Oui, je soutiens la démocratie

Il me semble que nous avons parmi nous des gens qui ne soutiennent pas la démocratie, qui croient qu’elle est contre la théocratie et qu’elle encourage le désordre. Le contexte actuel ne permet pas qu’un débat contradictoire sur ce sujet puisse avoir lieu. Mais, à entendre certaines propositions, il est évident que la démocratie n’est pas ce que nous voulons tous. Dans cet article, je voudrais dire pourquoi je soutiens la démocratie, même si elle a ses faiblesses – comme tout système de gouvernement qui fonctionne avec les hommes. En   bref, je crois que la démocratie est le bon choix pour quatre raisons. En même temps, je crois que la démocratie est un choix imparfait qui exige beaucoup de vigilance et de maturité. 

 

Premièrement, je soutiens la démocratie parce que les choses changent. Nous ne sommes pas un pays coincé dans les glaciers de la préhistoire. Nous sommes en interaction volontaire et involontaire avec le reste du monde et ce qui se passe dans le monde nous affecte. Il est vrai que des changements aux implications gigantesques nous ont souvent été imposés précipitamment, mais c’est une des réalités de l’histoire. Je déplore le manque de préparation qui a marqué l’introduction de la démocratie en Afrique, ainsi que l’esprit impérialiste et le manque de respect envers les pays en voie de développement ; un esprit qui caractérise les puissances qui font l’apologie de la démocratie. Cependant, je crois qu’il va dans notre intérêt de ne pas rester dans l’ombre quand les autres essayent la démocratie. Seulement, nous devons pratiquer une démocratie consciente, adaptée à nos valeurs et à nos principes de la vie en communauté, pratiquée dans le but ultime d’assurer le bien-être à notre peuple d’abord (et non pour faire plaisir à une quelconque puissance). Aucun peuple n’est une copie conforme d’un autre. Il est donc insensé de copier mécaniquement la démocratie – et tout autre système de gouvernement, d’ailleurs.

 

Deuxièmement, je soutiens le choix de la démocratie parce que, bien que fondée sur le choix du peuple, elle n’exclut pas la souveraineté de Dieu. Théologiquement parlant, Dieu reste le maître incontesté de l’univers. Il est au-dessus des dirigeants des nations et sait comment réguler l’équilibré entre les choix de l’homme et la volonté divine. Si Dieu a pu faire que Satan contribue au salut de l’humanité en croyant mettre un terme à la mission de Jésus, Il peut certainement accomplir Sa volonté malgré les choix maladroits d’un peuple – et à travers ces choix s’il le faut. Si la démocratie peut détrôner Dieu, alors ce n’est pas le Dieu tout-puissant en qui nous croyons, mais une idole produite par notre imagination. Au premier siècle, nous savons que l’empereur de Rome n’était pas élu démocratiquement, encore moins à travers une prophétie ou l’onction par un prêtre dans le temple de Jérusalem. C’était parfois par un complot violent contre un autre empereur. Et pourtant, l’Apôtre Paul n’a pas hésité à dire qu’aucune autorité n’existe dont Dieu n’a pas permis l’existence (Romains 13 : 1-7). Nous adorons un Dieu qui est trop puissant pour se laisser révoquer par un système politique inventé par l’homme.

 

Troisièmement, je soutiens la démocratie parce qu’elle est compatible la liberté de choix que Dieu a donnée é l’homme. Un gouvernement imposé peut être bon et compétent, il reste imposé. Si un peuple ne peut rien dire sur qui va le diriger, il est prisonnier, en dépit de toutes les bonnes choses que ses dirigeants peuvent lui faire. L’homme est un être naturellement amoureux de la liberté, la liberté de choisir. Cette liberté implique le droit de se tromper (de mal choisir). Il vaut mieux faire de mauvais choix de temps en temps (et en assumer la conséquence) plutôt que toujours bien vivre mais sans jamais faire de choix. Dieu nous a créés ainsi, et la démocratie constitue une expérimentation de ce don inhérent à la nature humaine, au niveau national. Un système qui impose les leaders est dangereux. S’il vous fait un bon leader, cela est supportable. Mais s’il vous impose un mauvais leader et que vous n’avez rien à dire, cela est bien dangereux. Il vaut mieux préserver le droit de choisir ses leaders car, même si on se trompe, on garde quand-même le droit de corriger ses erreurs. Avec la maturité, on finit par savoir bien ou mieux choisir, ce qui est proscrit avec un système qui impose les leaders.

 

Quatrièmement, je soutiens la démocratie parce que l’alternance au pouvoir est une bonne chose pour la société. Il y a une chose curieuse avec l’être humain. Ceux qui veulent que les régimes restent le plus longtemps possible sont ceux qui gagnent quelque chose du système en place. Ils veulent ainsi prendre leurs intérêts personnels et les changer en un principe universel. Mais quand vous retournez à l’époque du régime précédent, vous les trouvez parmi les fans du changement. On veut qu’un régime reste éternellement quand on y gagne quelque chose, on lui veut une vie courte quand on n’y gagne rien. Il n’est pas sage de suspendre la destinée de tout un peuple sur le sable des intérêts égoïstes d’un individu ou d’un groupe. Le peuple est plus important que les intérêts des groupes politiques. L’alternance permet de se rassurer qu’on n’est pas en train de rater le meilleur. Si le président doit rester au palais jusqu'à la mort, cela veut dire que nous nous privons de la chance d’être mieux dirigé pendant tout le temps de son règne – et il peut être long. En effet, même si le peuple a des leaders de loin plus compétents que le président, l’impossibilité de l’alternance rend impossible leur intronisation. Ce danger est très significatif. Il est vrai que l’alternance peut aussi nous priver de la chance de garder un président exceptionnellement capable, mais le risque  que fait courir le manque d’alternance est plus important.

 

Cinquièmement, je soutiens la démocratie parce qu’elle nous permet de ne pas accumuler la colère et la frustration pendant trop de temps. Les régimes dictatoriaux commettent generalement l’erreur de garder les mecontents sous contrôle indéfiniment. Cette approche est une manifestation d’une cécité philosophique sur la nature de l’homme. L’homme peut supporter les injustices, mais sa capacité de patience est limitée. Et quand il arrive au bout de sa patience, tout ce qu’on a bâti pendant des décennies peut s’écrouler en très peu de temps, souvent avec des pertes considérables en vies humaines. La démocratie nous permet d’éviter ce cumul de colère en nous garantissant la liberté de la presse et la liberté d’expression, et par l’engagement pour le changement pacifique des régimes au moyen des élections libres et transparentes, quand nous en avons marre. Priver les citoyens de cette possibilité, c’est préparer de gros problèmes pour l’avenir. Si le changement pacifique n’est pas permis, on prépare la voie d’un changement mois pacifique ; et comme disait quelqu’un, celui qui rend l’évolution impossible rend la révolution inévitable. La récente crise dans les pays Arabes, dénommé « Printemps Arabe » est là pour nous rappeler que la dictature porte les graines de sa propre chute.

 

La quatrième raison qui me fait soutenir la démocratie est que comme nous devons souffrir des maladresses de nos dirigeants, il vaut mieux souffrir par choix que par coercition. Dans la démocratie, le peuple choisit les dirigeants qu’il veut. Si les dirigeants se méconduisent, le peuple n’a qu’à se blâmer lui-même. Mais, contrairement au cas d’une dictature ou d’une monarchie, il garde la possibilité de changer ses leaders aux prochaines élections. Même avec le pire des gouvernements, il est possible d’attendre la fin du mandat. C’est quand le peuple doit attendre indéfiniment le départ d’un gouvernement indésirable que certains finissent par forcer le changement par des moyens violents.

 

La démocratie permet donc au peuple d’assumer les conséquences de son choix des leaders et la possibilité de les changer s’ils ne sont pas à la hauteur. La dictature, par exemple, se fie de la volonté du peuple dans le choix du leader. Le peuple est informé qu’il a un nouveau leader et il ne peut pas dire quand celui-ci va partir. La démocratie met la destinée du peuple dans ses propres mains. S’il ne sait pas comment en profiter pour se doter des leaders capables de lui faire vivre ses nobles rêves, il doit en assumer les conséquences. Cela est beaucoup mieux que de souffrir indéfiniment à cause du choix de quelques hauts gradés de l’armée. Un problème choisi est toujours plus facile à porter qu’un problème imposé. En outre, le fait qu’un problème choisi est aussi changeable mais qu’on n’a aucun pouvoir sur un problème imposé fait de la démocratie le meilleur choix. Evidemment, la démocratie limite les mandats des élus, et cela peut priver le peuple d’une conne chance de se développer s’il a pu se choisir un leader exceptionnellement compétent. Nous parlerons de cela dans un prochain article sur la limitation des mandats.

 

Enfin, je soutiens la démocratie parce qu’elle crée le plus grand niveau d’équilibre entre le pouvoir du peuple et celui de ses dirigeants. Comme disait un des pères fondateurs des Etats Unis d’Amérique, personne n’est assez bon pour régner sur les autres sans leur consentement. J’ajouterai même que personne n’est assez bon pour régner sur les autres sans que ceux-ci aient le pouvoir de mettre un terme à son règne s’il le faut. Le pouvoir est une drogue et s’il n’ya pas de limites à son exercice, les dirigeants peuvent facilement tomber dans l’erreur de se diviniser et piétiner le peuple sans remord. A cause de cette faiblesse humaine, le pouvoir politique, (surtout les plus grandes fonctions) doit rester dans certaines limites temporelles et légales consensuelles. Donner un pouvoir illimité à un homme, aussi sage soit-il, c’est donner les clefs d’une voiture de course à un adolescent. Les dérapages sont imprévisibles. Seul Dieu mérite d’avoir un tel pouvoir sur les humains car Il est l’incarnation de la justice, de l’amour et de la perfection simultanément. Je trouve qu’aucun autre régime ne propose d’aussi bonnes limites que la démocratie. A travers le principe de la séparations des pouvoirs, le principe de l’état de droit, le principe de la souveraineté du peuple, la redevabilité des dirigeants devant le peuple, la limitation des mandats et la possibilité de changement des dirigeants pacifiquement par les élections, il est possible de ne pas se faire tuer par le cheval qu’on a engraissé. Et ca, c’est tres important pour la stabilité des pays et le bonheur des peuples.

 

Cela étant, je voudrais dire que la démocratie n’est pas un système parfait. Dans un contexte de pauvreté et d’analphabétisme comme le nôtre, je trouve trois obstacles majeurs à une bonne pratique de la démocratie. Et aussi longtemps que nous n’auront pas relevé ces defis, notre démocratie sera toujours problématique. Premièrement, la démocratie exige un accès équitable aux informations en général et à celles qui concernent la vie du pays en particulier. Cet accès à l’information doit être le même pour tout le peuple. Un peuple qui ignore les vrais defis sociétaux et les enjeux des élections, par exemple, ne peut pas opérer un bon choix de ses dirigeants. Les jugements que nous faisons sont conséquents aux informations que nous détenons sur les sujets en jeu. Sans un peuple bien informé, la démocratie peut être prise en hottage par une bande de politiciens hypocrites, malhonnêtes, incompétents et démagogues.

 

Deuxièmement, l’exercice de la démocratie exige que la population soit suffisamment indépendante pour ne pas céder aux manipulations politiciennes. La misère extrême déshumanise et fait perdre le sens de dignité. Elle amène les citoyens à échanger leur droit au vote libre contre un morceau de pain, ce qui entrave dangereusement le pouvoir qu’a le peuple de choisir les dirigeants qu’ils veulent. Et sans ce pouvoir, on ne peut véritablement pas parler de pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. Malheureusement, la vulnérabilité financière du peuple Burundais le rend très faible lorsqu’il est confronté à la distribution de l’argent et de biens matériels visant à influencer le vote. Il y a alors beaucoup de chances que le peuple choisisse les candidats « les plus généreux », même si en votant ainsi, il peut se retrouver sous le pouvoir des hommes et des femmes les plus incompétents, les plus malhonnêtes, les plus violents ou les pires des bandits disponibles dans le pays. Sans le savoir, le peuple peut donc se faire dépouiller en élisant exactement les personnes qu’il ne fallait surtout pas élire.

 

Ceci est très dangereux car, si cette pratique est répétée plusieurs fois, elle devient une culture. Le peuple finit par croire que tout ce à quoi il a droit dans une démocratie, c’est l’argent, les boissons alcoolisées et les biens matériels qu’on lui donne lors des campagnes électorales. Malheureusement, ces pratiques étant proscrites par la loi (voir le code électoral, version 2014), encourager cette pratique revient à promouvoir les politiciens qui violent la loi pour accéder ou rester au pouvoir. Or, on meurt comme on a vécu. Si on gagne le pouvoir par la violation de la loi, on le garde en redoublant d’efforts dans l’art de violer la loi. Ceci revient à dire que la pratique encourage le règne des dirigeants pour qui la loi est relative qu’on peut manipuler à sa guise. Avec de tels dirigeants aux commandes, il faut oublier le principe de l’état de droit et se préparer à l’institutionnalisation de la mauvaise gouvernance financière – pour avoir plus d’argent à distribuer lors des élections suivantes. Les deux ingrédients suffisent pour détruire un pays.

 

Troisièmement, la démocratie ne permet pas facilement l’émergence de leaders visionnaires si le peuple vit au jour le jour. Ceci revient à dire que la démocratie donne au peuple des dirigeants qui ressemblent à la majorité de la population. Le candidat qui reflète le niveau de réflexion de la majorité, qu’il soit élevé ou honteusement bas, a la chance de diriger le peuple. Si vous avez un peuple sans vision, ce sont les leaders qui représentent cette faiblesse qui ont plus de chance de gagner les élections. Elle constitue donc un obstacle potentiel aux leaders qui sont exceptionnellement plus avancés que leurs peuples. Ils risquent de parler un langage que le peuple ne comprend pas. Leur seule chance est de prendre du temps pour éduquer la population d’abord enfin de l’élever un tout petit peu son niveau de réflexion au-dessus de la médiocrité. La dictature est le mode de gouvernement qui peut contourner ce problème. Un leader visionnaire peut s’imposer sur un peuple sans vision et lui apprendre à voir plus loin que son nez. Malheureusement, les méthodes de la dictature créent d’autres problèmes plus complexes.

 

Enfin, la démocratie aura du mal à fonctionner dans un pays tribalisé. Dans un tel contexte, les mandats publics ont tendance à se ranger derrière les allégeances tribales ou ethniques. Un député élu se sent plus redevable à son groupe ethnique qu’à sa région si elle est multiethnique. Un président élu se sentira à l’aise au milieu « des siens » et aura tendance à les favoriser dans la gestion de la nation. Pire encore, dans un pays tribalisé, les électeurs ont des attentes qui se rangent dans la ligne de l’allégeance du dirigeant à son groupe ethnique. Ils s’attendent à être mieux traités si « les leurs » sont au pouvoir. Ceci peut dangereusement affecter la politique de l’éducation, la création de l’emploi, l’octroi des marchés publics, l’octroi des bourses d’étude, et d’autres services stratégiques par un favoritisme qui suit la ligne de l’allégeance ethnique. Il faut des leaders exceptionnellement murs pour exercer un mandat national dans un contexte tribalisé.

 

Pour conclure, admettons qu’il n’ya pas de système politique parfait. Cela est impossible dans un monde imparfait. Mais, les imperfections ne s’équivalent pas, et certaines choses  sont pires que d’autres. Dans le cas des systèmes politiques, je trouve que la démocratie, en dépit de ses faiblesses, reste le système le plus susceptible de contrer le risque de tyrannie et de désordre ; et d’assurer le bonheur maximal d’un peuple. Nous reviendrons sur la limitation des mandats bientôt.