LA QUESTION DES MANDATS PRESIDENTIELS

La démocratie libérale prône l’alternance au pouvoir comme un principe incontournable. Incontestablement, cela implique la limitation des mandats présidentiels. Sur le continent Africain, le principe de la limitation des mandats présidentiels ne fait pas encore l’unanimité. Certains croient qu’il est injuste de forcer un président à cesser de diriger son peuple, arguant que cela n’est pas dans l’intérêt du peuple. Par conséquent, ils changent les constitutions et organisent des referenda pour prouver qu’ils ont raison. Même si cela constitue le langage officiel, il y a visiblement plus que ces belles paroles dans l’équation.

 

Je crois que l’alternance au pouvoir est l’un des meilleurs garde-fous contre les pouvoirs autoritaires et insouciants du bien-être du peuple dans son ensemble. La démocratie doit garantir au peuple le pouvoir de changer de président s’il le veut. En outre, elle doit aussi limiter la longévité du séjour du président au palais indépendamment de ce que ses soutiens veulent. Sinon, elle n’en est pas une. Comment pouvons-nous dire que le peuple est souverain quand il n’a aucun pouvoir sur la décision concernant la personne qui va le diriger et combien de temps elle va le diriger ? Pour moi donc, la limitation des mandats est une conséquence logique du choix de la démocratie. Il est impossible d’avoir la démocratie sans la limitation des mandats car, cela dépouillerait le peuple d’une partie essentielle de sa souveraineté. Or, la démocratie est, par définition, le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple. Si le peuple est obligé de laisser le droit de changer de président entre les mains de la mort, il a perdu l’exercice de son pouvoir.  

 

Même un referendum peut être fantaisiste et entrainer la perte de la souveraineté du peuple. Il arrive qu’un referendum soit organisé sur un problème quelconque d’intérêt public et que la majorité vote en faveur d’une opinion exprimée par le pouvoir en place. Même si cela peut être la véritable opinion du peuple, il n’en est pas toujours le cas. En effet, il y a des cas où le peuple est corrompu au moyen de la distribution d’argent pour influencer le vote. Il arrive aussi que les résultats officiels du referendum n’aient rien à avoir avec les vrais résultats – à cause du trucage du processus référendaire. Il arrive aussi que d’autres manouvres illégales soient utilisées pour que l’opinion des dirigeants devienne l’opinion du peuple ; et on se précipite sur les media pour dire que le peuple a parlé. Cette une des pires façons d’infantiliser le peuple, de soumettre ses intérêts à ceux des dirigeants et d’assurer l’instabilité au pays.

 

La limitation des mandats aide le peuple à éviter un danger extrêmement grave : le risque de devoir recourir aux armes pour forcer une alternance voulue mais impossible autrement. Prenons le cas d’un président dont le règne est calamiteux pour le peuple. Il est dans l’intérêt du président lui-même, de ceux qui travaillent avec lui et du peuple entier que le peuple puisse avoir les moyens d’opérer un changement pacifique à la tête du pays, et dans une période relativement courte – en tout cas supportable. Si le peuple doit attendre la mort, deux situations peuvent se présenter. Si la mort vient rapidement, le changement aura lieu sans problèmes. Mais si la mort prend du temps (et elle peut attendre un peu trop parfois), alors l’attente risque d’être trop longue et insupportable ; et le peuple risque de se fatiguer. Si cela arrive, le risque d’un coup d’état, d’une révolte violente ou d’une guerre civile est difficilement évitable.

 

Or, s’il y a un coup d’état ou une révolte violente, le risque d’une violence généralisée est très grand. En principe, les régimes qui ont régné pendant longtemps finissent par créer s’habituer aux délices du pouvoir. Petit à petit, ils se convainquent qu’ils ne peuvent pas vivre en dehors des cercles du pouvoir. Les accumulent des richesses – parfois par des voies pas très nobles et se retrouvent dans l’obligation de les protéger pour éviter de perdre le pouvoir et de se faire poursuivre par la justice. Pour y arriver, ils créent des armées au sein des armées, des groupes qui leur sont inconditionnellement fidèles et qui bénéficient d’avantages parfois colossaux (salaires, avantages financiers, etc.) et de favoritisme institutionnalisé (meilleures formations, meilleurs équipements, etc.) pour se protéger.  Cette pratique détruit le mandat national de ces groupes et fait d’eux des mercenaires du régime, capables de massacrer le peuple pour défendre les dignitaires indépendamment de l’illégitimité ou l’illégalité des actions de ces derniers. Or, ceci constitue une perception tronquée du rôle des organes de défense et de sécurité. Cette simple déformation de la perception de leur rôle constitue un danger énorme pour le peuple.

 

Si l’impatience conduit à un coup d’état contre un régime qui a trop dérapé, ces groupes se sentent obligés de défendre le régime, ce qui peut scinder les forces de défense et de sécurité en deux camps. Encore une fois, une telle situation est explosive et extrêmement dangereuse pour le peuple. S’il y a une révolte massive, ces mêmes groupes peuvent aussi se sentir dans l’obligation de défendre le régime contre la population, ce qui conduit à des crimes d’état. Dans les deux cas, le meilleur scenario sera celui de violation massive de droits humains. Le pire des scenarios sera une guerre civile qui peut prendre des années et faire reculer le pays en général sur tous les plans. Et dans tout cela, le président, son entourage et leurs sympathisants ne seront pas a l’abri des problèmes. Personne ne peut prédire ce qui peut arriver dans de telles situations. Mais le plus grand perdant, c’est le peuple

 

En plus de ce qui précède, le principe de mandats illimités prive le peuple de son pouvoir de se doter d’un meilleur leadership, pour un temps dont la longueur est imprévisible. En effet, si les mandats ne sont pas limités, mémé un président honteusement incapable a le droit de diriger le pays jusqu'à sa mort. Or, pendant que le pays souffre à cause de son incompétence, le peuple peut avoir produit des leaders capables de mieux le gérer. Refuser au peuple le droit d’être mieux dirigé et d’avoir une meilleure vie, montre que ce principe des mandats illimités n’avantage pas le peuple, même quand il est défendu en son nom. En fait, lorsque le pays a eu le malheur d’avoir un dirigeant médiocre alors qu’il a en son sein des leaders capables, ceux-ci peuvent être  exposés à la persécution. En effet, les dirigeants médiocres n’aiment pas voir des leaders plus capables émerger. Leur simple présence, leurs paroles et leurs actions exposent les faiblesses des dirigeants ; et ceux-ci réagissent souvent par l’usage du pouvoir qu’ils ont pour faire taire les bons leaders émergeants. Une des conséquences de ce problème est la fuite de cerveau. Plutôt que de se laisser piétiner dans leurs pays, ces leaders préfèrent s’exiler et aller servir dans les pays où on valorise leurs compétences. En d’autres termes, le principe de mandats illimités a le potentiel d’accélérer l’appauvrissement d’un pays s’il a la malchance d’avoir un dirigeant médiocre.

 

Mais, me direz-vous, le principe des mandats illimités donne au pays la chance de garder un président compétent pendant longtemps au lieu de le forcer à prendre la retraite sans pouvoir lui trouver un égal pour le remplacer ! Oui, j’en conviens, cela est possible. Seulement, rien ne dit qu’il est le seul compétent, et la non limitation des mandats nous empêche de confier la destinée de la nation a ceux qui sont plus compétents que lui. En outre, même s’il était le plus compétent, il pourrait être succédé par un leader médiocre après sa mort, ce qui ferait chuter le pays pendant je ne sais combien d’années. Il convient donc de ne pas attacher la destinée d’un peuple à la vie d’un individu, mais de faire en sorte que le peuple puisse produire des leaders qui sont de plus en plus compétents.

 

Ceci me conduit à une conclusion importante : le principe de mandats illimités subordonne la destinée du peuple à la vie et la capacité d’un individu. Je crois que la manière la plus sécurisée d’assurer un bon avenir pour un peuple est de lui doter d’’institutions fortes, capables de forcer les dirigeants à se faire violence pour ne pas aller en dessous de la barre. Bâtir l’histoire d’un pays sur un homme c’est soumettre le moins temporels au plus temporel. Les hommes viennent et passent, les peuples restent. Il faut que la vie d’un homme dépende de celle d’un peuple et non l’inverse. Il faut une base plus solide pour un peuple que la vie d’un seul homme – fut-il le président. C’est dire que je préfère des leaders aux pouvoirs limités avec un peuple épanoui et heureux plutôt qu’un peuple misérable avec des leaders « tout-puissants ». Il vaut mieux devoir remplacer un bon président par un moins bon plutôt que de ne pas pouvoir remplacer un mauvais président.

 

Chaque président, aussi bon soit-il, a des faiblesses. Et plus il reste au pouvoir, plus ses faiblesses affectent le pays. Malheureusement, plus il reste au pouvoir, plus il se fatigue et plus ses performances chutent. Pire encore, plus il reste au pouvoir, plus le risque du culte de la personnalité et de sa « déification » est grand ; et plus le risque de la « privatisation » du pouvoir et des richesses nationales, par le président et ses proches collaborateurs est grand. Il faut limiter les pouvoirs des dirigeants pour les garder dans les limites de l’humanité. Dans tout les cas, il faut limiter et la durée et le nombre des mandats. On évite plus de problème qu’on se prive de bienfaits.  

 

Concernant la polémique en cours sur le continent Africain, autour de la limitation des mandats, j’ai l’impression que c’est une guerre de culture d’une part ; et une confusion philosophique sur le pouvoir politique d’autre part. Traditionnellement, le pouvoir était perçu comme un héritage familial en Afrique. Les chefs n’étaient pas élus, ils étaient prédéterminés dès la naissance. C’était une question d’appartenance à une famille donnée et non une question de compétence ou d’approbation populaire. Même si nous sommes au 21è siècle, cette perception du pouvoir reste le centre de la vision du monde pour beaucoup d’Africains ; surtout ceux qui ont le pouvoir. Mais comme ils ne peuvent pas faire avancer cet argument, ils organisent des referenda tendancieux et téléguidés pour cacher leurs ambitions personnelles derrière « le choix du peuple ». Ils se débrouillent pour faire dire aux peuples ce qu’ils veulent enfin de légitimer leurs visées égoïstes. Ce qui me fait dire ca, c’est que s’ils sont de l’opposition, ils ne soutiendront jamais que ceux qui sont au pouvoir y restent indéfiniment. C’est beaucoup plus l’intérêt personnel qui prime ; et c’est ça le deuxième aspect du problème.  

 

Concernant la confusion philosophique sur la nature du pouvoir politique, les leaders qui font la promotion des mandats illimités font preuve d’une perception erronée du pouvoir politique. Ils sont tellement centrés sur eux-mêmes qu’ils subordonnent la liberté de leurs peuples à leurs caprices. Le pouvoir est un outil dont on se sert pour une cause plus importante que sa propre vie : l’épanouissement et le bonheur de son peuple. C’est comme une houe dont on se sert pour sarcler le champ d’un maître (le peuple). C’est le maitre qui achète la houe ; elle lui appartient. C’est aussi le maître qui est le propriétaire du champ. L’utilisateur de la houe est un serviteur qui doit utiliser la houe selon les ordres du propriétaire du champ, pour le plus grand intérêt de celui-ci. La politique des mandats illimités me donne l’image d’un serviteur qui prend la houe de son maître comme une fin en soi et qui change le maitre en serviteur.

 

Il y a des fois ou le peuple peut se laisser emporter par l’éphorie du moment et encourager ses leaders à ne pas limiter les mandats. Les leaders sages savent éviter de tels pièges. C’est pour cette raison que George Washington, le premier président Américain a refusé de prendre un troisième mandat présidentiel, en dépit de l’insistance du peuple. Un bon leader doit être plus lucide que son peuple et refuser toute pratique qui peut se révéler fatale pour le peuple plus tard.

 

Le véritable problème en Afrique, ce n’est pas la peur de priver des peuples d’un leadership exceptionnel, c’est la peur de perdre les biens illégalement accumulés ou de payer pour les crimes commis pendant l’exercice du pouvoir. L’histoire récente nous montre que pour beaucoup de leaders Africains, diriger, assassiner, torturer, massacrer, voler, piller, détourner, blanchir l’argent, etc. sont des verbes du même champ sémantique. Avec le temps, ils se rendent compte qu’ils ont créé trop de problèmes et qu’ils ne peuvent pas vivre tranquillement sans l’immunité ou le pouvoir entre les mains. Le seul refuge qui leur reste, c’est l’éternisation au pouvoir par n’importe quel moyen. Un bon dirigeant devrait diriger de telle sorte qu’il puisse retourner vivre au village sans escorte ni protection, au milieu de son peuple, après ses service à la nation.

 

Jésus disait qu’on ne met pas un nouveau vin dans de vieilles outres de peur de perdre et le vin et les outres. L’Afrique est en train de s’habituer au nouveau vin. Le problème est que, dans certains cas, on veut le mettre dans de vieilles outres. On ne peut pas assurer le progrès et le bonheur des peuples Africains simultanément avec des leaders qui ont une perception moyenâgeuse du pouvoir politique ; et qui voient le peuple comme un faible serviteur docile qu’il faut manipuler pour faire avancer leurs propres intérêts. De tels leaders vont retarder la transition vers la préservation du nouveau vin. Et, entre temps, il y aura beaucoup de pertes à consentir. L’avenir de l’Afrique se trouve dans l’émergence de leaders qui croient que leurs peuples sont plus importants qu’eux ; et que la stabilité de leurs pays reposera sur de bonnes institutions dirigées par de bonnes personnes ; et non sur des leaders qui font le culte de la personnalité et qui, le jour de leur mort, risquent de provoquer l’écroulement de tout ce qu’ils ont bâti.