Derrière nos luttes et nos difficultés à vivre harmonieusement, se cache un problème complexe d’identité. Nous nous définissons par rapport à l’autre, aux autres ; et cette double perception détermine la qualité des relations que nous cultivons avec lui / elle (eux). Nos attitudes envers les autres ainsi que ce que nous leur faisons découlent de notre perception de nous-même et d’eux. Mais comment est-ce que cela se passe ?

 

Notre identité se développe et se complique dans le temps, à partir du sentiment d’appartenance au plus petit groupe vers le plus grand. Quand cette progression réussit, les premières couches de notre complexe identité se subordonnent à celles qui se bâtissent plus tard dans la vie. Si les premières couches prennent l’ascendant sur les dernières, nous devenons des êtres dangereux pour la société. Les sociétés violentes sont victimes de cette malformation identitaire, comme nous allons le démontrer.

 

Pour que la vie puisse avoir un sens, nous avons besoin d’une identité, d’un sens d’appartenance. Mais, plus nous grandissons, plus cette identité se complique, acquérant de nouvelles couches identitaires avec le temps. Au départ, c’est la famille restreinte qui façonne notre identité – fils / fille de A et B, sœur / sœur de C et D. Plus tard, la couche clanique s’ajoute, puis vient celle de la tribu / ethnie. Après, nous prenons conscience de notre identité liée à la géographie locale (notre commune, province ou région d’origine). Ensuite, vient la partie de notre identité qui découle des groupes qui transcendent la géographie : l’identité religieuse, l’identité professionnelle, etc. Et puis, c’est notre conscience d’appartenir à un peuple qui s’ajoute, avant de comprendre que nous appartenons à une race humaine. Toutes ces dimensions (de la famille nucléaire à l’humanité) font partie de ce qui nous fait. L’ordre importe peu, ce qui compte, c’est la progression d’une identité qui se fonde à partir d’une relation avec un groupe restreint vers une complexité identitaire qui est façonnée par l’appartenance à des groupes qui sont de plus en plus importants en effectifs.

 

D’une part, ce processus constitue une progressive découverte des différents groupes auxquels nous appartenons. Ce sentiment d’une multiple appartenance nous donne un sens d’identité et de sécurité. Chaque groupe constitue une plateforme de gestion des différents défis de la vie. Par conséquent, l’appartenance à plusieurs groupes nous permet de naviguer dans les eaux troubles de la vie avec plus ou moins d’assurance. Elle contribue au développement d’un sens d’intégration et d’acceptabilité. D’autre part, ce processus constitue aussi une progressive découverte de l’autre – celui qui n’est pas comme moi par le fait qu’il appartient à un groupe autre que le mien ; ou à des groupes autres que les miens. Dans ce processus, la découverte va souvent du plus petit groupe au plus grand. La découverte de l’autre devrait conduire à une compréhension plus mûre de la vie dans un contexte de diversité, par le démantèlement progressif de notre étroitesse d’esprit et de nos préjugés. Elle peut aussi être une source de problème si elle s’accompagne par une diabolisation morale globalisante de l’autre (individu ou groupe). En effet, cette diabolisation globalisante crée un arsenal de préjugés qui nous prédisposent à des attitudes et des actions hostiles envers certains individus et / ou groupes.

 

C’est ici qu’intervient un autre facteur déterminant : le processus de maturation humaine. Celui-ci n’est que le processus de croissance de notre sens d’humanité, notre capacité de transcender les différences et d’interagir harmonieusement avec des gens et des groupes différents sans heurts. Si ce processus ne réussit pas, l’autre (individu ou groupe) est perçu comme suspect au mieux et dangereux au pire. L’individu se cramponne sur ses premières couches identitaires (familles, clan, tribu / ethnie) au détriment des couches tardives (peuple, humanité). Il sent de l’insécurité en présence de l’autre ; il n’est pas assez mûr pour être confortable dans la diversité. Cela conduit à une attitude de méfiance, de suspicion et de peur – une attitude néfaste à l’harmonie et à la justice sociales.  

 

Dans les conditions normales, lorsqu’une couche s’ajoute sur notre structure identitaire, la maturation humaine affaiblit l’emprise des premières couches pour nous permettre d’embrasser les nouvelles sans nous détacher des anciennes. Mais, cela dépend en grande partie de l’éducation que nous avons reçues. En nous répétant que les autres (ceux qui sont issus d’autres groupes – familles, ethnies, tributs, peuples, etc.) sont dangereux, nos éducateurs nous rendent un très mauvais service. Ils créent en nous la peur et la méfiance envers ces gens. Tout ce qu’ils font ou disent est alors interprété à travers ces sentiments négatifs. Nous avons alors tendance à les éviter. Et si nous sommes obligés de vivre en contact avec eux, nous avançons avec beaucoup de prudence et de peur, prêts à nous défendre à la moindre attaque, ou alors à faire le premier coup. Malheureusement, très souvent, cet état de guerre est un monde qui n’existe que dans nos pensées. C’est l’expression d’une éducation qui a mal tourné, d’une identité qui a connu une grave formation.

 

L’histoire politique de notre peuple a largement contribué à cette formation identitaire chez beaucoup de nos compatriotes. Par la propagation des préjugés ethniques, nous sommes parvenus à tordre l’identité de pas mal de Burundais qui sont aujourd’hui victimes d’un sentiment de peut et de méfiance injustifiée. Le même phénomène a aussi affecté la couche identitaire liée à la géographie locale, renforcée par des politiques discriminatoires. En même temps, l’appartenance politique a été souvent utilisée pour créer et renforcer des réflexes de haine et de méfiance. Tout ceci a dangereusement compliqué notre capacité d’interagir harmonieusement, comme peuple, conduisant à des « guerres froides » ou des conflits ouverts entre les différents groupes (ou certaines personnes des différents groupes).

 

Et comme si tout ce gâchis identitaire ne suffisait pas, des fois, des actes de cruautés perpétrés contre des gens totalement innocents, par le simple fait qu’ils étaient issus d’un autre groupe ont renforcé ce sentiment et laissé des blessures émotionnelles profondes, ce qui ne fait que compliquer davantage la malformation identitaire et hypothéquer notre capacité de vivre ensemble harmonieusement. Les victimes innocentes de ces actes de violence ont souffert à cause de la diabolisation morale globalisante qui prend les membres d’un groupe donné comme une masse homogène. La faute d’un individu entraine la condamnation (et la punition) pour tout le groupe, alors que la majorité n’a rien à avoir avec ce qu’a fait l’individu fautif.

 

Aujourd’hui, le même phénomène continue, depuis que la violence s’est invité dans la crise que nous traversons. Il y a des gens qui souffrent injustement et qui développent le sentiment d’appartenir au « mauvais » groupe. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les conséquences ne sont pas difficiles à prédire.

 

Cependant, nous ne sommes pas obligés de continuer à fouler les mêmes chemins qui nous ont fait souffrir dans le passé, nous pouvons rectifier le tir et nous assurer un meilleur avenir. D’abord, la solution passe absolument par des leaders qui ont la capacité de nous aider à corriger nos malformations identitaires enfin que nous puissions vivre avec l’autre sans peur ni méfiance. Ces leaders doivent eux-mêmes exempts de malformations identitaires autant que possible car, on dirige selon ce qu’on est. Ensuite, nous avons besoin d’une vaste campagne de dédramatisation pour déraciner les mauvaises graines semées dans nos vies par des décennies d’injustices. Cette dimension a été négligée, mais je parie que c’est une phase essentielle si nous voulons avancer. Il ne sert à rien de couvrir les blessures par une foule d’activités et un vacarme politique. Notre fragilité émotionnelle, issues des identités tordues et des blessures accumulées, constitue une bombe à retardement qui ne manque jamais de se faire entendre si elle est négligée. En attendant, chacun peut revoir son parcours, déceler les anomalies, et chercher la solution sur son propre compte. Il en va de notre bonheur individuel et collectif.

 

Le jour où l’autre sera perçu comme un autre élément important sur le grand chantier d’édification de notre nation et non comme une menace, le jour où nous saurons capitaliser les compétences de l’autre indépendamment de son arrière-plan, le jour où la différence ne sera plus une raison pour haïr, discriminer et infliger la douleur ; mais une raison de célébration de la diversité, alors nous aurons la paix. Mais ce jour ne nous tombera pas dessus par accident, sa venue sera le fruit d’une œuvre de grande envergure pour assainir nos cœurs, il sera le fruit d’un effort moral et humain qui nous a manqué jusqu’ici.