Où allons-nous ?

 

Il n’ya que les insensés que marchent sans aller nulle part ; et ceci s’applique sur les individus et sur les nations. Si vous trouvez quelqu’un qui va dans tous les sens et qui n’a aucune destination bien définie, vous savez que vous avez affaire à un fou. Et si vous trouvez une nation qui va dans tous les sens mais dont le peuple et les leaders n’ont pas conscience d’une destination nationale bien précisé, vous avez affaire à une nation folle. La vision est primordiale, essentielle, incontournable pour tout développement significatif. Sans elle, on n’a aucune référence pour mesurer le progrès ou la justesse d’une action ; on tombe dans un activisme passionné qui ne mène nulle part. Quand on ne sait pas où on va, tout chemin est bon ! La vision est définie comme le fait de voir l’invisible (Jonathan Swift), l’image de ce qu’une organisation ou une nation peut devenir si certaines choses sont faites. La vision ne suffit pas, elle est juste le fruit d’une forte passion et d’un travail mental. Sa réalisation exige des actions concrètes et bien coordonnées ; avec une gestion des ressources (humaines, matérielles, financières, etc.) qui est suffisamment bonne pour conduire aux multiples réalisations nécessaires avant d’atteindre la vision. Selon un proverbe Japonais, une vision sans action n’est qu’un rêve avec les yeux ouverts ; alors qu’une action sans vision est un cauchemar.

Une vision nationale est comme une destination qui détermine la trajectoire qu’un pays doit prendre. Lorsque vous avez bien défini votre destination, il devient facile d’identifier le chemin que vous allez prendre pour y arriver. De même, une nation qui a une bonne vision n’aura pas du mal à identifier les activités à faire pour la réaliser. Celle qui n’en a pas connaitra une action cacophonique ; beaucoup de bruit mais sans une mélodie claire. En outre, une bonne vision fait du leader un serviteur d’un objectif plus grand que lui car elle exige plus que lui, plus que sa vie, plus que sa force et son intelligence pour se réaliser. Elle ne tolère pas la bassesse et encourage le dépassement de soi, le sacrifice et l’excellence. Quand on s’est donné l’objectif d’avoir 80% a un examen difficile, on peut facilement passer une nuit blanche à réviser ses notes ! Toute grande réalisation découle d’une grande vision car, seule une grande vision est capable de déchaîner le potentiel humain avec force. C’est ça la force d’une grande vision. Elle met le leader dans une bonne perspective de reconnaissance de ses limites et de la nécessité de promouvoir les leaders les plus capables, au nom de la réalisation de la vision. Un leader qui écrase les autres est un leader sans vision, ou sans vision noble ! Quand les leaders émergeants sont une menace pour le principal leader, cela montre que sa vision correspond à ses intérêts personnels.

La vision stabilise le pays et lui donne une orientation qui ne change pas avec le changement de leadership. Un pays doté d’une bonne vision ne sera pas perturbé par les changements des leaders car, chaque leader qui vient se retrouve dans un train qui avance dans une direction bien connue. A défaut de pouvoir faire mieux que ses prédécesseurs, il doit au moins éviter d’amener sa nation à faire marche arrière. La pire des choses qu’il peut faire, c’est l’amener à faire marche sur place ; ne rien ajouter à ce qui est ! IL doit vaincre ses grandes faiblesses et caprices au risque de se révéler incompatible avec les attentes du peuple. Il se retrouve devant des tâches bien définies et les déviations sont faciles à déceler. Et si le pays est doté de bons mécanismes, il dit pouvoir facilement se débarrasser d’un leader qui n’est pas à la hauteur de la vision.

Pour un peuple, avoir une vision nationale n’est pas un luxe mais une absolue nécessité ; c’est fou et suicidaire de ne pas en avoir une. En effet, c’est la vision qui nous aide à identifier le genre de leaders dont nous avons besoin – et qui détermine donc nos choix pendant les élections. C’est la vision qui nous aide à comprendre ce que nous devons attendre de nos leaders  et, par implication, ce que nous devons exiger d’eux. Aussi, c’est la vision qui nous aide à distinguer les distractions et les actions inutiles des actions qui nous conduisent à notre destination. Enfin, c’est la vision qui nous rend capables d’éviter l’activisme creux – la multiplication d’actions qui ne nous conduisent nulle part (ou qui nous font gaspiller nos ressources). Sans vision, on peut faire beaucoup de bruit, dépenser beaucoup d’argent sur des projets et faire une multitude d’actions qui nous donnent l’impression d’avancer mais sans vraiment avancer. Sans une vision, on ne peut pas avoir des priorités et ainsi mettre les premières choses à la première place, comme le dit Stephen Covey. Sans vision, on est voué à tourner en rond !

Alors, revenons à notre question : où allons-nous comme peuple ; quelle est notre vision ? Que voulons-nous devenir comme nation ? Si je posais cette question à mille personnes choisies accidentellement, aurai-je une réponse unique ou mille réponses ?  Je vais répondre à cette question par deux voies : la voie officielle et la voie pratique. Officiellement, nous avons une vision nationale, la vision 2025, depuis 2011. Mais dans la pratique, et dans la plupart des domaines clés, nous avançons comme un peuple sans vision. Il y a une longue distance entre la vision 2025 et les réalités quotidiennes de notre peuple. Ceci suscite des inquiétudes sur cette vision ; des inquiétudes que je voudrais analyser dans les lignes qui suivent.

Premièrement, il y a une question relative à la qualité de la vision. A y voir de près, la « Vision 2025 ne décrit pas le Burundi tel qu’il sera en 2025, comme on devrait s’y attendre. Seule une très petite section (chapitre 3 ; de la page 39 à la page 43 dans un document de 104 pages) est réservée à la présentation de ce que sera le Burundi ; et d’une façon extrêmement sommaire. Et dans cette section, on n’y trouve pas tous les domaines de la vie nationale. Le gros du document est réservé aux choses à faire pour atteindre la vision, ce qui donne une grande partie de la vision 2025 l’air d’un projet de société. Et pourtant, cette vision est définie, à la page 17, comme « l’image que se fait toute la société burundaise pour le développement à long terme ». Mais au lieu de prendre assez de temps pour nous décrire cette image, domaine par domaine, les rédacteurs ont réservé le gros de l’espace au contexte et aux exigences de la réalisation de cette vision. Le chapitre qui décrit cette vision est le plus court (moins de 10 pages) !

La deuxième inquiétude concerne son origine. Quand la vision 2025 a été promulguée, en 2011, j’ai été soulagé car, je me demandais toujours pourquoi nous n’avions pas de vision nationale. Les discours vagues d’un développement intégral et durable ne me rassuraient pas du tout ; il fallait quelque chose de précis et consigné dans un document accessible ; un document qui nous donne des éléments stratégiques d’évaluation à utiliser plus tard pour mesurer la sincérité et / ou les capacités (ou les incapacités) de nos dirigeants. Il est vrai que la constitution et l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation tracent les contours du pays que nous voulons dans les domaines principaux (même si leur compréhension par le peuple reste problématique). Mais, nous avions besoin d’un texte qui met ensemble tous les domaines du pays d’une manière cohérente.

Cependant, sa publication m’a aussi fait réfléchir. Puisqu’elle a été publiée sous le régime issu des élections de 2010, un régime qui était en place depuis 2005, où est-ce que ce régime nous menait pendant les cinq premières années ? En fait, lors de la campagne électorale de 2005, quel était le programme politique que les gagnants des élections avaient pour convaincre le peuple de la nécessité de voter pour eux ? S’il y avait une vision politique avant les élections, pourquoi a-t-on attendu 10 ans pour la proposer ? Et s’il a fallu dix ans pour faire une vision politique, avec les moyens de l’état, en avait-on vraiment une ou est-ce par ajustement aux circonstances (tout le monde parle de vision aujourd’hui, la Rwanda avait déjà sa vision 2020) ou aux pressions que la vision a été rédigée ?

Ma troisième inquiétude concerne la vulgarisation de cette vision. Pour qu’elle soit nationale, la vision doit être suffisamment vulgarisée pour être comprise par la population enfin qu’elle puisse s’en approprier.  Selon ceux qui ont participé à sa rédaction, elle a été le fruit d’une campagne d’écoute des citoyens, à travers le pays, pour recueillir les besoins reconnus par le peuple comme urgents. « Elle a été élaborée sur base d’une approche participative et reflète un consensus national » (vision 2026, page 9). Cette manière de faire est louable ; elle est à saluer ! La vision d’un peuple doit refléter les aspirations de ce peuple sinon ; elle n’est qu’un document fantaisiste d’une classe politique qui veut la vendre pour ses fins égoïstes. Seulement, cette approche peut aussi être dangereuse car la vision risque d’être comme un enfant sans parents précis – une vision sans visionnaires. Il ne suffit pas de collecter les idées à travers le pays et les donner à un expert qui les convertit en un document qui respecte les normes techniques. Il faut surtout des leaders qui incarnent cette vision et qui ont la capacité de la traduire en réalité. IL vaut mieux, pour un peuple, d’avoir des leaders visionnaires mais sans une vision écrite ; que d’avoir des leaders sans vision, avec une vision rédigée par des experts. Sant la dimension des leaders visionnaires, la vision n’en est pas une! Même si les idées du peuple sont nécessaires, le peuple entier ne peut pas être visionnaire ! Généralement, la vision commence dans un individu (inspiré par les besoins du peuple) ; et celui-ci développe une équipe de leaders qui partagent et incarnent cette vision.

Revenons à la vulgarisation de la vision. Apparemment, la vision existe en Français seulement alors que le gros de notre peuple est tout simplement analphabète (je m’excuse d’emblée s’il existe une version rundi que je n’ai pas encore vue). Comme notre peuple est majoritairement analphabète, il aurait fallu une version audio que le peuple puisse écouter (soit a travers les radios ou sur d’autres supports) pour être vulgarisée jusque dans les coins les plus reculés ! En outre, même les intellectuels qui en détiennent une copie sont une infime minorité. A part les spots publicitaires à la RTNB, autour de la période de publication de la vision, il y’a pas eu une mobilisation multiforme et vigoureuse pour amener le peuple à s’approprier la vision dans ses détails. Comment une vision qui n’est pas connue par le peuple peut-elle être une vision nationale ? Et si la vision n’est pas nationale, à quoi sert-elle ? Finalement, si cette vision n’est pas suffisamment intégrée dans la pensée populaire, cela veut dire que le peuple ne sait pas, dans sa globalité, ou il va !

Sur le point de sa vulgarisation, je crois aussi déceler un manque de discours cohérents de la part de nos leaders sur les différemment éléments de la vision. Je n’ai pas le sentiment que nos leaders nous font comprendre, jour et nuit, que nous allons quelque part ; avec une description précise, cohérente et commune de ce « quelque part ». Ceci me fait penser que les nominations aux grands postes de responsabilités ne sont peut-être pas inspirées par la passion et la capacité des candidats à contribuer à la réalisation de la vision. Si la vision n’est pas incarnée par la classe politique qui dirige, finalement d’où est-elle est venue  et pour quoi faire ? Etait-ce pour plaire aux bailleurs ? Et si je ne trouve pas la vision sur les lèvres de la classe dirigeante, est-elle dans leur cœur  vraiment ? Et si elle n’est pas dans leurs cœurs, vers où nous conduisent-ils ?

La quatrièmement inquiétude est la plus alarmante : elle concerne la distance entre ce qui devrait être et ce qui est ; ce qui devrait se faire et ce qui se fait. Toute vision impose certains comportements ; certaines actions. Si vous ne pouvez pas développer ces comportements ou faire ces actions qu’elle impose, elle ne sera jamais réalisée. Quand on va dans les détails, on trouve que dans certains domaines, c’est exactement le contraire de ce qui devrait se faire qui est en train de se faire. Prénoms quelques exemples. Dans la vision 2025, certains domaines sont pris comme importants pour sa réalisation ; et à juste titre. Il s’agit notamment de la reconstruction de l’unité nationale, l’instauration de la bonne gouvernance et d’un état de droit et l’édification d’une économie robuste et compétitives (voir les chapitres 2 et 4). Au niveau des valeurs fondamentales, par exemple, il est dit que le « Burundi s’engagera à … faire respecter la constitution et l’état de droit…, garantir le respect des droits de l’homme… créer et maintenir la confiance et la légitimité des institutions publiques » (page 85).

Penchons-nous sur les faits ! Après la promulgation de la vision 2025, la division des partis politiques a continué. Or, la division des partis politiques n’est rien d’autre que la division des membres de ces partis politiques ; ce qui a affecté les leaders et les membres de ces partis politiques! Avec la crise de 2015, le peuple Burundais a atteint un niveau de division qu’il n’a jamais vu depuis la fin de la transition ; une division qui a dangereusement affecté les organes de défense et de sécurité ! En outre, la mise en place de la CVR s’est faite sur un fond de mésententes entre le pouvoir d’une part et les partis politiques d’opposition avec le gros des organisations de la société civile d’autre part. Je me demande toujours comment une commission qui vise la réconciliation d’un peuple peut atteindre cet objectif si sa mise en place divise déjà ! Certes, il est impossible que tout le monde soit d’accord sur tout, mais un minimum de flexibilité et de consensus est obligatoire dans ce genre d’initiatives – du mois je pense !

Si nous prenons la genèse et la gestion de la crise de 2015 à la lumière de ces éléments issus de la vision 2025, l’écart entre la lettre et l’action devient plus évidente. Tout est parti du troisième mandat du président que certains jugeaient contraire aux dispositions constitutionnelles et de l’accord d’Arusha ; les deux textes dont le respect est reconnu comme primordial pour la réalisation de la vision. Au lieu de mettre la divergence d’interprétation sur la table et laisser la vérité triompher, on a vu les positions se radicaliser ; ce qui a invité la violence dans la danse. La violence à non seulement emporté des vies, elle a intensifié les divisions (que la vision reconnait comme un obstacle de taille à sa réalisation). Au cours de la crise, on n’a pas au droit à des messages rassembleurs et apaisants. Au contraire, on a eu des discours qui avaient une force de division, comme si l’unité nationale avait perdu son importance dans la réalisation de la vision – ou comme si la vision ne comptait plus.  

En ce qui concerne la bonne gouvernance et l’état de droit, la aussi des inquiétudes ne manquent pas. Ces dernières années, quand nous ne sommes pas premiers dans l’art de la corruption en Afrique de l’Est, nous sommes deuxièmes. La corruption continue et se généralise dans les services publics. Le principe « tolérance zéro » n’est pas allé plus loin que les paroles. Apres la proclamation de ce principe, les dossiers de corruption, de détournement et de malversations ont continué à faire parler d’eux-mêmes ! Est-ce le manque de volonté ou l’incapacité qui est derrière cela? L’histoire nous dira. Mais, nos pouvons conclure que la bonne gouvernance, pourtant incontournable pour la réalisation de la vision 2025, n’est pas au rendez-vous. Et si elle n’y est pas depuis 2005, nous risquons de nous retrouver en train d’attendre Godo (Dans le roman En attendant Godo, Godo ne vient jamais !).

Le respect de la loi constitue le fond d’un état de droit. Mais, les détracteurs du pouvoir actuel crient haut et fort que le président a abusé du pouvoir dont il dispose pour forcer un mandat illégal. Certes la cours constitutionnelle a tranché en sa faveur, mais la fuite de son vice-président et les allégations de pressions subies par les juges de cette cours auraient du mériter une attention particulière si nous voulions vraiment respecter la loi. De toutes les manières, il aurait fallu un simple arbitrage sur ce point, avec un organe local ou international que toutes les parties trouvaient crédible, si vraiment le souci de respecter la loi était réel.

Enfin, parlons des allégations de crimes d’état qui auraient été perpétrés pendant cette sanglante crise. Il est vrai qu’une fois que la violence entre dedans, il devient difficile de garder l’action des institutions publiques dans les limites de la légalité ; mais c’est ce que veut dire « état de droit ». Si des gens ont été abusivement arrêtés, emprisonnés, torturés et / ou assassinés comme le stipulent certains rapports, cela veut dire que nous ne sommes pas sur le chemin de l’état de droit – et que nous devons donc oublier la vision 2025 ! Mais il y a de plus grave. Ces derniers temps, on parle des demandes de rançon faites par des personnes qui font partie des institutions de l’état et qui usent de l’autorité que leur confèrent leurs fonctions dans ces institutions pour arrêter des gens avant d’exiger des rançons. On connait cette pratique chez les groupes terroristes (Al Shabab, Al-Qaïda, Etat Islamique, Al-Qaïda au Maghreb Islamique, etc.). Jusqu'à ce jour, à côté des démentis officiels se trouvent les témoignages des victimes de cette pratique. Aucune enquête crédible n’a encore été menée pour confirmer ou informer définitivement. Cependant, il ne serait pas insensé de donner crédit aux victimes, jusqu'à preuve du contraire. Or, pour une institution étatique, arrêter des gens grâce aux moyens de l’état et exiger une rançon après, c’est plus qu’une anomalie, c’est une horreur ! Cela n’est pas seulement l’absence de l’état de droit, c’est exactement le contraire de l’état de droit ! Entre temps, la vision 2025 reconnait que sans l’état de droit, sa réalisation est impossible.

L’édification d’une économie robuste et compétitive, un autre cafteur clé dans la réalisation de la vision 2025, nécessite un contexte favorable à l’activité économique. Quand vous avez une culture de la corruption qui se généralise, vous ne pouvez pas en même temps promouvoir une économie robuste. Quand vous avez des confrontations qui provoquent des mouvements de masse vers l’exil et qui ont toujours le potentiel de faire naître une nouvelle guerre civile, les histoires d’une économie robustes sont simplement un rêve irréalisable. On ne peut pas avoir le lait et le beurre. Si nous voulons une économie robuste, nous devons gérer pouvoir éviter les conflits inutiles et bien gérer ceux qui ne sont pas évitables. Nous devons aussi promouvoir la bonne gouvernance financière dans les services publics. Qui viendra investir dans un pays ou toute personne qui a suffisamment de pouvoir et de mauvaise volonté pour en abuser lui réclamé de l’argent ?

La combinaison de ces trois secteurs prioritaires dans la vision 2025 me ramène à la question de départ : où allons-nous ? Si on devait poser cette question a un citoyen ordinaire qui vit tranquillement dans ce village reculé de nos collines, que dirait-il ? Quelle réponse aurait-on si on posait la même question à un politicien ou un activiste de la société civile aujourd’hui en exil ? Que nous dirait le parent d’un adolescent qui est mort lors des affrontements avec la police ? Que répondraient un journaliste de la RTNB et un journaliste d’une des radios brûlées au lendemain du putsch manqué ? Que nous répondrait un citoyen cloîtré dans une tante du HCR dans un camp de refugiés quelque part, en Tanzanie, en Ouganda, au Rwanda ou en RDC ? Que nous dirait un policier ou un soldat patriote et honnête qui a vécu toute la tourmente de la crise actuelle  et qui faisait partie d’anciens mouvements rebelles? Que répondrait-il s’il était de l’ancienne armée ? Que dirait un officier qui faisait partie des meneurs du putsch du 13 Mai 2015. Quelle serait la réponse d’un jeune imbonerakure qui croit très fort dans le régime actuel ?  Et finalement, que nous dirait un dignitaire de haut rang du régime actuel ?

Toutes ces personnes que j’ai mentionnées font notre peuple. Nous pouvons ne pas aimer certains d’entre eux ; mais cela ne les rends pas moins Burundais. Si vous trouvez qu’ils nous donneraient une même réponse, peut-être avec des différences mineures, alors nous avons une vision et nous allons quelque part. Mais si vous trouvez que leurs réponses seraient incohérentes ; voire contradictoires, alors j’ai peur : nous ne savons pas où nous allons. J’ai utilisé le conditionnel, j’ai mis tout dans l’hypothétique ; mais je sais que la question est réelle et extrêmement pertinente. Alors, selon vous, sommes-nous une nation normale qui a un objectif précis et partagé ou une nation folle qui marche en rond ?

Quelques remarques conclusives. Premièrement, l’écart entre la vision 2025 et les réalités de notre vie font craindre un décalage entre le travail fait par les techniciens et le cœur du leadership politique. Dans ce cas, nous avons une vision sans visionnaire ! Une vision qui n’est pas porté par le cœur du leadership n’est pas une vision ; c’est juste un bon passe temps. Deuxièmement, il est dangereux pour un peuple de vivre sans une vision nationale. Mais, la paternité d’une vision n’est jamais collective. La vision commence par un individu (ou quelques individus) ; et celui-ci prend du temps pour l’élargir avec les contributions des autres pour qu’elle puisse traduire la volonté du peuple. En outre, il aide le peuple à s’approprier la vision avant de se lancer dans sa réalisation. En effet, c’est la vision du dirigeant suprême, qu’elle soit noble ou médiocre, qui détermine la direction que le pays prend. Cette vision peut être écrite ou non. Si celle qui est écrite ne correspond pas à celle qui est dans son cœur, celle qui est écrite ne vaudra pas plus que le papier sur lequel elle est écrite ! S’il est patriote et visionnaire, c’est bon. Mais s’il est médiocre et incompétent, c’est une catastrophe nationale ! Ses caprices et ses faiblesses deviennent la loi ; et le pays doit attendre sa mort pour changer de direction. Troisièmement, nous avons besoin d’exiger un peu plus de nos dirigeants pour éviter un activisme qui ne nous mène nulle part ou des maladresses qui nous font reculer. La vision constitue un facteur d’évaluation de la qualité de nos leaders. Ceux qui n’ont pas de vision sérieuse ne méritent pas notre confiance. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est de nous faire perdre du temps précieux et d’abuser de notre confiance.

Si le lecteur sent que j’ai été trop critique, ce n’est absolument pas dans le but de noircir qui que ce soit. Je suis simplement gêné parce que la boussole qui nous a été offerte nous indique une direction mais prenons une autre direction. Cependant, je reconnais que, la construction des écoles par exemple, constitue une des choses à faire pour réaliser la vision (surtout le point sur la réduction de l’analphabétisme). Mais, la encore, le problème de la qualité de l’éducation, les reformes qui manquent de mesures d’accompagnement adéquats, etc., me font grandement peur. Sans être ennemi de qui que ce soit, je trouve qu’objectivement, il ya des problèmes, et des problèmes sérieux.