La naissance est une expérience douloureuse, pour la maman et pour l’enfant ; et il en est de même pour les nations. De la période chaotique, quand chacun faisait ce que bon lui semble, à la période d’une organisation  stable de la société, il a fallu une transition difficile. Ceux qui profitaient du chaos résistaient au nouveau changement, les réflexes de la violence avaient du mal à céder aux réflexes de la raison et du débat. Les nations colonisées ont dû faire face au jour colonial et le défier avant de pouvoir gouter à l’indépendance. Les dictatures ont créé des réflexes de gestion de pouvoir fondés sur la brutalité. Avec le tribalisme, l’égoïsme et l’exclusion s’en sont mêlés ; des crimes horribles ont été commis contre des groupes entiers. C’est vrai que la démocratie date des débuts des années 1990 en Afrique, mais la transition n’est pas encore terminée dans la plupart des cas. Des démocraties stables, avec des régimes qui servent le peuple fidèlement et qui se succèdent pacifiquement, bâtis sur des principes consensuels bien établis sont encore rares sur notre continent. La fraude électorale, l’intimidation et la corruption lors des campagnes électorales, le déni des droits et libertés politiques, les assauts sur la liberté de la pression et, par la, du droit a l’information, l’usage de la justice pour des fins politiques, etc. restent nos compagnons gênants.

 

D’une part, nous avons encore les vestiges des mentalités monarchiques. Par exemple, certains ne comprennent pas encore la nécessité de la limitation des mandats présidentiels, d’autres perçoivent le président comme le « sebarundi », un concept foncièrement monarchique qui n’a pas de place dans la démocratie. En outre, nous avons un problème grave de théologies tendancieuses qui se mêle très maladroitement à la politique, et on se perd dans un brouillard épais combinant ambitions personnelles, croyances religieuses et une interprétation de la Bible qui ne se réfère pas au contexte global des écrits concernés. D’autre part, nous sommes prisonniers de notre passé. Les crimes subis ou commis ont engendré des traumatismes qui produisent des actes dangereux et suicidaires. La combinaison de tous ces facteurs produit une situation bien délicate qui requiert un effort exceptionnel.

 

Pour moi, ce qui arrive actuellement au Burundi s’inscrit dans cette logique de transition (de la monarchie pure et simple à la monarchie constitutionnelle ; de la monarchie constitutionnelle à la république ; et de la dictature militaire à la démocratie). La lutte entre l’ancien et le nouveau n’est pas encore terminée. Nous avons essayé de mettre le nouveau vin dans les vieilles outres un peu trop vite ; et nous sommes en train de perdre et le vin et les outres ! Nos concitoyens continuent de mourir et de fuir le seul pays ou ils sont supposés être plus en sécurité que partout ailleurs. Les forces antagonistes sont encore en confrontation et mettent notre stabilité à mal ; nous n’avons pas encore pris la direction voulue - et c’est le moment propice pour regarder au-delà des montagnes pour définir ce pays que nous voulons, trouver comment en faire une réalité et comment pérenniser cette réalité. Nous sommes à un moment historique, un moment qui ne tolère pas l’indifférence et l’inaction.

 

Face aux defis posés par la souveraineté de la Grande Bretagne sur les colonies Américaines et les abus dont les colonies étaient victimes, il a fallu un travail mental de réflexion et d’imagination des hommes comme Thomas Jefferson, John Adams, James Madison et les autres ; pour faire naitre une nouvelle nation et lui tracer une nouvelle trajectoire. Leur travail d’imagination a pu créer une nouvelle nation (les Etats Unis d’Amérique) et la stabiliser pendant plus de 200 ans. Aujourd’hui, en dépit de toutes les contradictions du système Américain, il est clair que le travail de ces hommes a simplement été unique!

 

Ces hommes ont su confronter les defis de leur époque avec un raisonnement lucide qui reste une matière précieuse dans les contenus des cours de science politique aujourd’hui. Les principes comme la liberté de religion (à comprendre sur le fond de la domination de la politique par la puissance Eglise catholique Romaine en Europe au Moyen Age), la redevabilité des élus face au peuple, le pouvoir du peuple de changer ses dirigeants, le devoir de respecter la constitution strictement, etc. nous viennent, en partie, de leur réflexion. Ils ont su brûler le carburant de leur matière grise face à des problèmes géants pour donner aux colonies une fondation philosophique et idéologique sans égal.

 

Le fondement qu’ils ont posé a servi comme une étoile qui a guidé ce pays pendant ses heures les plus sombres comme lors de la guerre civile qui a failli diviser le pays, au moment où le Burundi jouissait d’une stabilité inégalée jusque là, sous le règne de Mwezi Gisabo ; héritier direct de l’illustre Ntare Rugamba. Les grandes actions sont toujours  inspirées par les grands rêves ; et les grands rêves sont toujours le produit d’un grand travail d’imagination. La paresse mentale est l’ennemi de toute évolution ; qu’elle soit sociale, économique, scientifique, technologique ou politique. La vie est impitoyable aux paresseux mentaux.

 

Mais, chaque pays a ses Thomas Jefferson et ses John Adams. Si le Burundi a pu produire un fin stratège politique, administratif et militaire comme Ntare Rugamba, il y a déjà deux siècles, il a certainement produit plus que cela aujourd’hui. Les héros se manifestent aux plus durs moments de la guerre. Et je crois qu’ils n’ont pu le droit de se cacher aujourd’hui ; trop c’est trop. Dans son livre, America’s Founding Fathers : Who are they ?, Jack Stanfield note que les colonies Américaines ont eu la chance d’avoir des citoyens exceptionnels à un moment critique de leur histoire. Chaque nation a ses « citoyens exceptionnels ».

 

Le Burundi passe par une zone de turbulence depuis plusieurs années. Nous croyions l’affaire close, mais nous nous sommes trompés ! C’est humiliant de voir des jeeps militaires portant des drapeaux étrangers et plein de soldats étrangers défiler dans nos boulevards au moment ou on nous essayons de faire comprendre a tout le monde que nous avons des organes de paix et de sécurité capables de sécuriser toute personne qui est sur notre territoire. Il y a un vent de contradiction!

 

Aujourd’hui, l’instabilité que nous vivons constitue une invitation pour tout citoyen capable de mener une réflexion de haut niveau pour nous proposer cette formule qui nous élèvera au-dessus de nos luttes fratricides pour que nous puissions bâtir une nation de quiétude et d’abondance. Je sais que des efforts ont été fournis dans le passé, mais il est évident que d’autres restent nécessaires. Faire naitre une nation stable n’est pas une mince affaire, surtout quand on a un passé aussi incommode comme le notre ! Albert Einstein disait qu’il est impossible de résoudre un problème en réfléchissant au même niveau que quand on le créait. Nous devons pousser la réflexion plus haut, faire preuve de plus de témérité et de perspicacité. Nous devons avoir le courage de poser des questions que personne ne pose, imaginer des possibilités que les autres n’imaginent pas et proposer des alternatives jamais proposées jusqu’aujourd’hui. Nous ne devons plus penser au-delà de la boîte, nous devons penser comme s’il n’y avait pas de boite !

 

 

 

Nous avons pu acquérir des tas de connaissances, en partie grâce aux efforts de notre pauvre peuple. Nous avons une dette morale envers lui ; et la meilleure manière de nous en acquitter est de participer à la « création » d’un pays où il pourra vivre dans l’unité, la quiétude et l’abondance. Regardons au-delà de nos ambitions personnelles ! Regardons au-delà des régimes politiques (ils viennent et passent) ; contemplons la possibilité d’une nation paisible et riche sur un espace d’au moins 200 ans ; et posons le fondement qui déterminera ce qu’elle sera! Regardons au-delà des luttes, des victoires contre nos frères (elles nous déshonorent) ! La vie est trop riche pour être vécue au service d’un seul ventre. Elle est trop belle pour être vécus dans l’égoïsme et la haine.

 

Nous avons besoin de mettre la noblesse de nos âmes à l’honneur et de la mettre au service de notre peuple. Face aux flots excessifs du mal, nous devons répondre par des courants intarissables et extravagants de l’amour. Quand la haine et la violence s’intensifient, nous devons ‘surintensifier’ l’amour du peuple et l’esprit du service désintéressé. Le sacrifice doit être notre mot d’ordre ; l’intérêt général de notre peuple, et celui des générations qui ne sont pas encore nées, doivent motiver nos pensées, nos attitudes et nos actions. Nous devons accepter de perdre nos intérêts dans ceux du peuple ; de donner notre confort enfin que le peuple puisse avoir le sien ; de donner nos vies enfin que notre peuple puisse avoir un bon avenir!

 

Nous devons ouvrir nos cœurs à ce peuple qui est le notre, penser pour les générations futures, passer des nuits blanches, écrire, publier, discuter, etc. Tout Burundais à qui a été  donné cette capacité, qu’il soit au Burundi ou dans la diaspora, doit quelque chose au peuple! La douleur de notre patrie nous concerne tous ; son bonheur dépendra de nos efforts. Si nous pleurons quand une personne meurt, comment oserions-nous rester indifférents quand tout un peuple souffre – et surtout quand ce peuple est notre peuple ? La tâche est immense, mais impossible. Soyons simplement comme ces braves qui ne savaient pas que ce qu’ils allaient faire était impossible ; et qui l’ont simplement fait ! Si on nous dit que c’est impossible, répondons que nous n’avons pas besoin de savoir, que notre devoir n’est pas de distinguer le possible de l’impossible ; mais de faire ce qui est juste – pour le bonheur de notre peuple. S’ils rétorquent que personne ne l’a encore fait, répondons simplement que le moment n’était pas encore venu ; et que bientôt le monde saura que c’est faisable !

 

Agissons donc, réfléchissons, partageons nos réflexions, commentons les réflexions de nos compatriotes, recevons leurs commentaires humblement, proposons ce que nous croyons être mieux, encourageons-nous, édifions-nous, elevons-nous les uns les autres. Ne nous laissons pas intimider par la montée des extrémismes et l’intronisation de la violence. Elle a déjà prouvé qu’elle ne peut pas stabiliser les pays ; elle a déjà remplis nos vies de blessures, de colère et de douleur. Nous savons ou elle nous même. Continuons le travail noble d’une réflexion lucide. Le monde n’est pas dirigé par des armes, mais par des idées. Car même l’usage des armes s’aligne sur certaines idées.