POURQUOI TANT DE VIOLENCE?

 

Tout observateur avisé ne peut s’empêcher de se rendre compte d’un fait profondément inquiétant: la violence est profondément liée à la politique au Burundi. Il est si facile de tuer au Burundi, si on croit avoir des raisons politiques pour justifier le meurtre. Il ya deux sortes de violences qui nous caractérisent le plus : la violence contestataire (protestation contre les maladresses des régimes politiques) et la violence d’état : répressions sauvages et abusives. Avec ces deux sortes de violence, que n’avons-nous pas fait ? Peines de mort expéditives et exécutions hâtives, assassinats, tortures atroces, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, massacres a grande échelle, crimes de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité – nous avons épuisé tout l’arsenal de la criminalité ! Nous avons rempli notre pays de blessures et de traumatismes – et les traumatisés non traités sont légions ; et puis nous nous demandons pourquoi le cycle se répète. Que d’autre pouvons-nous attendre des traumatisés et des blesses non guéris ? Celui qui a été blaisé blessera les autres.

 

Pourquoi est-il si facile de tuer ? Pourquoi la culture les raisons politiques semblent-elles donner le droit de tuer ? Comment en est-on venu à incorporer la criminalité dans l’art de gérer la nation, dans un pays ou il fut impensable de tuer un lézard ? Plus y’y réfléchis, plus je me rends compte que le problème vient de loin ; de très loin. Mais ce qui est plus grave encore, c’est que nous sommes tellement avancés dans ce mal que nous justifions et légitimons la criminalité. D’une part, nous avons pris la colère contre le pouvoir comme une raison d’infliger la souffrance a des innocents. D’autre part, nous avons croyons que le fait d’avoir le pouvoir nous donner le pouvoir de tuer, assassiner, torturer ou massacrer en réponse à la contestation. Et comme je l’ai dit, je trouve les racines de ce double mal dans notre histoire monarchique. La culture Burundaise est contradictoire, surtout en ce qui concerne le principe de la sacralité de la vie. Tout en promouvant la sacralité de la vie, d’un côté, nous l’avons désacralisée et foulée aux pieds d’un autre. Aujourd’hui, la scène dramatique à laquelle nous assistons depuis l’indépendance est une manifestation dramatique de notre hypocrisie.  La criminalité que nous avons bénie a fini par nous exploser au visage. Pour les lecteurs habitués à voir le Burundi d’antan à travers les belles lunettes d’un royaume idéal, ordonné et respectueux des valeurs humaines, la pilule va être un peu amer. En outre, ceux qui ont une perception ponctuelle des crimes et des crimes  devront étendre leur regard pour bien jouir de cet article.

 

Au départ, les choses semblent avoir bien commencé. Il paraitrait que la force de la persuasion ait jouée plus que la force de la lance pour mettre ensemble les différents territoires des roitelets pré-monarchiques. La tradition orale étant ce qu’elle est, ce que les transmetteurs des traditions ont décidé de ne pas dire nous échappe totalement. Pour ne pas perdre du temps, acceptons d’accorder au roi fondateur, Sir. Ntare Rushatsi Cambarantama, le bénéfice du doute quant aux méthodes utilisées pour fonder ce royaume qui n’avait jamais existé avant. Mais, choses inquiétante, les choses prirent un tournant qui sent la criminalité légitimée à la fin de son règne ou plus tard. En effet, à un certain moment, il fut décidé que toute nouvelle dynastie se fonderait sur un double meurtre : l’assassinat du vieux monarque à travers la fameuse tradition de « kwiha ubuki » et le meurtre du jeune homme du clan des Bahirwa sacrifié pour être piétiné à mort par les vaches, le jour de l’intronisation du nouveau roi.

 

Je trouve ces deux crimes intrigants, surtout quand je considère qu’on nous a fait croire que c’étaient de bonnes pratiques, importantes pour la survie de la monarchie. Dans nos cours d’histoire, on nous a dit que le roi se donnait le miel empoisonné pour mourir et céder la place à son fils choisi pour lui succéder. Mais, à en croire les témoignages concordants, un collège de sages décidait la mort du roi et lui donnait   l’hydromel (une boisson délicieuse mais empoissonnée) à son insu. En fait, le roi était assassiné purement et simplement. Comme le roi symbolisait le régime en phase d’être remplacé, cet assassinat a une signification symbolique bien profonde, a mon sens. En effet, il implique une vision du changement politique comme devant aller de pair avec l’élimination des anciens dignitaires, soit politiquement ou physiquement. Les anciens ne peuvent pas coacher les nouveaux, ils doivent disparaitre. Il y au ne sournoise croyance, silencieuse mais apparemment puissante, que le nouveau régime ne peut se consolider qu’avec l’affaiblissement ou l’anéantissement des ténors du régime précédent. Le limogeage massif et indiscriminé, le harcèlement, l’emprisonnement abusif, etc., sont des formes plus ou moins civilisées de « guha ubuki ».

 

En ce qui concerne le sacrifice du jeune homme du clan des Bahirwa, c’est un autre assassinat gratuit qui subordonnait la vie humaine aux intérêts politiques. Même si on nous a fait croire que les Bahirwa étaient heureux d’avoir été choisis, quelque chose en moi refuse d’accepter cette version. En effet, l’histoire qu’on nous raconte dépend de celui qui avait le pouvoir de décider ce que l’histoire retiendrait et ce qui en serait retiré. Aussi longtemps que je n’ai pas la version des victimes de cette culture sanguinaire, je reste sceptique. Et sur le plan symbolique, je trouve que ce crime représente le sacrifice de la jeunesse pour des fins politiques. Est-il étonnant que nos jeunes soient toujours utilisés pour porter les politiciens au pouvoir ou les y maintenir, parfois par des moyens violents ? Nous avons une vision du pouvoir qui fait des jeunes des instruments, des objets dont on peut se servir pour asseoir le pouvoir ; des sacrifices humains à lâcher aux mains de la mort pour prendre ou garder le pouvoir.

 

Parlons maintenant des intrigues meurtrières qui étaient monnaie courante à la cours des rois. Il semble que certains meurtres étaient soigneusement cachés et que les versions officielles ne reflétaient en rien la réalité de la cours. Récemment, j’ai appris que la reine préférée du roi Mwezi Gisabo – Madame Ririkumutima, n’était probablement pas la mère  biologique du futur roi, Mutaga Mbikije. Auand elle a appris que Mutaga, et non un de ses fils, avait été choisi pour succéder à son père sur le trône, elle aurait fait assassiner la mère de Mbikije pour récupérer le garçon et devenir la future reine-mère. Ensuite, quand le jeune roi a eu une dispute avec ses demi-frères pour des raisons d’une affaire amoureuse (il paraitrait que l’un d’eux courtisait la femme de Mbikije), Ririkumutima aurait encouragé ses fils à en finir avec le jeune roi – et celui-ci a été effectivement assassiné. Ensuite, elle aurait accusé certains membres du clan des Bahondogo d’être les assassins du roi – et ils ont en payé de leur vie. Apres la mort de Mbikije, Ririkumutima jouera un rôle central dans la vie politique du Burundi, par le truchement de la régence. La version officielle des faits n’a rien de semblable à cet amalgame malsain d’amour du pouvoir, de jalousie et de criminalité. Est-il étonnant que ce qui s’est passé dans les prisons de Muramvya et Bujumbura en 1965 (après la rafle des politiciens et officiers hutu) soit resté dans l’ombre d’une histoire mensongère ? Est-il étonnant qu’aujourd’hui des rapports faisant état de disparitions forcées, de torture et d’exécutions extrajudiciaires soient rejetés avec la dernière énergie comme si rien de semblable n’a eu lieu ? Apparemment, il n’ya rien de nouveau.

 

En mettant tous ces éléments ensemble, je ne puis m’empêcher de conclure que nous avons un problème dont les racines vont très loin. Nous sommes prisonniers d’une culture criminelle, nous agissons comme des robots télécommandés par une force dont nous sommes inconscients, lorsque certains éléments sont mis en place. Nous perdons alors la tête et devenons des loups qui dévorent leurs voisins, comme si par un phénomène mystérieux qui nous vole notre humanité tout d’un coup. C’est comme s’il y a une forme de malédiction dans ce pays. Nous avons tuée tellement de personnes innocentes, nous avons fait souffrir tellement de gens, nous avons gâchée tellement de vies que cela ne peut pas être sans conséquences. En effet, depuis les années 40, le Burundi est majoritairement Chrétien. Or, Dieu exige de ceux qui l’invoquent de se distancer du mal (2 Tim. 2 : 9). En outre, Dieu déclare magistralement que l’effusion du sang d’innocents souille le pays et invite la colère de Dieu (Nombres 35 : 33-34).

 

 L’être humain, c’est le trésor le plus cher de Dieu dans l’univers. C’est la seule créature qui a l’image de Dieu en elle. Fouler aux pieds la vie humaine, c’est transpercer le cœur de Dieu. Il a vu l’agonie de toute personne assassinée dans notre pays, il entendu tous ses cris de ceux qui ont été torturés et horriblement tués, Il a vu les larmes de tous les orphelins et de toutes les veuves, Il a tout vu. Il a vu les malheurs subis par ceux que nous avons envoyés en exil, il a vu le potentiel foutu de ces enfants qui ont du abandonner l’école à cause de crises. Au moment ou certains croient qu’il y a des gens qui ne comptent pas et qu’on peut sacrifier pour avoir ce qu’on a veut ou ne pas perdre ce qu’on a, et bien chaque personne compte pour Dieu, et Il ne va pas rabaisser la barre et s’adapter à nous.

Sans donc sous-estimer les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, je voudrais dire que nous ne pouvons vraiment pas transformer notre nation si nous continuons à opérer dans la culture d’une politique qui prime sur la vie. Si nous ne pouvons pas remettre les choses à leur place, nous ne pouvons pas mettre le pays en ordre. Chacun va se retirer dans son coin, se trouver des justifications pour tuer son voisin ; et nous aurons exactement ce que nous avons toujours eu. Un autre mode de pensée, une autre vision de la vie et de la politique s’imposent. Comment disait quelqu’un, une des définitions de la folie, c’est de faire ce qu’on a toujours fait et de s’attendre ad es résultats différents de ceux qu’on a eus.

 

Celui qui peut tirer de la boue une vache embourbée doit avoir les pieds sur la terre ferme. Il faut une grande lucidité émotionnelle, mentale et morale pour pouvoir tirer notre pays du tourbillon criminel dans lequel il est engagé depuis des années. Il faut de grandes âmes qui savent pleurer avec ceux qui pleurent sans se laisser conquérir par la haine contre ceux qui les font pleurer; et qui peuvent comprendre les traumatismes du criminel sans justifier ou légitimer le crime. Mais, comme je l’ai dit dans un des articles précédents, ce genre de personnes ont tendance à s’éloigner de la politique alors que le pouvoir politique est l’outil le plus efficace pour redresser un pays qui sombre.  Encore une fois, mes regards se tournent vers les plus lucides parmi nous. On vous attend !