Le gouvernement : un danger potentiel

 

Toute société a besoin des dirigeants qui prennent les décisions nécessaires pour endiguer le désordre et enrayer le mal. C’est à cette condition que la vie peut bien se vivre. Mais, cela n’est pas tout. S’il est dangereux de vivre dans une société sans dirigeants, il n’est pas garanti qu’une société qui a des dirigeants soit nécessairement heureuse. Il y a des dangers inhérents au fait d’avoir un gouvernement ; et c’est pourquoi tous les pays qui ont des gouvernements n’expérimentent pas la paix et la prospérité. Même ceux qui en jouissent le font à des degrés différents. C’est pourquoi, comme l’a dit Thomas Jefferson, personne ne devrait régner sur un peuple sans son consentement. Il y a deux raisons principales qui expliquent ce danger. Premièrement, les dirigeants ne sont pas toujours au-dessus des problèmes qu’ils sont supposés résoudre. Deuxièmement, ils ne sont pas toujours capables de résister à la force corruptrice du pouvoir. Allons-y systématiquement.

 

Comme on l’a vu précédemment, l’une des raisons qui justifient la nécessité d’avoir des décideurs, c’est la protection des citoyens contre le mal, que ce soit le mal naturel ou le mal découlant de l’action humaine. Or, tout être humain est un terrain de lutte permanent entre le mal et le bien. Nous sommes dans un univers qui est soumis à une lutte cosmique entre les deux. Quand les forces du mal dominent, l’individu pose des actes de méchanceté qui causent la souffrance des autres – c’est cela le mal issu de l’action humaine. Et comme les décideurs sont aussi humains, ils sont aussi sous la coupe de la confrontation entre le bien et le mal, et ils ne sont pas toujours capables de promouvoir le bien dans leur propre vie. Pour le dire d’une façon crue, il est possible que des gens qui devraient vivre en prison à cause de leurs actes de méchanceté soient décideurs.  

 

Ici, nous avons besoin de creuser un peu plus bas. Le bien et le mal sont deux forces abstraites qui remplissent l’univers. Pour les Chrétiens, nous parlons de Dieu et de Satan, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort. L’obéissance à la volonté de Dieu conduit au bien, la désobéissance conduit au mal ; au péché. Le jeu commence au jardin d’Eden quand Satan tord la vérité divine et entraine Eve (et Adam ensuite) à la désobéissance. Dès ce moment, le mal s’est invité dans la vie humaine et a infesté l’univers. Nous allons nous centrer sur le mal issue de l’action humaine et laisser le mal émanant des disfonctionnements causés par la venue du péché.

 

Un chapitre plus tard (Genèse 3), le premier crime est commis ; Caïn tue son frère Abel! Quelques chapitres après, les humains sont si méchants les uns envers les autres que Dieu décide de déclencher un déluge pour purifier la terre du mal qui menaçait la survie de la société humaine. Et puis, l’histoire relate tout un tas de maux : l’esclavagisme, les guerres, des génocides et toute une foule d’injustices. Nous n’avons pas besoin de chercher loin, notre propre histoire est un bon chapitre sur la force du mal dans la vie d’une société.

 

Ainsi donc, l’homme a la capacité de nuire et la capacité de faire du bien ; mais cette capacité est soumise à son pouvoir de décision. La pouvoir, quant à elle, dépend des valeurs fondamentales qui découlent de sa vision du monde et de ses croyances profondes. Dans son éducation, l’un des deux côtés (le bien et le mal) se développe et finit par dominer l’autre. Les gens qui ont reçu une forte éducation morale, ceux qui ont une bonne philosophie de la vie et ceux qui ont de bonnes croyances religieuses bien intégrées dans leur vie finissent par avoir une force morale intérieure qui guide leurs actions. C’est une sorte de boussole qui détermine les décisions qu’ils prennent, selon la corrélation entre ces décisions et la moralité. C’est le genre de personnes qui n’ont pas besoin d’être sous surveillance pour ne pas tricher, qui préfèrent dire la vérité (même quand elle est difficile) et subir les conséquences plutôt que de mentir. De telles personnes font d’excellents leaders capables de prendre des décisions qui font avancer les intérêts de ceux qu’ils dirigent ; non pas parce que la loi les y oblige, mais parce que leur boussole morale leur dit que c’est la chose qu’il faut faire.

 

Ceux qui sont mal éduqués, qui subissent de mauvaises influences sans qu’ils aient la force morale de résister, se retrouvent sous le contrôle des forces du mal. Ils sont égoïstes, cupides, irresponsables, violents et insensibles à la souffrance des autres. Ils ne trouvent aucun problème à manger le pain de l’injustice et à boire le vin de l’oppression. Ces gens constituent le danger que les décideurs doivent enrayer dans la société. Le plus grand malheur qu’un peuple puisse avoir, c’est d’avoir des dirigeants de cette sorte !  Déjà sans pouvoir, ces personnes constituent un danger public. Quand le pouvoir est entre leurs mains, leur dangerosité se multiplie par mille ! Le pouvoir devient, pour eux, un instrument qui leur permet de causer toutes sortes de maux aux autres.

 

Entre les deux catégories plus ou moins extrêmes se trouve une catégorie d’autres personnes qui sont dispersés le long de la ligne qui lie le bien et le mal. Ils n’ont generalement pas une forte tendance mais penchent vers le côté de la majorité. Ils se laissent influencer par les décideurs. Par implications, leur alignement dépend de l’influence qu’ils subissent. Si les dirigeants sont animés par de mauvaises intentions et qu’ils institutionnalisent des pratiques injustes, ils vont aller avec les courants. Si les choses changent et que de bons dirigeants imposer la justice dans les affaires publiques, ils vont suivre ce nouveau courant. Mais les gens des deux premières catégories ont generalement des positions fermes pour le bien ou pour le mal. Ils en changent generalement pas facilement leurs positions car elles sont inspirés par l’état moral de leur être. A cause de leur fermeté, ils ont la capacité d’influencer le cours de l’histoire de leur société et d’entrainer le reste d’un côté ou d’un autre. Ils ont la capacité naturelle de le faire s’ils savent bien s’organiser et aller jusqu’au bout. Malheureusement, à cause des intérêts égoïstes que les égoïstes et les cupides trouvent dans le contrôle du pouvoir, ils sont souvent plus agressifs dans la conquête et la conservation du pouvoir que les bons dirigeants.

 

Retournons maintenant au risque d’avoir des dirigeants issus de la pire catégorie. Comme on l’a dit, cela reste une possibilité. En d’autres termes, les décideurs peuvent être des gens qui incarnent le problème du mal plus que les autres, alors qu’ils sont supposés combattre le mal. Ceci pose deux problèmes extrêmement sérieux. Premièrement, de tels décideurs n’ont pas l’autorité morale pour faire le travail pour lequel on a besoin d’eux. Combattre le mal qu’ils incarnent relève de la contradiction. Ils peuvent verbalement dénoncer le mal mais ils savent, au fond d’eux-mêmes, que ce qu’ils disent n’est pas ce qu’ils croient. Ils doivent faire recours à l’hypocrisie et au mensonge pour flatter le public et faire semblant d’être le genre de décideurs dont le peuple a besoin. Mais au fond, ils ne peuvent pas réprimer le mal car, s’ils sont sérieux avec une telle action, ils doivent commencer par eux-mêmes. La grande  tragédie pour un peuple, c’est d’avoir des dirigeants qui utilisent la bouche pour dénoncer les problèmes qu’ils doivent résoudre et qui se servent du pouvoir pour amplifier ces problèmes ou en créer de nouveaux.

 

Nos ancêtres disaient : « Ntawimena igihute » ! Et comme ils n’ont generalement pas la volonte et le courage de se faire opérer, ils préfèrent cacher et protéger leurs actions répréhensibles. Pour survivre, de tels leaders se protègent mutuellement et développent la culture de l’impunité dans la société. Ils font tout pour s’assurer que les organes mis en place pour réprimer le mal ne les atteignent pas. Ils coupent les ailes de la justice pour qu’elle ne puisse jamais les rattraper ; soit par une manœuvre insidieuse qui consiste à politiser la magistrature pour soumettre les magistrats au bon vouloir du pouvoir politique ; soit, en usant de la corruption et / ou de l’intimidation à l’égard des dépositaires de la justice. Des décideurs qui détruisent la capacité de la justice d’agir librement ; voilà un problème de taille pour la société. Ils peuvent aussi détourner les organes de défense et de sécurité et en faire leur protection. Ceci peut se faire par une politisation de ces organes pour les pousser à protéger le régime même quand il trahit le peuple ; ou en érigeant des groupes en leur sein qui les défendent aveuglement. Quand le bouclier du peuple devient le bouclier des dirigeants contre le peuple, c’est le monde à l’ envers. Donner le pouvoir à des dirigeants de cette catégorie est une tragédie bien terrible !

 

Cette pauvreté morale érode la capacité de ces décideurs de faire le travail qu’ils sont supposés faire. Vous savez, un titre, un tapis rouge, un nouveau fauteuil, une nouvelle jeep et un bureau climatisé ne peuvent pas donner au décideur le cœur qu’il n’a pas. Rien ne peut compenser la défaillance morale des décideurs. Les leaders qui sont plus enclins à faire le mal que le bien n’ont pas le force morale, philosophique, religieuse ou idéologique qui donne la force de caractère nécessaire pour donner le meilleur de soi dans le but d’assurer une vie paisible à ceux qu’ils dirigent. Ils sont comme une voiture sans moteur. Ils changent le leadership en jeu vide de sens, ils apprennent à imiter les gestes des leaders mais ne sont pas de véritables leaders.

 

Le deuxième problème qui explique le danger potentiel d’avoir des décideurs, c’est la force corruptrice du pouvoir. Avoir le pouvoir sur les autres va avec des tentations à la chaire humaine ; des tentations qu’il n’est pas donné à tout le monde de vaincre. Sans une position de pouvoir, tout le monde peut donner l’impression d’être un bon leader potentiel. Mais le pouvoir fait sortir les vraies couleurs du décideur. Vous êtes-vous rendu compte qu’il arrive qu’un homme qui a l’air plutôt respectable commence à exiger aux femmes qui cherchent de l’emploi dans un département ou une organisation qu’il contrôle de coucher avec lui pour se faire embaucher ? N’avez-vous pas vu que certains dirigeants profitent du pouvoir qu’ils ont sur leurs secrétaires pour en faire leurs maîtresses ? Ne savez-vous pas que certains enseignants usent du pouvoir qu’ils ont sur leurs élèves pour satisfaire leurs besoins sexuels ou gagner u peu d’argent à côté de leur salaire ? Voilà la force corruptrice du pouvoir !

 

Le pouvoir, c’est comme l’alcool. Certaines personnes commencent à danser et à marcher dans toutes les directions après la prise d’une bouteille alors que d’autres restent plus ou moins lucides. Mais, tout le monde finit par succomber si la prise est suffisamment abondante. Certaines personnes commenceront à faire du n’importe quoi une fois que le pouvoir leur tombe entre les mains. D’autres résisteront pendant plus ou moins longtemps. Mais, très peu de leaders sont capables de résister à cette force pendant vingt ou trente ans. Par ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles que je soutiens fermement la limitation stricte des mandats du président de la république et d’autres élus. Trop de gens sont capables de ne pas s’enivrer et de rester lucides après dix ans au pouvoir. Le risque est trop grand, dix ans suffisent !

 

La force corruptrice du pouvoir est directement liée à la nature humaine. Elle est renforcée par le côté animal de l’homme ; et qui est plus forte chez ceux dont la moralité est au plus bas et très faible (voir inexistant) chez ceux d’entre nous dont la moralité a fait d’eux des serviteurs de l’humanité. Un leader égoïste par exemple mettra le pouvoir au service de ses ambitions égoïstes, au détriment des intérêts du peuple. De même, un décideur méchant mettra le pouvoir reçu au service de ses visées méchantes. Les tapis rouges et les titres d’honneur ne peuvent rien y changer. Par conséquent,  avec de tels leaders, la force de corruption du pouvoir se multiplie d’une façon si puissante que le pouvoir devient tout simplement un instrument d’injustice que ces décideurs vont se servir. Au bout du compte, ces décideurs vont retourner le pouvoir contre leur peuple, ou une partie du peuple. Divisions, haine, assassinats, massacres, emprisonnements, torture, etc., s’en suivront.

 

Donner le pouvoir à un citoyen égoïste et méchant pour en faire un décideur, c’est comme demander à une personne ivre ou à un fou de conduire un bus plein de passager. Assurément, il le percutera contre la montagne ou le précipitera dans la vallée. On peut essayer de compenser avec des ateliers de formation, des structures de contrôle et des mesures contraignantes, mais cela ne peut pas résoudre le problème, dans la plupart des cas. De telles choses sont utiles pour les décideurs qui ont le cœur mais qui n’ont pas la capacité ou les connaissances nécessaires pour bien faire le travail. Un problème de défaillance morale et / ou de mauvaise volonté ne se résout pas par la contrainte ou la formation. Il faut une rééducation pure et simple.

 

Ainsi donc, en décidant d’avoir des décideurs, nous nous exposons à un certain nombre de risques : celui d’avoir des décideurs dont les dispositions intérieures sont contraire au genre de travail que nous voulons qu’ils fassent, des leaders qui font partie du problème qu’ils sont supposés résoudre et qu’ils ne peuvent donc pas résoudre, des leaders dont la faiblesse morale les rend très vulnérables face à la force corruptrice du pouvoir ; et qui vont retourner le pouvoir de décision contre le peuple (ou une partie du peuple). C’est pourquoi il ne suffit pas de juste avoir un gouvernement, il faut s’assurer d’avoir le meilleur qu’on peut avoir.

 

Permettez-moi de tirer une leçon que je trouve trop négligé au Burundi. Au Burundi, nous avons donné trop d’importance à l’identité ethnique et au groupe politique. J’ai l’impression que, pour certains, le respect des quotas ethniques suffirait même si les 60% et les 40% étaient tous méchants, égoïstes, irresponsables et incapables. Nous avons une manière fanatique de choisir nos dirigeants sans nous soucier de ce qu’ils sont avant tout. La boussole morale ne joue souvent pas le rôle qu’elle devrait jouer dans l’identification des candidats qui méritent notre confiance. Et pour bénir le problème, nous avons intronisé la fameuse approche des listes bloquées. En fait, nous allons aux élections les yeux bandés et on nous assure que tout ira bien.  Par conséquent, des menteurs, des voleurs, des incapables et des criminels peuvent facilement accéder à n’importe quel poste de responsabilité au moment où les citoyens honnêtes, responsables et crédibles peuvent perdre les élections. Un peuple qui ne sait pas mettre les vrais leaders à leur place qui leur revient constitue le problème qui bloque son propre progrès. Il est temps que nous cessions de rester indifférents devant cette anomalie. Si nous ne nous engageons pas activement à aider notre peuple à se débarrasser de cette cécité, nous avons encore des périodes troubles devant nous. Dans l’article qui suivra, nous verrons comment éviter d’avoir des décideurs qui incarnent le mal qu’ils sont supposés combattre et comment corriger les erreurs d’évaluation commises lors des élections.