UNE UNITE VERBALE

 

En ce début du mois de Février, le Burundi s’apprête à commémorer de la charte de l’Unité Nationale votée par referendum en 1992, dans des festivités nationales.  Seulement, cette unité que nous commémorons chaque année ne semble pas concorder avec les réalités du quotidien du peuple ; ce qui remet en question la raison d’être de cette célébration en pompe. Dans cet article, nous faisons une analyse à visage découvert de cette unité tant chantée dans les célébrations mais si peu vécue dans la réalité politique du pays.

 

Le contexte historique de la charte de l’unité révèle une double réalité à la fois encourageante et décevante. D’une part, la mise en place de la commission qui étudia le problème de l’unité, par l’ancien Président Pierre Buyoya, en 1987 était un signe d’un changement politique significatif. Il est vrai que le président d’alors venait de faire face à une situation embarrassante : les massacres de Ntega-Marangara; mais il est peu probable que son prédécesseur aurait fait la même chose, avec sa politique du silence sur les divisions ethniques.  On peut donc dire que le Président Buyoya a fait preuve d’une souplesse d’esprit et d’une perspicacité politique supérieure à celle du Président Jean Baptiste Bagaza. En outre, la composition de son gouvernement révélait une petite ouverture ethnique qui se détachait de la politique exclusiviste de la décennie précédente. Evidemment, cela n’était qu’une petite ouverture eu égard à la composition de l’armée et aux autres institutions du pays, mais c’était un bon début quand-même.

 

D’autre part, il n’est pas insensé de se demander si le Président Buyoya n’a pas été forcé par les circonstances suite aux pressions provoquées par la couverture médiatique internationale des massacres de Ntega-Marangara. Ceci est d’autant plus  probable que son gouvernement avait refusé une enquête internationale sur ce qui s’était passé, ce qui laisse entendre qu’il y avait probablement un linge sale que le gouvernement voulait absolument garder dans l’ombre. La commission aurait donc été une manœuvre dont l’objectif serait de calmer la communauté internationale. En plus de cela, les discussions qui ont été faites n’ont pas tenu compte de certaines  injustices qu’une partie de la population vivait depuis plus de dix ans. Certains avaient perdu des membres de leurs familles et de leurs biens sans aucune explication et avaient été forcés à se taire. En outre, des centaines de milliers de Burundais vivaient toujours en exil. La commission n’a pas osé amener ces questions troublantes sur la table, et il est difficile d’imaginer de quelle paix on voulait parler aussi longtemps que ces questions n’étaient pas traitées honnêtement.

 

Pire encoure, on demandait le vote à un peuple dont une bonne partie ne pouvait pas librement exprimer ce qu’elle pensait. Avec le régime Bagaza, le Burundi était géré comme un grand camp militaire où la parole du chef ne pouvait pas être remise en question. Par exemple, le calvaire de l’Eglise Catholique qui essaya de faire entendre sa désapprobation et l’exil des citoyens qui dénonçaient les abus du pouvoir étaient des signes qui ne trompaient pas. Avec un peuple qui avait appris à acclamer tout ce que le gouvernement faisait et disait, il va sans dire que le vote de la charte de l’unité n’était vraiment pas une expression des convictions du peuple. Les crises meurtrières qui secouèrent le pays à partir de 1993 montrent bien que le vote n’était que cosmétique.

 

L’Accord d’Arusha était censé résoudre le problème de division à travers la réconciliation, mais cette réconciliation reste sur papier, sauf dans certaines communautés rurales réconciliées grâce au travail des organisations qui s’y impliquent.  Mais, en général, le principe de l’unité verbale (dans les discours, dans les célébrations mais pas dans les faits), reste le fond de notre politique. D’une part, des pratiques qui divisent le peuple continuent : les partis politiques qui se divisent avec la contribution de la main maladroitement cachée de l’exécutif, la politisation des recrutements; la radicalisation délibéré des jeunes affiliés des partis politiques et la subordination de la réconciliation par la CVR aux intérêts politiques, etc. Tout ceci  met à mal l’unité du peuple.

 

Avec ces réalités troublantes, la célébration de la charte de l’unité continue dans la tradition du cosmétique et des valeurs verbales. L’unité n’est ni une décision politique ni une célébration, elle est un état d’harmonie sociale produit par une culture de la vérité et d’une confiance développée au fil du temps par des actes concrets de gentillesse et de bonté. L’unité résulte beaucoup de ce qu’on fait plus que ce qu’on dit car elle implique la crédibilité. Je comprends mal comment le peuple Burundi peut être unis quand sa classe politique est divisée en deux camps farouchement opposés et quand même le processus de réconciliation est devenu le cadet des intérêts politiques. Il est inconcevable de penser qu’on peut vivre dans l’unité comme peuple quand certains citoyens ne peuvent pas jouir de leurs droits sur base de leurs positions politiques.

 

Et aussi longtemps que les choses sont ainsi, je pense que le 5 Février est une autre occasion de gaspiller le peu de ressources dont dispose le pays pour faire des célébrations qui n’ont pas de signification. En vérité, la célébration de l’unité devrait se faire dans les communautés où les citoyens anciennement divisés ont pu se réconcilier. C’est elles qui ont quelque chose à célébrer. A cause du manque de volonté politique d’unir le peuple, nous célébrons une chose qui n’existe pas au niveau de la politique générale. Au lieu de nous retrouver sur les stades à nous tenir les mains alors que nos cœurs sont séparés par notre égoïsme, nous devrions plutôt nous retrouver à l’université du Burundi pour résoudre le problème qui divise les étudiants, nous devrions nous retrouver au camp des déplacés de Ruhororo pour trouver une solution durable au problème de ces déplacés ; nous devrions investir dans le développement d’une culture de respect mutuel au sein des jeunes affiliés à nos partis politiques; et nous devrions avoir le courage de mettre en place une CVR qui va vraiment exposer la vérité. Se ces choses ne sont pas faites, la célébration de l’unité dans des festivités nationales reste toujours un coup d’hypocrisie.

 

Le Burundi a vu trop d’hypocrisie, il n’a pas besoin de célébrations d’une unité fictive. Il a besoin de leaders qui font ce qui est approprié pour que l’unité devienne une réalité concrète. Les divisions au sein des partis politiques, le gouffre entre le pouvoir et l’opposition, la question des déplacés internes qui n’ont toujours pas retourné chez eux, le travail délicat de la CNTB, la mise en place de la CVR, etc. sont les sujets qui devraient capter l’attention des dirigeants au lieu d’une célébration qui se fait au lendemain d’une manifestation dangereuse de la fissure politique, même au sein des deux principaux partis qui partagent le pouvoir (le CNDD-FDD et l’UPRONA).