LE DISCIPLE DE CHRIST ET LA SOCIETE


Un philosophe chinois expliquait[1] les progrès spectaculaires de la Chine dans le domaine de l’économie, de l’industrie et des technologies de l’information par le fait que les Chinois n’ont pas une religion qui leur donne l’envie d’aller au paradis. Il contrastait cela avec le christianisme qui prône un départ ultime des croyants de ce monde vers le paradis. Selon lui, cet aspect du Christianisme crée un certain désintéressement par rapport aux questions immédiates de la vie et amène les Chrétiens à ne pas développer leurs nations car ils sont toujours en partance. Même si cette assertion traduit une compréhension incomplète ou biaisée du Christianisme, elle a le mérite de toucher un point qu’il sied de considérer avec attention. En effet, même si la civilisation occidentale, profondément façonnée par la pensée et la croyance Judéo-chrétiennes, contredit cette assertion,  il ne reste pas moins vrai que la manière dont certains Chrétiens vivent leur foi confirme les propos de ce philosophe. Cet article se propose d’élucider ce problème est d’en proposer une solution.


Au premier abord, on serait tenté d’affirmer que le christianisme prédispose les Chrétiens à la passivité, par le fait qu’il nous présente la vie présente comme juste une phase de l’existence humaine. Si on s’attarde un peu trop sur cet aspect, on risque fort de ne pas donner de l’importance au présent ; et de devenir inutile à la société. Cependant, cela n’est qu’une partie de la vérité. En effet, c’est pour une raison bien précise Dieu ne nous enlève pas du monde après la conversion. Au lieu de nous enlever de ce monde, Dieu nous envoie dans le monde (Jean 20 : 21).  L’appel de Jésus est double : venir vers lui pour être transformé - « venez et suivez-mois » (Marc 1 : 17) ; et aller dans le monde pour le transformer -  « allez vers le monde est faites des disciples » (Mathieu 28 : 19). Si on prend donc seulement cet aspect du caractère futuriste de la foi Chrétienne, on est tenté de soutenir les propos du philosophe Chinois. Mais quand on prend en considération l’autre partie de l’appel du disciple de Christ et l’identification des disciples par Christ comme le sel et la lumière du monde (Matthieu 5 : 13-16), on a une toute autre perception.


Malheureusement, ce ne sont pas tous les Chrétiens qui comprennent cette deuxième partie de notre appel. Dans les faits, il est à déplorer que certains Chrétiens vivent comme si les problèmes de la société ne les concernaient pas. Ils sont trop centrés sur le futur - le retour imminent de Christ, avec comme conséquence la tendance à vivre coupés des réalités de la société ; ce qui éclipse totalement ou partiellement la pertinence de leur rôle dans le présent et dans leurs contextes particuliers. C’est ce que certains théologiens appellent « la théologie d’évacuation ».


Mes observations personnelles semblent indiquer que les pays pauvres constituent un terrain plus fertile pour cette théologie ; probablement du fait qu’elle semble donner de l’espoir à des populations qui ne voient pas d’issue à leur problèmes économiques et aux diverses injustices dont elles sont victimes. Au lieu de s’impliquer pour trouver des solutions inspirées par les principes bibliques aux problèmes du présent, ces Chrétiens se concentrent sur le retour de Jésus enfin que leurs problèmes prennent fin. Par conséquent, ils ne sont pas psychologiquement conditionnés pour participer à la résolution des problèmes politiques, économiques et sociaux de leurs pays. La lampe est cachée sous le boisseau (Mattieu 5 : 15).


Dans une grande mesure, cette situation est le produit des enseignements bibliques déséquilibrés qui sont donnés dans nos églises ; et d’une lecture de la Bible qui est influencée par ces enseignements. Quand je lis la Bible, je trouve un message parfaitement équilibré ; un message qui s’occupe du présent et qui nous parle aussi d’un avenir éternellement glorieux. La Bible me montre un Jésus qui paye la taxe, qui guérit les malades, qui réhabilite les marginalisés et qui participe dans des fêtes. Il ne regarde pas, à distance, la vie de la communauté se dérouler comme si c’était un film ; il est l’un des acteurs.  Mais j’y trouve aussi un Jésus qui déclare que son royaume n’est pas de ce monde (Jean 18 : 36) ; et qui accepte de mourir pour le salut de ceux qui seront les citoyens de ce royaume. Comment pouvons-nous réconcilier les deux (le temporel et l’eternel) dans nos vies de tous les jours ?


Mon humble opinion est que c’est juste une question d’équilibre. Le retour de Christ est une vérité biblique qu’il faut absolument enseigner et croire. Mais, personne ne sait quand il reviendra ; et en attendant, il ya des choses à faire. Pour moi, tout ce que nous avons à faire ici et maintenant est résumé dans le plus grand commandement (aimer Dieu avec tout son être ; et aimer son prochain comme soi-même), surtout dans sa seconde partie (aimer le prochain). L’amour du prochain est une marque distinctive de tout disciple de Christ. La Bible est très claire là-dessus : sans amour, nous ne sommes rien (1 Corinthiens 13). En fait, je crois comprendre que rien ne démontre notre maturité spirituelle mieux que la démonstration de l’amour-agape dans un contexte bien réel ; un amour qui vise le bonheur de l’autre sans rien attendre en retour. La Bible va même un peu plus loin pour dire que celui qui n’aime pas son prochain ne connaît pas Dieu encore (1 Jean 4 : 8).


Or, aimer notre prochain, c’est répondre à ses besoins, comme le montre l’histoire du Bon Samaritain, une histoire donnée effectivement pour expliquer ce que c’est aimer ; mais aussi qui est notre prochain – l’objet de notre amour-agape. L’homme battu par les brigands avait besoin de quelqu’un qui lui témoigne de la compassion – et c’est ce que le Bon Samaritain a fait ! Notre société est pleine d’hommes, des femmes et d’enfants « battus et laissés pour morts » ; et nous trahissons notre Maître quand nous passons à côté (comme le Lévite et le Prêtre), prétextant que nous allons au ciel et que les problèmes de la société ne nous concernent pas. En fait, c’est en partie parce que  la société est pleine de ce genre de personnes que Dieu ne nous a pas pris au ciel quand nous sommes devenus Chrétiens. Nous sommes les seuls qui peuvent Le représenter auprès de ces gens et les aimer d’un amour pratique et sacrificiel, comme Jésus le ferait.


Aimer le prochain est une affaire multiforme selon l’éducation, la profession, le statut social et / ou économique et le contexte particulier de celui qui aime ; et selon les besoins spécifiques du « prochain ». Pour certains de mes lecteurs, c’est transmettre les connaissances à des enfants dont l’avenir dépend de leur réussite académique – et le faire d’une manière parfaite. Pour d’autres, c’est prendre une partie des revenus de leurs activités commerciales et les investir dans des projets de développement en faveur des populations vulnérables. Pour d’autres, c’est se servir du pouvoir politique, non pas pour s’enrichir ou opprimer, mais pour préparer de bonnes lois qui protègent les catégories faibles de la société  et qui sont souvent oubliées lors des débats politiques ; ou alors pour exécuter les projets de développement d’une manière exceptionnellement fidèle dans un monde ou le détournement de fonds publics est devenu la manière de gouverner. Ils y a mille et une manières d’aimer notre prochain si nous pouvons identifier nos prochains et que nous comprenons notre devoir envers eux.


Si nous ne sommes pas en train de faire ces choses, nous ne sommes pas en train d’être le genre de personnes que nous sommes supposés être. Et pendant que nous renions notre identité, les victimes des brigands continuent à saigner dans nos villes, dans nos villages et dans nos campagnes. Leur mort sera la conséquence de notre désobéissance aux ordres du Maître ; celui-là même que nous disons attendre et dont nous utilisons le retour pour justifier notre inaction. Certes, s’engager dans la société n’est pas une chose facile, mais ce n’est pas une vie facile que Jésus nous a promise. Au contraire, il a parlé de croix (porter sa croix) – le symbole de la mort !


En conclusion, je crois que le philosophe Chinois a été peut-être trompé par une interprétation partielle et incomplète du message biblique. La foi Chrétienne est naturellement une foi qui a des répercutions directes sur la société. Mais elle peut être mal comprise et mal vécue, ce qui peut conduire à des modes de vies qui contredisent ce que la Bible déclare très clairement. C’est pour cela que je voudrais interpeller tous les Chrétiens à laisser leur foi impacter la société d’une manière concrète, selon leurs talents, leurs compétences et leurs passions. Jésus a déjà déclaré que nous sommes la lumière et le sel de la société – nous avons tout ce qu’il nous faut. Tout ce que nous devons faire est d’être ce que nous sommes, de laisser notre être se manifester. Ne privons pas la société de lumière et de sel ; elle en a beaucoup besoin ; et c’est pour cela que nous sommes dans ce monde.



[1] Voir le documentaire “Le Nouvel Empire Chinois” de Jean Michel Carré