connaissaient pas la Bible quand ils ont intégré ces valeurs dans leurs cultures. Le sujet est plus vaste que l’espace de cet article.

 

Le fait que certains principes bibliques font partie des cultures où la Bible est inconnue me laisse penser que c’est la conséquence du fait que l’image de Dieu dans l’homme n’a pas été totalement détruite par le péché. Qu’un peuple applique une valeur parce qu’il la tire des saintes écritures ou comme valeur culturelle, les résultats seront les mêmes. La fermeture des prisons en Suède en 2016 est sûrement la conséquence de la réduction du taux de criminalité dans ce pays, même si la Suède n’est pas connue aujourd’hui comme un pays majoritairement Chrétien. C’est sûrement l’effet des valeurs humaines et sociales qui est derrière cette baisse de la criminalité. Mais, l’application du plus grand commandement devrait conduire à une situation similaire. Il est fort probable que la réforme protestante soit partiellement responsable de ce bas taux de criminalité, mais la culture du respect de l’autre et de ses biens est appliquée par beaucoup de Suédois, aujourd’hui, comme une valeur humaine et sociale, et non comme un précepte biblique.

 

Ainsi donc, toutes les cultures ont des restes de la perfection morale qu’avait l’homme avant la chute. Il y a quelque chose de bon dans chaque humain qui existe, quel que soit le mal qu’il a fait ou fait. C’est d’ailleurs pour cette raison que je soutiens l’abolition de la peine de mort. Personne n’est tellement mauvais qu’il est désespérément irréparable. Chaque humain et chaque culture portent les marques de ce qui reste de l’image de Dieu en l’homme. Seulement, chaque culture a aussi ses anti-valeurs, car elle porte les marques de la chute également. Voilà pourquoi, à mon sens, l’homme ne peut pas être la référence absolue de l’éthique. Seule la Bible, la révélation de Dieu aux humains et l’autorité suprême en ce qui concerne la conceptualisation de la moralité. 

 

Face aux propositions de l’humanisme, ma réaction est simple. Je crois que l’homme fait partie du problème, et sa sagesse humaine seule ne suffit pas pour garantir paix et bonheur à l’humanité. La nature pécheresse que chaque homme porte rend toute sagesse humaine indigne d’une confiance aveugle et totale. Je reste convaincu que les Écritures Saintes constituent l’autorité absolue dont nous avons besoin pour savoir nous orienter dans nos choix individuels et collectifs ; à condition qu’elles soient bien interprétées et sagement appliquées pour éviter les abus dont l’histoire regorge. En d’autres termes, en plus des valeurs traditionnelles – qui doivent aussi se mesurer par rapport aux Écritures Saintes, la Bible constitue la source par excellence des valeurs morales dont nous avons besoin pour bâtir une société paisible, stable et prospère.

 

Je sais que ceci provoque au moins quatre questions pertinentes chez le lecteur avisé, surtout ceux qui n’ont jamais pris la Bible comme une source d’une moralité capable d’avoir un impact positif sur les aspects nationaux de notre vie. Je vais brièvement répondre à ces questions.

 

 

 

1.       Est-ce que je prône la théocratie comme mode de gouvernement ? La réponse à cette question est directe : « Non ». Aucun système politique, y compris la théocratie, n’est parfait aussi longtemps que ce sont les humains qui doivent le faire fonctionner. Le problème de l’homme n’est pas le mode de gouvernement, c’est l’homme lui-même. Ce qui compte, ce sont les principes fondamentaux qui sous-tendent les systèmes politiques et la capacité des peuples et de leurs dirigeants de respecter ces principes.

 

Mais, admettons-le, chaque système politique a ses faiblesses ; et certains en ont plus que les autres. La démocratie a ses faiblesses aussi, mais je la trouve meilleure de par la liberté qu’elle donne aux peuples de décider leur propre destinée – si le peuple comprend la lourdeur de ce droit et qu’il sait s’en servir sagement. Si elle est fondée sur de bons principes ; et si ces principes sont intégrés par le peuple, elle peut assurer le bonheur des nations. Le danger de la démocratie est qu’une majorité immorale peut imposer l’immoralité et l’institutionnaliser.

 

 

 

2.       Est-ce que tous les Burundais doivent croire la Bible pour que notre nation soit paisible, stable et prospère ? Non. Cette question confond les rôles de la religion et de l’état. Il appartient à la religion d’encourager la conversion des individus et d’enseigner les préceptes religieux. L’institution de l’état a l’obligation d’organiser le pays quitte à garantir le bien-être à tous ceux qui y habitent, qu’ils soient Chrétiens ou non. Des trois institutions divinement instituées – la famille, l’Église et le gouvernement, chacune a des attributions distinctes. C’est très dangereux de les mélanger. Encore une fois, ce sujet dépasse les limites de cet article ; je compte le développer dans une autre série d’articles.

 

 

 

Cela étant, l’intégration des principes biblique dans notre façon de vivre serait avantageuse. Par exemple, sur le plan social, des principes comme le respect des biens des autres (Tu ne voleras pas), le respect de la vie de l’autre (Tu ne tueras point), la compassion envers les nécessiteux (Tu aimeras ton prochain comme toi-même) sont très importants pour bâtir une société paisible. Prendre ces principes et en faire des valeurs humaines et sociales, c’est bon pour la société. Les pratiquer comme des valeurs Chrétiennes – et donc comme Chrétien, c’est encore mieux. Mais, forcer tous les Burundais à croire la Bible, c’est tomber dans une erreur fatale qui a déjà prouvé sa nocivité : le fondamentalisme religieux.

 

 

 

3.       Est-ce que l’Eglise doit contrôler l’état pour que notre pays puisse être paisible, stable et prospère ? Non. Cela n’est ni nécessaire ni salutaire. Au contraire, le contrôle de l’état par l’Eglise conduira à des abus graves qui terniront l’image de Dieu aux yeux des non-Chrétiens. Le rôle de la religion n’est pas de contrôler l’état, mais d’assurer l’éducation spirituelle des gens ; avec des répercussions sur leur moralité. En aidant les fidèles à intégrer les principes moraux qui découlent de leur foi, l’Eglise rend un service à l’état. Si tous les Chrétiens ne mentaient pas, ne volaient pas et ne tuaient pas, on aurait moins de problèmes déjà. Quand la religion cherche à contrôler l’état, elle affirme qu’elle a échoué sa mission de transformer les vies et qu’elle veut les transformer par la force que procure le pouvoir politique. Dieu n’a pas donné à l’Eglise le rôle d’imposer Son Royaume sur le monde, mais de prêcher l’évangile et d’éduquer les croyants pour qu’ils deviennent de bons disciples de Jésus Christ.

 

 

 

4.       Est-ce que les votes doivent suivre la ligne religieuse ?  Ceci reviendrait à vouloir soumette l’état à l’Eglise, la politique à la théologie. A part que cela constitue une erreur théologique, c’est aussi un danger dans un contexte de pluralisme politique et religieux. Traditionnellement, au Burundi, la mobilisation politique se fondait beaucoup plus sur l’ethnisme et le régionalisme. A cela nous sommes en train d’ajouter la religion comme outil de mobilisation politique. Cette pratique réduit les fonctions politiques à une forme de mission « tribaliste », au profit prioritaire des congénères de la foi. Elle encourage le clientélisme et la pratique de l’exclusion dans l’exercice des fonctions publiques ; et divise le pays en factions hostiles, le prédisposant ainsi à des heurts violents entre ces groupes. Un leader éclairé, respectueux de son peuple et capable de l’aider à avancer vers la réalisation de sa destinée, voilà ce qu’il nous faut. Rien ne dit qu’un tel leader doit être de la religion du votant. La religion n’est pas un bon critère pour bien voter. Le caractère du candidat, sa vision des choses et ses compétences ; voilà les choses qui comptent vraiment.

 

Prôner les valeurs bibliques dans l’édification d’une nation paisible, stable et prospère n’implique donc pas l’amalgame entre la religion et l’état. Plutôt, c’est une façon de mettre la spiritualité au service de la société, et l’éthique Chrétienne au service de la politique. Jésus n’a-t-il pas dit que ses disciples sont le sel et la lumière de la société (Mathieu 5 : 13-16). En fait, selon cette affirmation de Jésus, le monde ne peut pas rester comme il est s’il y a des disciples en son sein ; de même que le goût de la nourriture ne peut pas ne pas changer si on y met du sel.

 

Être le sel et la lumière, c’est accomplir les fonctions de préservation de la saveur de la vie dans la société en arrêtant le processus de décomposition morale. Pour jouer ce rôle, il faut absolument vivre une vie qui incarne les valeurs qui découlent des préceptes bibliques. C’est vivre d’une façon qui freine l’avancée de l’immoralité et qui rend la vie un peu plus agréable là où on est. J’ai entendu parler d’un homme d’affaire qui, quand il veut recruter un employé, recherche toujours des Chrétiens à cause de leur honnêteté ; alors que lui n’est pas Chrétien. Évidemment, ceci ne veut pas dire que tous les Chrétiens sont honnêtes – mais ils devraient tous l’être ! Dans tous les cas, cet homme a été en contact des vies réellement transformées par l’évangile, des lampes dans une chambre obscure.

 

Ce que je vois comme la meilleure voie, c’est une spiritualité qui place la transformation de l’individu au centre de son essence et qui veut remplacer les vices humains par des valeurs divinement inspirées. En tant que citoyen d’un pays victime d’une profonde crise de valeurs, je dirais qu’à ce niveau, ce qui compte n’est pas la religion, mais son fruit. Biologiquement, nous n’avons pas besoin de nous intéresser à l’arbre qui a produit la mangue que nous achetons au marché pour pouvoir la déguster avec plaisir. Nous avons juste besoin d’une mangue délicieuse.

 

De même, sociologiquement et politiquement, nous n’avons pas besoin d’imposer telle ou telle religion au peuple ; nous avons juste besoin d’une population qui, par les valeurs qu’elle a apprises, est capable de vivre ensemble harmonieusement et de travailler pour son développement. Si, par honnêteté, les citoyens payent les impôts fidèlement, qu’ils soient Chrétiens ou non, cela aura un impact positif sur les recettes publiques. Cependant, l’idéal serait que les gens pratiquent les valeurs, non pas comme juste des valeurs morales, mais comme une manière de vivre conséquente à leur spiritualité – et c’est cela le travail de la religion. Les valeurs sont de loin mieux intégrées dans la vie d’un peuple quand elles reflètent la piété de ce peuple.

 

En guise de conclusion, comme le dit Proverbes 14 : 34, la droiture élève une nation, mais le péché est une disgrâce et une honte des peuples. Ce que nous sommes comme peuple, ce que nous valorisons et ce qui compte le plus pour nous, les choses auxquelles nous attachons plus de valeur et d’importance déterminent la qualité de notre vie. La droiture, le fait de faire ce qui est juste, est la seule source de bonnes pratiques susceptibles de nous donner une vie de paix, de stabilité et de prospérité, comme peuple.