Quelle démocratie?

 

Depuis la chute du bloc soviétique et le début de l’accélération de la démocratisation du monde vers le début des années 90, deux grandes tendances ont émergé : la démocratie libérale et la démocratie dite dirigée. D’une certaine manière, les deux types de démocratie sont l’incarnation des divergences entre le bloc Est et le bloc Ouest sur le leadership politique. Au moment où la démocratie libérale découle du rejet de l’absolutisme par les penseurs du Siècle des Lumières, la démocratie dirigée est issue de la dissolution du communisme dans les eaux des idéaux démocratiques et des principes capitalistes. Par conséquent, les Etats Unis d’Amérique et l’Union Européenne sont les porte-étendards de la démocratie libérale, et la Russie et la Chine sont les défenseurs de la démocratie dirigée. Mais, au-delà des mots, que signifient ces deux concepts concrètement ?

 

Je voudrais d’abord aller un peu plus loin et relever la différence philosophique fondamentale entre les deux versions de la démocratie. D’une part, la démocratie libérale se fonde sur la centralité de l’être humain dans les affaires de la communauté (nation, humanité, etc.), ses droits et libertés ; et la nécessité de le protéger contre les intrusions nocives d’un gouvernement aux pouvoirs excessifs. Cette peur a été exprimée par Thomas Jefferson plus que tout autre penseur de son époque lors des échanges politico-philosophiques qui ont engendré la révolution Américaine. Il avait une peur aigüe d’un gouvernement assez puissant pour pouvoir voler les droits et libertés des citoyens. C’est cette peur qui a inspiré, à travers la plume de Montesquieu, le principe démocratique de la séparation des pouvoirs. La complexité du système politique Américain est en grande partie fondée sur cette peur. La démocratie libérale continue cette tradition et insiste sur la protection des libertés et des droits de l’homme. Mais, cela n’est pas tout. A l’origine de tout ça se trouve la conception humaniste de l’homme, une conception qui met l’homme au centre de l’univers.

 

Selon cette vision des choses, l’homme est plus important que son gouvernement. Le gouvernement sert l’homme et non l’inverse. Le citoyen équipe son gouvernement (principalement par les taxes et les impôts) et participe à sa mise en place (par les élections) enfin que celui-ci le serve. Par implication, le gouvernement doit respecter certains droits inaliénables des citoyens puisque le citoyen est le maître du gouvernement et non l’inverse. Ces droits et libertés ne sont pas négociables, ils ne dépendent pas de la volonté du gouvernement, ils sont protégés par la constitution et d’autres textes de loi que les dirigeants sont tenus de respecter scrupuleusement. La conséquence de cette approche sur le plan politique, c’est que le pouvoir du gouvernement doit être équilibré pour éviter la restriction injuste et / ou illégale des droits des citoyens ; le principe étant qu’il faut mieux avoir un gouvernement faible avec un peuple libre plutôt qu’un gouvernement fort et un peuple opprimé, réduit en esclavage. A travers les organisations de la société civile et les media privés, le citoyen s’assure, au jour le jour, que le gouvernement respecte ces droits et libertés. Par les mêmes canaux et d’autres qui lui offrent la loi, il rappelle le gouvernement à l’ordre quand celui-ci s’écarte de la bonne voie ; ce qui stabilise l’équilibre des pouvoirs.

 

En ce qui concerne la démocratie dite dirigée (un terme prisé par Vladmir Putin, le Président en exercice de la Russie), c’est un mélange bizarre d’un semblant de démocratie libérale (verbale) et de dictature (pratique)– ce que certains appellent la democrature. On organise des élections, mais leurs résultats sont soit déterminés d’avance ou alors les elections se déroulent sans une véritable opposition. Par conséquent, l’alternance au pouvoir n’existe pas. On permet l’existence des partis d’opposition, mais on les met les bâtons dans les roues pour s’assurer que l’alternance se fera toujours au sein du parti au pouvoir. L’ancien Président Nyerere de la Tanzanie parlait d’un parti dominant pour signifier la même chose. Le pouvoir contrôle la circulation de l’information par le musèlement des media et la persécution (emprisonnement, assassinats, etc.) des journalistes, fermeture des media, etc. La liberté des citoyens est sacrifiée pour préserver les intérêts des gouvernants. Les pays qui ont choisi ce modèle ont toujours des démêlés avec Human Rights Watch et Reports sans Frontières et d’autres organisations qui défendent les droits de l’homme. Leur cohabitation avec la Cours Pénale Internationale est aussi tumultueuse souvent.

 

A mon sens, cette façon de gouverner est inspirée, partiellement au moins, par la philosophie communiste. En effet, les pratiques des gouvernements communistes montrent que l’homme est perçu comme un élément insignifiant face à la volonté de son gouvernement. Il peut être sacrifié pour faire avancer les objectifs de son gouvernement. Quelques exemples frappants ! Lénine disait que celui qui tue une personne est un criminel ; mais que celui qui massacre des milliers est un héro. Selon les historiens Jung Chang et Jon Halliday, Mao Tse Tung a été responsable de la mort de plus de 70 millions de Chinois[1] pour avancer son agenda communiste. Sous les gouvernements communistes en Russie, le gouvernement enlevait les enfants des Chrétiens pour que ceux-ci ne leur enseignent pas l’existence de Dieu. Le gouvernement leur faisait du lavage de cerveau pour en faire des athées par la force des moyens de l’état ; eux-mêmes dont ces gouvernements avaient été dotés par le peuple.  

 

Selon la conception communiste du gouvernement et du citoyen, le plus grand crime qu’un citoyen puisse commettre, c’est de remettre en question l’agenda du gouvernement ou de ne pas marcher dans la même direction que le gouvernement. Dire « je ne suis pas d’accord avec ça » peut être perçu comme un crime passible d’une peine de mort ! C’est ce qui expliquer la sanglante persécution des Chrétiens par pratiquement tous les gouvernements communistes, exceptés ceux des Eglises qui acceptent de prêcher ce que le gouvernement leur dicte. En effet,  croire que Dieu existe constitue une opposition directe à l’esprit athéiste qui est derrière le sacrifice de la masse pour préserver les intérêts de la classe dirigeante. Car, si l’homme a un créateur, alors cela lui confère une valeur intrinsèque à respecter et protéger, ce qui ressemble à la perception humaniste, même si les raisons de ce respect et de cette protection sont différentes dans les deux cas. Mais si l’homme n’est qu’un être accidentel, alors on peut disposer de lui comme on veut. Pour ajouter une autre dimension, la perception de l’homme comme créature de Dieu lui confère une dignité naturelle et une valeur éternelle (l’âme est immortelle). En principe, les gouvernements majoritairement faits de croyants devraient respecter les droits de l’homme plus que les gouvernements humanistes. Le sacrifice des vies pour des fins politiques par les gouvernements sont une négation de la foi Chrétienne.

 

Un autre élément qui caractérise les démocraties dirigées, c’est la volonté des gouvernements de contrôler les gens. Sous de tels régimes, les droits et les libertés du citoyen ne sont pas protégés par une constitution stable qui limite les ingérences de l’exécutif. Au contraire, le degré de jouissance des droits et libertés dépend de la volonté du pouvoir exécutif. Il peut changer la constitution, imposer des restrictions aux libertés individuelles sans une raison valable, contrôler la circulation de l’information pour maintenir le peuple dans l’ignorance des vrais enjeux en cours, etc. A y voir de près, dans la  démocratie dirigée, ceux qui ont au pouvoir ne peuvent pas accepter de perdre le pouvoir. Pour eux, le pouvoir doit rester dans leurs mains à tout prix – y compris la guerre, les massacres des citoyens, la misère du peuple, l’injustice, etc. Au lieu de perdre le pouvoir, ils préfèrent changer les lois en leur faveur, truquer les élections ou déclencher une campagne de persécution des opposants, restreindre le droit à l’information, etc. Le pouvoir est plus important que le peuple, le gouvernement est plus important que le citoyen. C’est exactement l’inverse de la perception qui sous-tend le principe de la démocratie libérale. Au-delà des confrontations diplomatiques et militaires entre les deux blocs, il y a avant tout une confrontation idéologique et philosophique. C’est sur ce plan que la vraie guerre se livre.  

 

Au niveau économique, la démocratie libérale se manifeste par l’économie de marché ; un principe qui se fonde sur la liberté d’initier les activités économiques, la compétition libre et la limitation de l’intervention des pouvoirs politiques dans la régulation de l’activité économique. Cela encourage l’esprit d’initiative et la créativité ; et a le potentiel de conduire à une production massive des richesses. Quant à la démocratie dirigée, elle s’appuie sur le contrôle de l’économie par les pouvoirs politiques. Les grandes sociétés commerciales sont soient entre les mains ou alors contrôlées directement par les ténors du parti au pouvoir. Car, dans une démocratie dirigée, le parti au pouvoir et le pouvoir sont confondus ; et l’économie est une chasse gardée des dignitaires.

 

Parlons maintenant des faiblesses (en plus de celles que j’ai déjà mentionnées) de ceux deux sortes démocratie. La démocratie libérale peut affaiblir l’autorité publique et encourager l’anarchie. Elle peut dangereusement limiter la marge de manœuvre des dirigeants. Les pleurs et l’impuissance du Président Obama face aux massacres conséquents au droit de porter les armes, un droit protégé par la loi Américaine et par un puissant réseau de lobbying, en est une démonstration. En outre, en insistant trop sur les droits et les libertés de l’homme, la démocratie libérale peut engendrer la légalisation des caprices humaines et de l’immoralité ; et compromettre gravement les bonnes mœurs. C’est pour cette raison que plus un régime est libéral, plus facilement la légalisation des pratiques moralement douteuses comme l’homosexualité et l’avortement passe. Sur le plan économique, la démocratie libérale peut facilement favoriser l’exploitation des pauvres (ceux qui ne détiennent pas les moyens de production) par les riches (ceux qui ont les moyens de production. C’est le vieil (et vrai) argument des communistes contre le capitalisme. Sans une régulation qui limite les excès d’un capitalisme pur et sauvage, il est possible qu’une partie de la population se retrouve réduite en esclavage par les sociétés commerciales puissantes. Celles-ci peuvent même prendre le gouvernement en otage et faire pencher la politique en leur faveur.

 

La démocratie dirigée a aussi ses faiblesses. Premièrement, elle cherche le bien-être du peuple en sacrifiant les droits individuels. Or, ce sont les individus qui font les peuples. Prétendre rechercher le bien-être du peuple tout en refusant la liberté des membres de ce peuple, c’est chercher une chose et son contraire. L’homme est un être qui a besoin d’un degré satisfaisant de liberté pour s’épanouir. Il ne peut pas être heureux dans une cage, c’est contre sa nature. Certes ses libertés doivent être limitées pour éviter le désordre, mais la démocratie dirigée impose trop de limites et porte atteinte ainsi à l’épanouissement et au bonheur de l’homme. Deuxièmement, même si le gouvernement et le citoyen ont besoin l’un de l’autre, le gouvernement a plus besoin du citoyen que l’inverse. Un peuple peut exister sans gouvernement, mais aucun gouvernement ne peut exister sans peuple. Par ailleurs, l’homme a précédé le gouvernement. C’est un peu comme le diplôme de doctorat et le docteur. Avant que le premier diplôme doctoral ne soit délivré, on a dû avoir un docteur. C’est pourquoi la connaissance est plus importante que le papier qui l’incarne. Philosophiquement, la démocratie dirigée inverse les priorités.

 

Au niveau économique, le contrôle de l’économie par le pouvoir politique est aussi potentiellement problématique. Cela peut inhiber la créativité,  promouvoir le népotisme, le favoritisme et la corruption dans le système économique ; et conduire à de graves injustices économiques et politiques. Il devient plus facile de prospérer dans le business pour une personne politiquement influente ou bien connectée dans les cercles politiques. En outre, cela peut faire une grave entorse au principe de l’état de droit, un principe précieux pour l’ordre et la justice dans la société. Avec le contrôle de l’économie par le pouvoir, l’octroie des marchés publics suit l’affiliation politique, les exonérations légales et illégales peuvent se distribuer sur base d’affinités politiques, les acteurs économiques qui ne financent pas le parti au pouvoir (en plus des contributions légales à l’état) courent le risque de se faire couler, et la concurrence loyale devient quasiment impossible. En effet, il est impossible d’avoir le pouvoir de décider sur la façon dont les activités économiques se font dans le pays et ne pas en profiter quand on est en même temps acteur économique.

 

En observant ce qui se passe en Afrique, je trouve une grande tendance vers la démocratie dirigée, à l’exception de quelques pays qui avancent vers la démocratie libérale d’une façon claire et constante. Pour une bonne partie du continent Africain, nous avons un langage de la démocratie libérale (à cause de l’influence forte de l’Occident sur nos pays au moyen des conventions ratifiées par les pays Africains, les exigences liées à la coopération bilatérales et multilatérale, le renforcement des capacités des medias privés et des organisations de la société civile, etc.), mais dans la pratique, c’est beaucoup plus la démocratie dirigée qui est exercé. C’est dire que nous avons un monstre qui combine les deux courants démocratiques, ce qui est un peu curieux.

 

Au départ, la démocratisation avait l’agenda libéral (après tout, c’est venu de l’Occident). Mais, avec le temps, quelque chose semble ne pas marcher comme prévu. Petit à petit, la démocratie ne signifie plus la même chose pour tout le monde. Ce paradoxe est personnifié par l’expérience qu’a connue le Burundi en 2015. Au moment où les opposants au pouvoir célébraient le coup d’état manqué (avant son échec) du 13 Mai 2015 comme une réussite de la démocratie sur la dictature (entendez par là  violation de la constitution et des Accords d’Arusha), le pouvoir célèbre l’échec de ce coup d’état comme le triomphe de la démocratie. C’est comme si on avait deux démocraties !

 

En ce qui concerne l’Afrique donc, le vieux vin de la dictature a été mélangé avec le nouveau vin de la démocratie. Une erreur monumentale a été commise : les acteurs de la démocratisation n’ont pas d’abord débrayé le terrain avant de bâtir la maison. Ils ont juste ajouté une autre couche sur ce qui existait et se sont vite écrié : « mission accomplie ». C’est une erreur stratégique que les Occidentaux commettent souvent : ils aiment apporter de nouvelles manières de voir les choses et les appliquer rapidement, sans aucune réflexion, sans aucune transition, sans aucune adaptation. Quelque part, je semble percevoir une perception erronée qu’ont les Occidentaux des autres peuples. C’est comme s’ils croyaient que les autres peuples n’ont aucune philosophie politique, aucune cosmologie propre a eux ; et qu’il suffit donc de leur dire ce qu’il faut faire pour transformer leurs sociétés.

 

Avec cette approche, on finit par créer un nouveau modèle différent de l’ancien et du nouveau. Les attitudes dictatoriales des régimes d’avant la démocratisation n’ont pas disparu. Encouragées par la montée en puissance de la Chine et de la Russie ; et l’approche beaucoup plus « amicale » de la diplomatie de ces deux puissances, elles ont fait basculer la courbe vers la démocratie dirigée. Je tiens à souligner que, selon mes analyses et dans la plupart des cas, cette amitié n’indique nécessairement pas une convergence philosophique, mais une coïncidence opportuniste qui concerne la manière de gouverner sans toucher le « pourquoi gouverner comme ça ». Mais, dans tous les cas, ceci a des implications pratiques : le trucage des élections pour ne pas perdre le pouvoir, la révision tendancieuse des constitutions, les conflits postélectoraux provoqués par le refus de perdre le pouvoir, la politisation des institutions de défense et de sécurité, la création des milices et la prolifération des crimes d’état.

 

Je ne saurai conclure cette réflexion sans donner mon point de vue sur le meilleur choix pour l’Afrique en général, et le Burundi en particulier. Pour moi, le choix que nous faisons est secondaire. Ce qui compte le plus, c’est l’objectif que nous avons, c’est la raison qui nous fait faire ce choix. Par ailleurs, rien ne dit qu’il n’existe que les deux choix. Nous ne pouvons pas faire le bon choix si nous ne comprenons pas ce que nous voulons. Agir ainsi, c’est comme un jeune homme qui demanderait la main d’une jeune fille sans avoir défini le genre de famille qu’il veut fonder. C’est de la folie !  Nous avons besoin d’avoir une idée claire de ce que nous voulons devenir (notre vision), avant de pouvoir opérer un choix judicieux. Notre vision de l’avenir est la boussole dont nous avons besoin pour opérer un bon choix et vaincre ainsi la confusion dans laquelle nous sommes entraînés par les offres contradictoires que nous offre le monde.

 

Le grand problème que nous avons ici, c’est qu’à mon sens, nous n’avons pas encore une idée partagée de ce que nous voulons devenir comme peuple[2]. Curieusement, et cela m’étonne énormément, même notre constitution ne contient pas une section qui articule notre vision (pour donner sens a tout ce qui reste), à part quelques éléments dispersés dans plusieurs articles. Elle se focalise sur ce que nous voulons faire, le genre d’institutions dont nous avons besoin et comment ces institutions devraient fonctionner. Or, à mon sens, tout ce que nous voulons faire, les institutions dont nous avons besoin et comment ces institutions devraient fonctionner et interagir doivent s’inspirer de notre vision. Aucune personne sensée ne peut choisir le chemin à prendre sans avoir déterminé la destination au préalable. Seuls les fous agissent ainsi. Tout dirigeant d’une organisation sait que les objectifs globaux et spécifiques, les stratégies et les actions dépendent étroitement de la vision de l’organisation. Comment peut-on se tromper sur une vérité si fondamentale pour tout un pays ? Comment pouvons-nous tomber d’accord sur un système politique qui nous convient si nous ne nous entendons pas sur la finalité vers laquelle un tel système doit nous conduire ?

 

J’ai l’impression qu’il y a des présuppositions que je ne partage pas nécessairement avec le lecteur, notamment sur la pertinence d’une vision partagée. Il n’est pas stupide de poser des questions comme : est-il si important d’avoir une vision ? Est-ce qu’un programme politique (tel qu’exigé par la constitution et la loi qui réglemente l’organisation et le fonctionnement des partis politiques l’exigent)) ne suffit pas ? Prenons une pause, on commencera par cette question dans le prochain article !   

 



[1] Jung Chang and Jon Halliday, The Unknown Mao, (New York: Anchor Books, 2005), p. 3.

[2] Dans mon prochain article, le parlerai de la vision 2025 pour expliquer davantage ce que je veux dire ici.