la politique, c'est la vie

 

A partir d’un très bon texte, on peut produire  un très mauvais film si on n’a pas de bons acteurs. Mais, si on a de bons acteurs, on peut faire un bon fils même à partir d’un texte d’une qualité moyenne. Dans toute œuvre, l’élément humain reste très déterminant. Cette vérité s’applique en politique plus qu’ailleurs. Des fois, on entend les gens justifier l’échec du développement par la pauvreté – l’état n’a pas assez de fonds. A y voir de près, cet argument ne peut pas tenir. En effet, il y a des pays qui sont partis de la pauvreté et qui sont devenus la référence du développement sans voler les richesses d’autres pays. D’autre part, la pauvreté des états est parfois la conséquence d’une gestion catastrophique du pouvoir. Par exemple, le favoritisme et la corruption dont perdre à l’état d’énormes  sommes d’argent s’ils sont systémiques. En d’autres termes, dans beaucoup de cas, les pays sont pauvres parce qu’ils sont mal gérés. Aussi, une telle déclaration constitue un aveu de l’échec. Un gouvernement sérieux doit pouvoir dire quand il compte solutionner les problèmes nationaux ; et comment. L’une des raisons pour lesquels les pays se choisissent des leaders, c’est exactement pour trouver les solutions à leurs problèmes. Mais, il n’est pas donné à tous les politiciens de résoudre les problèmes de leurs pays. L’échec et la réussite des pays dépendent principalement de leurs leaders. C’est cette assertion qui va nous occuper dans cet article.

 

Même si, dans la pratique ; l’égoïsme, l’ambition personnelle, l’avidité et la violence sont plus fréquents en politique que leurs contraires, la nature de la politique fait qu’elle ne peut bien fonctionner que si promotion est faite pour l’altruisme, la vision nationale, la frugalité et le pacifisme. De même que chaque science a ses exigences en termes de qualités intellectuelles de ceux qui la font ; chaque  domaine d’activités a aussi ses exigences en termes de compétences techniques et de valeurs morales. Un chauffeur qui ne contrôle pas ses appétits face à l’alcool est un danger public, un voleur à qui on confie la comptabilité d’une entreprise est une clé pour la faillite, et sans un minimum d’honnêteté, il est dangereux d’avoir un employé dans n’importe quel domaine. La politique est beaucoup plus exigeante parce qu’elle affecte la vie d’un peuple beaucoup plus directement, dans tous les domaines et pour longtemps. Ses conséquences peuvent être dramatiques, voire irréversibles.

 

La politique, c’est la vie tout court. Dans ce sens, tout ce qui est lié à la vie est de la politique. Le prix du loyer dépend de la politique (policy) de l’habitat. La qualité et l’accessibilité des soins de santé dépendent de la politique de la santé. La qualité de l’éducation dépend de la politique de l’éducation, la sécurité et l’insécurité dépendent de la politique sécuritaire, etc. Or, toutes ces politiques (policies) sont le fruit de la vision politique de ceux qui sont au pouvoir. Ces politiques touchent des choses qui concernent notre vie au quotidien. La politique de l’habitat affecte les questions de confort et d’hygiène – et donc de santé. La politique de l’éducation affecte l’accessibilité de l’emploi – et donc les questions de chômage, des salaires, des conditions de travail, etc. Que nous le voulions ou non, notre vie est politique. Seulement, nous ne devons pas tous « faire la politique » dans le sens de rechercher le pouvoir politique. Plutôt, nous devons tous nous intéresser à ce qui se passe en politique, aux politiciens et au choix des décideurs. En effet, ceux qui font la politique le font ne veulent rien d’autre que décider le genre de vie que nous allons vivre. C’est pourquoi il est imprudent de « laisser la politique aux politiciens ». La politique, c’est notre vie, ce n’est pas une propriété privée des politiciens. Il est sage de s’assurer que la destinée du pays se trouve entre les mains des meilleurs politiciens car, la qualité des décideurs détermine celle des décisions qui nous concernent tous – et donc celle de notre vie.  

 

Tous ceux qui font la politique ont une seule ambition : avoir le pouvoir de décision. Selon les expériences diverses dans ce domaine, ceci peut signifier l’une des deux choses pour les politiciens et les aspirants-politiciens : pouvoir mettre son potentiel au service du peuple ou mettre le pouvoir politique au service de ses intérêts personnels ou sectaires tout en faisant semblant de servir le peuple. Dans le premier cas, la réussite du politicien se mesure par le niveau de progrès de son peuple. Dans le second, plus le politicien gagne, plus le peuple perd. Les deux ne peuvent pas gagner en même temps car ils sont mutuellement exclusifs. Or, comme nous l’avons dit, les décisions que prennent les politiciens nous affectent directement ou indirectement, que nous le sachions ou non.  Parfois, ceux qui prennent ces décisions se protègent contre leurs effets nocifs, c’est le peuple qui en souffre le plus.

 

Il appartient, finalement, à ceux qui sont affectés par les décisions des décideurs de déterminer quel genre de décisions ils voudraient voir prises dans le pays. Ici, il sied de souligner encore une fois qu’il arrive que les décideurs prennent des décisions que tout le monde doit respecter – sauf eux. Par conséquent, le peuple a besoin de ne pas se fier aux paroles doucereuses, à la flatterie ou à la manipulation car, il est possible de faire monter les taxes du gros de la population tout en dispensant les dignitaires. Il y a des décisions et des décisions. Il est aussi possible de massacrer l’éducation tout en créant des écoles excellentes mais chères ; et donc inaccessibles pour le gros de la population, ce qui prépare des injustices économiques graves dans l’avenir et garantit une suprématie des enfants des dignitaires dans tous les domaines. Ceux qui courent le risque d’être victimes des décisions intentionnellement maladroites des décideurs doivent faire preuve de la plus grande vigilance pour s’assurer que les décisions qui se prennent concernant leur vie sont les meilleures parmi les différentes alternatives. Mais, parler de décisions, c’est parler de décideurs. Nous y reviendrons.

 

Pour savoir distinguer les bonnes décisions des mauvaises, il faut d’abord définir la finalité de ces décisions. L’un des gros problèmes des pays qui ne parviennent pas à se stabiliser et se développer, c’est le manque d’une vision partagée par la majorité, une vision qui définit ce que le peuple veut devenir. Pour ceux qui n’ont pas de destination, tout chemin est bon. Ceux qui ont une destination choisissent le chemin en conséquence. Quand vous n’avez pas répondu à la question « quoi ? », vous ne pouvez pas bien répondre à « comment ? » car le comment prend son sens après le pourquoi. Aucun peuple ne peut bien organiser sa vie sans avoir décidé ce qu’il veut devenir. Aucun peuple ne peut bien choisir ses dirigeants s’il ne sait pas encore ce qu’il veut. Sans vision, les élections sont juste une période pleine d’émotions, de démonstration de force, de menaces verbales et de chants de victoire. En effet, pour bien organiser sa vie, le peuple doit pouvoir avoir des décideurs qui sont le plus compatibles avec cette vision de l’avenir.  C’est par rapport à la vision du futur que le peuple peut distinguer les bons politiciens des médiocres. Les bons sont ceux qui font preuve de plus de capacité de changer cette vision en réalité, les médiocres sont ceux qui peuvent en parler sans pouvoir le faire.   

 

La vision du peuple ne peut être bonne que si elle se fonde sur les besoins inhérents à la nature de l’homme. Pour être heureux, chaque homme a besoin de vivre, de satisfaire les besoins qui lui permettent de garder une vie saine (alimentation, habitat décent, conditions de travail, accessibilité des soins de sante de bonne qualité, etc.), de développer son potentiel intellectuel (éducation de bonne qualité), de pouvoir vivre sa vie sans entraves restrictifs (droits, liberté, justice, etc.) et de pouvoir contribuer à la vie de son peuple pour laisser un héritage d’utilité. Les bons politiciens doivent donc avoir une vision politique qui incarne ces principes fondamentaux de la nature et de l’épanouissement humain. Ils doivent ensuite pouvoir organiser le pays quitte à ce que toutes ces choses soient garanties au plus grand nombre de citoyens. Pour cela, ils doivent canaliser les ressources disponibles (l’argent, la compétence, le temps, l’énergie du peuple, etc.) vers la réalisation de ces idéaux. Pour pouvoir le faire, ils doivent preuve d’un amour de l’autre et d’un esprit de service qui sont plus forts que l’amour des biens matériels et le prestige qu’offre le pouvoir. Ils doivent aussi mettre les meilleurs citoyens dans des positions stratégiques, indépendamment de leurs arrière-plans politiques, ethniques, etc. Pour le faire, ils doivent sincèrement croire que l’intérêt général prime sur tous les autres intérêts, ce qui est une autre forme de l’amour du peuple plus fort que l’amour des groupes (ethniques ou politiques).

 

La nature de l’action politique est très exigeante. Un menteur peut être un bon mécanicien même s’il décevra ses clients. Au moins, les pertes seront moins lourdes que s’il décide la destinée de tout un peuple. Un adorateur de Mammon (le dieu des richesses) fera des affaires empreintes de tricherie a chaque transaction, mais il est mille fois plus dangereux quand il décide ce que tout un peuple devient. Ceci est d’autant plus important que la politique peut même changer le fusil protecteur en fusil massacreur du peuple. La sensibilité de l’action politique et son incidence sur la vie du peuple appelle pour la plus grande rigueur dans le choix de ceux et celles qui décident de notre sort. Pour un peuple, prendre ces choses à la légère, c’est commettre un suicide collectif.

 

A mon humble avis, les critères moraux (les valeurs) et la compétence technique sont incontournables en politique. D’une part, il est suicidaire de se laisser commander par des diables intelligents, mais il n’est pas très bien non plus de vivre sous les ordres d’anges stupides. Seulement, il y a toujours le moindre mal – et le deuxième en est un. Mais, on n’a pas besoin de se contenter du moindre mal. Dans ma ferme conviction, je crois que chaque peuple a des hommes et des femmes qui ont le cœur, la tête et les mains - qui ont des valeurs exigées par une bonne politique, qui sont assez intelligents pour relever les defis de leurs peuples et qui sont assez agiles (ou trouver des gens agiles) pour convertir les visions en réalité. Le pouvoir sans règles morales pour le gérer humainement, c’est une arme meurtrière dressée contre le peuple.  Des leaders de bonne foi mais qui n’ont pas la capacité de bien organiser le pays, c’est une perte du temps pour le peuple. La rigueur qu’un peuple met dans  le choix de ses leaders détermine ce que sa vie sera. Ce n’est donc pas une mince affaire.

 

Malheureusement, les hommes et les femmes qui ont le cœur (la compassion, l’amour de l’autre, l’esprit de service altruiste, etc.) ont tendance à se distancer de la politique. Et quand ils s’en approchent, c’est pour rejoindre un train en marche – et donc sans le pouvoir de décider la direction que prend le train. Le pouvoir politique est associé avec la richesse et le pouvoir sur les autres simplement parce que souvent, ceux qui se débattent pour l’avoir sont les moins capables de bien le gérer. Il y a des hommes qui ne peuvent pas résister à la tentation d’exiger les faveurs sexuelles aux candidates à l’emploi quand ils ont le pouvoir de recruter. Il y a des gens qui ne peuvent pas ne pas se venger contre ceux qui leur ont fait du mal quand ils ont le pouvoir de le faire. Il y a des hommes et des femmes qui ont du mal à ne pas voler ou détourner les fonds publics s’ils ont le pouvoir de le faire. En bref, il y a des hommes et des femmes qui n’ont pas suffisamment de force morale pour ne pas violer la loi s’ils ont le pouvoir entre leurs mains. Vous comprenez que je parle, ici, de la dimension morale d’un bon leader et non de la compétence. Confier le pouvoir à de telles personnes, c’est commettre une grave erreur stratégique et compromettre les aspirations du peuple. Mais, d’autre part, c’est souvent ce genre de personnes qui fournissent le plus d’efforts et consentent le p lus de sacrifices pour avoir le pouvoir.

 

Mais, soulignons-le, tous les hommes et toutes les femmes ne sont pas de cette médiocre trempe. Il y a des hommes qui peuvent rester fidèles à leurs épouses même quand ils sont confrontés à des pressions et des tentations fortes ; et qui peuvent donc recruter objectivement sans se rabaisser au niveau de l’immoralité sexuelle. Il y a des décideurs qui peuvent bien gérer tous les fonds qui leur sont confiés sans voler un seul franc. Il y a des hommes et des femmes qui peuvent pardonner à leurs ennemis et ne pas se servir du pouvoir pour se venger. Ce qui est curieux, c’est que même si chaque peuple a de tels hommes et femmes. Malheureusement, ils ne sont pas souvent engagés agressivement pour avoir le pouvoir. Quand ils le font, c’est pour occuper des positions subalternes.

 

Ainsi donc, la destinée d’un peuple dépend de deux facteurs – la teneur morale de ceux qui font la politique et la qualité morale de ceux qui la fuient. Ceux qui croient que la politique est naturellement mauvaise sont généralement de bonnes personnes. Leur aveu les pousse à abandonner la politique à des personnes moins bonnes qu’elles. Par conséquent, le pouvoir de décision risque fort de se retrouver entre les mains les moins capables. Par implication, les décisions qui se prennent sont aussi moins bonnes que celles que les bonnes personnes auraient pu prendre. Enfin, la qualité de la vie du peuple est moins bonne que celle qu’elle aurait pu être. C’est une simple question de cause à effet.

 

Aujourd’hui, les conflits sanglants, la corruption, la pauvreté, les épidémies et d’autres maux font rage en Afrique. Mais, l’Afrique peut être la référence du développement en 30 ans – elle a ce potentiel. La différence entre cette possibilité et ce que l’Afrique sera en pratique réside dans la qualité des leaders qui l’y conduiront. Quelqu’un a dit que seulement le meilleur est suffisamment bon pour l’Afrique. Mais, le meilleur n’est possible qu’avec des leaders d’un calibre supérieur. Nous avons la possibilité de maximiser ce potentiel – à condition que les meilleurs fils et filles de l’Afrique parviennent à nous arroser des meilleures décisions possibles et pendant suffisamment longtemps. Ce que je dis pour l’Afrique s’applique sur tous les pays Africains. Prochainement, nous parlons des difficultés liées à l’implication des leaders a haute teneur morale dans des contexte de la culture d’une politique immorale.