La question de leadership est aujourd’hui sur toutes les lèvres; et avec raison. En effet, la qualité du leadership a des incidences directes, heureuses ou malheureuses, sur les sociétés. La qualité du leadership d’une nation détermine la qualité de vie de ses membres. Le sage Salomon, sans mâcher les mots, a synthétisé le résumé de sa sagesse sur ce point dans un proverbe dépourvu de tout sens de diplomatie : « Quand les justes prospèrent, le peuple se réjouit ; mais quand les méchants règnent, le peuple gémit – Proverbes. 29 : 2 ». Le continent Africain  est réputé pour ses ressources naturelles immenses (minières, perlières, bois précieux, lacs poissonneux, animaux sauvages, etc.). C’est aussi un continent jeune, avec une très grande partie de la population en jeune âge – donc un potentiel humain énorme.  Et pourtant en dépit de tout ce potentiel, il reste le continent des conflits sanglants, des refugiés, des crises alimentaires et sanitaires, d’instabilité politique et de misère. Au lieu de canaliser la force de la jeunesse pour la production, les jeunes sont tellement désemparés qu’ils se font couler dans la Méditerranée en tentant de gagner les cotes de l’Occident. De plus en plus d’analystes convergent sur un point : le plus grand problème de l’Afrique n’est pas la pauvreté ou la guerre, c’est son leadership. Mais comment affecte-t-il sa société ?

 

Pour bien comprendre comment la qualité du leadership constitue un facteur clé du bonheur ou du malheur des humains, commençons par les besoins humains. Tous les humains ont des aspirations communes : la vie, la liberté, l’épanouissement intellectuel, la santé, la sécurité, une bonne cohabitation, la jouissance du fruit de son travail, le loisir sain, etc. Dans une société désorganisée, chacun recherche la satisfaction de ces besoins sans tenir compte des besoins des autres. Les intérêts d’un individu priment sur ceux de la communauté. Théoriquement (et dans les faits aussi), cela conduit au chaos. En effet, sans la loi et l’arbitrage, la satisfaction d’un besoin d’un l’individu peut se faire par la spoliation des biens d’un autre individu. Dans un tel contexte, les plus forts font la loi ; et les faibles n’ont d’autre alternative que de garder silence et souffrir en silence ; en attendant une opportunité pour se venger. C’est cela la jungle !

 

Ainsi donc, il est évident que sans un minimum d’ordre dans la société, il est impossible à ses habitants d’atteindre la satisfaction de leurs besoins fondamentaux d’une manière satisfaisante. Les intérêts des uns se cognent contre ceux des autres, et personne ne gagne finalement car le bonheur de ceux qui sont heureux s’acquiert au prix du bien-être de tous. Et pour que ce minimum d’ordre soit possible, il faut des décisions suffisamment légitimes et justes pour être acceptées par tout les membres de la société (ou au moins sa majorité). La légitimé et la justice de ces décisions dépend des leaders qui les prennent et des implications qu’elles ont sur les membres de la société. Elles concernent ce qui est permis, ce qui ne l’est pas et ce que deviennent ceux qui violent ces prescriptions. Or, parler de décisions, c’est parler de décideurs. Voilà comment on se retrouve avec la nécessité d’avoir des leaders.

 

Vus cous cet angle, les leaders sont ceux qui prennent des décisions qui nous concernent tous ; et qui sont de nature à nous assurer un bien-être intégral et partagé par le plus grand nombre. Les décisions que les leaders prennent ne peuvent fonctionner que si tout le monde accepte de les accepter et de s’y soumettre. Si les décisions qu’ils prennent sont contestées, alors ces décisions deviennent source de problèmes au lieu de résoudre les problèmes existant. Mais pour que les décisions prises par les leaders puissent mériter le soutien et la soumission des membres de la société, elles doivent remplir deux conditions : être prises par des leaders dont la légitimité est reconnue par tous les membres de la société et être compatibles avec l’intérêt général des membres de la société.

 

Quand un leader n’est pas légitime (ou n’a pas suffisamment de légitimité), on ne peut même pas parler de ses décisions car il constitue un problème déjà ; et tout ce qu’il fait ne fait que compliquer ce problème, sauf s’il s’agit de reconnaître son illégitimité et de remettre le tablier. Un leader illégitime divise la société et se sent dans l’obligation de forcer sa légitimité par des manœuvres malhonnêtes ou violentes, ce qui contribue à la déstabilisation de la société. Il peut même être la cause d’un conflit violent et de graves destructions; sacrifiant ainsi les intérêts du grand nombre pour préserver les siens ; ce qui est le contraire d’un véritable leadership. Voilà pourquoi les élections sont importantes. Voilà pourquoi elles doivent être libres (sans pression, manipulation ni intimidation), transparentes (sans fraude) et régulières (selon les règles consensuelles qui régissent les élections). Une élection qui ne remplit pas ces conditions est un danger pour la société, et les Burundais le savent bien ! En effet, une telle élection ne produit pas les leaders que la société mérite ou dont elle a besoin, elle produit des décideurs qui n’incarnent pas les valeurs et les aspirations de la population – et qui peuvent donc facilement prendre des décisions qui font souffrir le peuple.

 

Deuxièmement, la légitimité des décideurs dépend aussi de la qualité des décisions qu’ils prennent. Même quand les dirigeants ont été élus dans des conditions démocratiques parfaites – et qu’ils donc une légitimité électorale totale, cela ne leur donne pas le droit de prendre n’importe quelles décisions. La victoire électorale ne conduit pas aux droits illimités des leaders ; mais à de lourdes responsabilités et une plus grande redevabilité envers le peuple. Les leaders sont toujours liés par l’obligation de prendre des décisions qui protègent l’intérêt général contre l’intérêt individuel ou sectaire, y compris les leurs. Toute décision qui fait plaisir aux dirigeants mais qui sacrifie les intérêts du peuple est un acte de trahison. Le décideur est lié par le serment (officiel ou tacite) d’agir toujours dans le sens de l’intérêt du peuple. Agir autrement, c’est faire signe d’indignité de la confiance du peuple. C’est pourquoi même les présidents peuvent être déchus de leurs fonctions et traduits devant la justice, au cours de leurs fonctions. Malheureusement, la seule cours capable de destituer un Président ou vice-président qui a trahi le peuple n’existe que dans les lignes de la constitution !

 

Pourquoi la loi prévoit-elle ce genre de situations ? Simplement parce qu’elles sont toujours possibles. Il n’est pas donné à tout le monde de toujours prendre des décisions qui protègent l’intérêt général ; cela requiert une noblesse d’âme qui n’est pas monnaie courante dans la société. Si le monde offre des prix aux personnalités qui se distinguent par leur dévouement au service de leurs peuples et de l’humanité en général, c’est parce qu’elles ne sont pas nombreuses. Les humains sont tellement égoïstes que celui qui « se perd au service des autres », comme disait Gandhi, sont vite repérés et considérés comme exceptionnelles. Et puis, aussi étrange que cela soit, le leadership politique a la drôle force d’attirer beaucoup plus les aventuriers, les amoureux du pouvoir et des richesses faciles et sales ; que les personnalités honnêtes et intègres.

 

Pour qu’un dirigeant puisse vraiment mettre les intérêts du peuple en avant, il doit faire preuve d’une grande noblesse d’âme. En effet, le pouvoir de décision donne des opportunités de s’accumuler des biens matériels (au détriment du peuple) par de simples actes de malhonnêteté dont certains sont trop discrets pour faire peur aux consciences moribondes. Le pouvoir a une grande force de corruption ; mais quand il doit corrompre une âme faible et corrompue, son travail est facilité mille fois. On dit que le voleur ne devient pas voleur quand il vole ; il vole parce qu’il est voleur. Il peut donner l’air d’être honnête aussi longtemps qu’une occasion de voler ne s’est pas présentée. Mais au fond, il est malhonnête et voleur avant qu’il ne se trouve dans la situation qui expose son vrai visage. Le pouvoir constitue un test indéniable du caractère et de la personnalité des leaders. Elle flatte les bassesses humaines avec une telle force que seules les âmes profondément nobles peuvent garder leur noblesse et servir le peuple avec désintéressement au lieu de se servir du pouvoir de décision pour se servir. Voilà encore une fois pourquoi les élections sont si importantes ; et pourquoi il est important que les citoyens les plus honnêtes et les plus intègres soient les plus actifs lors des campagnes et des élections. C’est grâce à eux que le peuple a la chance d’avoir des leaders honnêtes et intègres.

 

Au Burundi, l’identité ethnique et l’affiliation politique (et non le caractère) jouent un trop grand rôle dans les choix électoraux ; et c’est une de nos grandes faiblesses. Disons-le et répétons-le, le caractère est l’élément le plus important qui fait le leader. Andy Stanley  (2003) affirme que le caractère est ce qui fait le leader ; et il définit le caractère comme le fait de faire ce qui est juste (prendre les décisions justes) même quand cela est difficile. Cet attachement intime découle de la conscience morale du leader, notamment la distinction intérieure entre le bien et le mal ; et l’engagement de faire toujours le bien. C’est cela la force qui donne au leader la capacité de prendre de bonnes décisions ; des décisions justes qui font avancer les intérêts de ceux qu’il dirige. Un leader avec un caractère défectueux (une distinction tordue du bien et du mal, un sens élevé d’égoïsme, etc.) ne pourra pas ne pas prendre des décisions immorales qui font souffrir le peuple.

 

La grande faiblesse des démocraties Africaines, c’est que nous voulons des leaders qui prennent ce genre de décisions alors que nous ne nous assurons pas que ceux qui récoltent nos voix pendant les élections ont le caractère requis pour faire ce que nous voulons qu’ils fassent. Et quand ils nous révèlent leur véritable fond, nous nous plaignons ! En vérité, ils ne nous déçoivent pas, ils font juste ce qu’ils sont. C’est plutôt nous qui nous donnons des attentes illusoires sur des hommes et des femmes qui n’incarnent pas les valeurs qui créent nos attentes. Nous nous attendons à cueillir des mangues sur des eucalyptus ; et nous nous lamentons quand nous n’en trouvons pas. Jésus lui le savait et nous avait avertis : on ne peut pas cueillir de bons fruits sur un mauvais arbre car, un bon arbre produit de bons fruits ; et un mauvais arbre produit de mauvais fruits (Mathieu 7 : 18-19). Les bons leaders prennent de bonnes décisions ; les mauvais leaders prennent de mauvaises décisions. C’est une loi naturelle que nous ne pouvons négliger qu’à nos risques et persils.

 

Pour revenir à la question qui nous concerne, il est évident que si des décisions doivent être prises pour assurer le bonheur d’un peuple, il faut des décideurs pour les prendre. Mais comme la qualité des décisions que les leaders prennent dépend étroitement de la qualité de leur personne, le danger d’avoir des leaders qui prennent des décisions calamiteuses reste toujours une possibilité. Ainsi, nous concluons que tout peuple a besoin de leaders pour être heureux, d’une part. D’autre part, nous concluons que les leaders peuvent être le plus gros obstacle au bonheur d’un peuple. Les leaders sont supposés être les faiseurs des solutions des problèmes d’un peuple ; mais ils peuvent aussi être un gros problème pour le peuple. Finalement, il ne suffit pas, pour un peuple, d’avoir d’abondantes ressources et une population active nombreuse pour connaitre paix et prospérité. Le plus grand inconnu de l’équation est constitué par les leaders. Les leaders sans vision, sans moralité et incompétents sont capables de détruire le plus grand potentiel d’un peuple. Mais avec des leaders visionnaires, intègres et capables, même un potentiel dérisoire peut suffir pour assurer le bonheur d’un peuple.