LA STUPIDITE DE L’EXTREMISME ETHNIQUE

 

Quand j’ai vu le zèle avec lequel certains de mes compatriotes défendant l’extrémisme ethnique et quand j’ai pris conscience du nombre énorme de Burundais qui sont morts a cause de leur appartenance ethnique, je me suis dit que le sujet devait être très sérieux. Il se trouve que dans le cœur de chaque être humain se trouve une dose de compassion et de solidarité avec la race humaine. Ainsi, quand un homme ouvre son cœur à la haine contre un voisin qui ne lui a jamais fait du mal personnellement, qu’il l’expose à qui veut la voir sans l’ombre de la honte et qu’il la défend avec la véhémence d’un avocat qui défend un condamné à mort, la chose doit être très importante, au moins pour lui. Mais quand j’ai regardé de près, j’ai trouvé un mensonge cru, habilement intégré dans la perception de la vie de notre société ; à tel enseigne qu’elle éclipse le bon sens et suscite un torrent de fanatisme qui envahit le paysage de l’ubuntu et le remplit de la boue de la haine et de la violence. L’ethnisme au Burundi est une stupidité pure et simple pour deux raisons principales : historiques et  factuelles.

 

L’histoire du Burundi a été confuse avec la mythologie. Il est vrai que le Burundi précolonial ne connaissait pas l’écriture et que les événements historiques distants s’étaient dissolus dans la tradition orale – ce qui peut poser un problème d’objectivité historique pour les plus cartésiens. Cependant, on sait que c’est comme ça que l’histoire a été écrite même ailleurs. Même certains écrits bibliques ont été recueillis à partie des traditions orales. Si Dieu donne l’importance à la transmission orale de l’histoire, je ne vois pas pourquoi nous jetterions la nôtre à la poubelle ; d’autant plus que même les écrits historiques modernes sont de temps en temps victimes des manipulations des puissants et peuvent profondément modifier la verite objective pour protéger leurs intérêts.

 

Mais, le problème n’est pas là. Le vrai problème nous est venu d’une mythologie fabriquée par des ethnologues et missionnaires Blancs qui préféraient monter de toutes pièces une histoire imaginée plutôt que de faire face aux réalités concrètes. Au départ, ils avaient lu et cru que les Africains n’avaient pas de capacité de s’organiser politiquement ; ce qui justifiait la colonisation et la démarcation des frontières des ‘nouveaux’ états à des milliers de kilomètres de ces territoires. Puisque les pauvres ‘sauvages’ n’avaient pas d’états, on pouvait se permettre de les caser dans de nouveaux états artificiellement décidés sur papier. Les histories nous disent que l’organisation politique plutôt stable du royaume du Burundi et de celui du Rwanda fut un choc pour eux car elle démantelait la thèse qui justifiait leur présence dans la région des Grands Lacs d’Afrique. Plutôt que de s’incliner devant la vérité, ils ont choisi d’inventer un mythe : le fameux mythe hamitique.

 

Brièvement, le mythe retrace l’origine des Batutsi quelque part en Asie et les fait descendre par l’Afrique du Nord-est, jusque sur les collines du Rwanda et du Burundi. C’est finalement eux, continue le mythe, ces étrangers de l’Afrique et cousins des Blancs, les architectes de l’organisation politique que le colonisateur a trouvée ; ce qui laisse entendre qu’ils sont venus en conquérants. Par conséquent, il fallait qu’ils gardent l’administration puisque les Bahutu n’étaient pas capables de gouverner, selon ce mythe. L’histoire est pleine de migrations, cela est évident. Ailleurs, les mouvements migratoires de masse sont toujours soutenus par des preuves linguistiques, des siècles après qu’ils ont eu lieu ; ce qui n’est pas le cas pour le Burundi. Ceux qui ont fait l’etude des groupes linguistiques de l’Afrique savent que plus on monte vers le Nord-est de l’Afrique, plus l’influence des langues des groupes linguistiques du Moyen Orient se fait sentir au niveau des phonèmes (sons) et des morphèmes (mots) ; mais rien de tout cela n’existe dans notre langue. Au contraire (et avec raison), c’est dans le Kiswahili qu’on retrouve des phonèmes et des morphèmes qui témoignent des contacts commerciaux entre la côte orientale de l’Afrique et le monde Arabe. Cette fabrication d’une histoire qui n’a existé que dans les têtes des ethnologues à court d’arguments face a un fait qui défiait leurs présuppositions a été unanimement rejetée par tous les historiens qui se sont penchés sur cette question.

 

Si la chose a été montée de toutes pièces, elle n’a pas été moins dangereuse, au point de diviser un peuple en deux groupes farouchement opposés pendant des décennies. Généralement, la vérité n’a pas besoin de béquilles pour se déplacer ; mais le mensonge en a besoin. Et quand vous donnez assez d’appui au mensonge, il peut rattraper la vérité et la dépasser pendant un temps, surtout quand ceux qui défendent la vérité ne sont pas aussi téméraires que les adeptes du mensonge. Dans sa fougue aveugle, Adolphe Hitler disait que si vous prenez un mensonge et que vous le répétez souvent, les gens finiront par le croire. Le mythe a été appuyé d’une forte manière si forte et subtile qu’il a fini par réinventer les identités et redéfinir les rapports des membres du peuple Burundais.

 

D’abord, on a redéfini l’identité du Murundi en la centrant sur l’ethnie (et non sur le clan comme cela était le cas avant) ; tout en ajoutant des critères morphologiques et moraux (que les historiens qualifient de caricaturaux) pour susciter une  nouvelle prise de conscience empreinte soit d’arrogance ou de manque d’estime de soi selon les cas. Ensuite, on s’en est servi pour pratiquer la discrimination politique dans l’administration coutumière. La nouvelle identité pouvait conduire à l’acquisition ou à la perte d’un poste dans l’administration – avec les fameuses réformes administratives des années 1930. Ensuite, le mythe a été utilisé pour déterminer le droit d’accès à l’école, pendant un temps. Or, l’accès à l’école signifiait l’accès à l’emploi dans un proche avenir. La discrimination dans l’éducation était une bonne manière de préparer des injustices économiques. De même, la discrimination politique avait des répercutions directes sur les droits économiques. Enfin, le mythe a conduit à l’inscription de la nouvelle identité pour la forcer aux tréfonds de chaque Burundais. Ici se trouve un paradoxe. Dans les pays ou les groupes ethniques ou tribaux existent réellement, on n’a pas besoin de les inscrire sur une carte d’identité car le nom d’une personne et la langue qu’il parle suffisent pour déterminer son ethnie. Si cela devait s’écrire, c’est que ce n’était pas réel.

 

 La combinaison de ces quatre facteurs a contribué à rendre très réelle quelque chose qu’aucun Burundais n’aurait pris au sérieux une génération avant. En outre, le mythe a produit un cocktail explosif, une bombe à retardement qui explosera quelques décennies plus tard. La force de cette acrobatie historique et ethnographique réside dans son double effet. D’une part, elle flattait l’ego de certains batutsi et avait le potentiel de créer en eux un complexe de supériorité. Chacun voudrait être supérieur aux autres, et dans notre monde égoïste, on ne peut que sauter sur une supériorité qui est offert sur un plat. D’autre part, elle imposait une oppression mentale et politique aux bahutu ; ce qui alimentait des sentiments de frustration et de mécontentement. Naturellement, un complexe d’infériorité a été créé et / ou renforcé. Or, le complexe de supériorité et le complexe d’infériorité sont des manifestations d’une personnalité déséquilibrée. Avoir un trop grand estime de soi ou une trop petite estime de soi sont toutes des anomalies. Une société psychologiquement déséquilibrée ne pouvait que vivre ce que nous connaissons de l’histoire !

 

Historiquement, il est reconnu que les termes « hutu » et « tutsi » existaient avant la venue des Occidentaux. Seulement, la signification qui leur était attachée était différente et ne créait pas le genre d’hostilité qui a marqué les deux groupes, surtout après l’indépendance. Alors que les ethnologues leur ont donné une signification morphologique (au début, ils parlaient de races) et moraux, avec des implications politiques ; ce qui a fait identités ‘hutu’ et ‘tutsi’ des identités biologiques et figées, les Burundais d’avant la colonisation les percevaient comme des catégories socioprofessionnelles ; et donc aux frontières perméables. Par conséquent, il n’y avait pas d’animosité ethnique ; et les premiers massacres interethniques se sont déroulés après l’indépendance. Voila pourquoi l’extrémisme ethnique au Burundi est le fruit d’une erreur historique.

 

Il y a aussi des raisons humaines qui prouvent la stupidité de l’ethnisme. Une théorie se mesure par ses effets dans la vie courante. Si nous appliquons ceci sur l’ethnisme au Burundi, nous trouvons des résultats dramatiques. Déjà, en 1930, le mythe hamite a conduit à la destitution des chefs et sous-chefs hutu, non pas parce qu’ils étaient incompétents, mais parce qu’ils étaient hutu. Toute privation d’un acquit sans une raison objective est une injustice. De même, la discrimination dans les écoles ne se fondait sur aucun fait objectivement prouvé ; c’était de l’injustice. Vers la fin des années 50, le paysage politique Burundais a vu la naissance des partis politiques locaux. Curieusement (et logiquement si on s’en tient aux conséquences de l’ethnisation de la vie politique du Burundi), certains des slogans faisaient entendre qu’il fallait libérer les bahutu de l’oppression tutsi. Après quelques décennies d’application du fameux mythe, on avait une classe politique divisée. N’eu-été la perspicacité du Prince Rwagasore, le problème « ethnique » aurait explosé un peu plus tôt.

 

Après l’indépendance, les extrémismes ethniques ont pris progressivement le dessus en politique ; et leurs fruits n’ont pas tardé à se manifester : la méfiance, l’exclusion, la haine, la révolte, la répression ; et ainsi de suite. Les politiciens sont devenus des chefs tribaux au lieu d’être des leaders nationaux. Par conséquent, ceux que certains célèbrent comme héros, d’autres se souviennent d’eux comme des criminels. Ici, je tombe d’accord totalement avec ceux qui croient que la distorsion identitaire introduite du temps de la colonisation était une tactique coloniale qui visait à diviser le peuple Burundais pour régner sur lui plus facilement. Seulement, ce qui est inquiétant, c’est de voir comment les Burundais ont pris au sérieux un mensonge qui n’avait qu’un objectif : les diviser. Je trouve stupide de s’accrocher sur quelque chose qui n’a fait que remplis le pays de méfiance, de haine et de violence.

 

L’histoire a été faite, elle est peu belle, mais c’est notre histoire. Des milliers de batutsi ont péri simplement parce qu’ils étaient identifiés comme tels. De même, de nombreux bahutu sont morts parce qu’ils étaient perçus comme des bahutu. Parallèlement, des batwa et des baganwa ont été identifié à l’un ou l’autre de ces groupes et ont aussi eu leur lot de malheurs. Toute une génération s’est perdue dans le brouillard de l’ethnisme et nous a tous fait descendre dans la haine et les massacres interethniques. Aujourd’hui, force et de constater qu’il y a toujours des Burundais qui sont porteurs du virus de l’extrémisme ethnique ; qui veulent continuer la politique divisionniste qui nous a fait souffrir pendant de si longues années. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous savons où ils vont nous conduire si nous les laissons faire. Pour cela, une action radicale positive est plus que nécessaire aujourd’hui ; et elle vise principalement le leadership politique. Car, quelles que soient nos origines et nos différences, le Burundi nous appartient tous au même titre ; et chacun a le droit d’y vivre tranquillement, protégé par les pouvoirs publics comme tout autre citoyen.  

 

Premièrement, nous avons besoin de leaders qui reconnaissent que les erreurs du passé ne nous donnent pas le droit de haïr qui que ce soit aujourd’hui. A mon sens, le peuple Burundais semble être plus évolué que certains de ses dirigeants sur ce point. Au moment où certaines des communautés qui se sont sérieusement fait du mal en 1993 se sont réconciliées, c’est aberrant d’entendre des leaders politiques qui veulent exploiter la corde ethnique et diviser le peuple encore une fois. Avec les blessures que des milliers de Burundais portent en eux, ce jeux est très dangereux et peut facilement faire revenir le passé. Ceux qui ne peuvent pas aider le peuple à vivre uni, guéri des blessures du passé sont venus trop tard et ne devraient pas présider aux destinées de notre peuple.  

 

Leur dangerosité réside que le fait qu’ils portent en eux le virus de l’ethnisme et que s’ils se servent des positions d’influence, ils vont l’inoculer dans les veines des jeunes générations et ainsi, hypothéquer l’unité du peuple Burundais encore une fois. En fait, en jouant la victime, ils perpétuent l’œuvre de « diviser pour régner » commencé du temps de la colonisation. Tout en rejetant la colonisation, ils en continuent la politique. Seulement, ils ne comprennent pas qu’être victime n’est pas une raison pour faire d’autres victimes. Ils sont pris dans le tourbillon de la haine et ne peuvent pas aider le peuple à s’en débarrasser. Ils sont victimes de la haine ethnique plus psychologiquement que physiquement et ont besoin d’en être libérés. Je les vois comme un homme qui veut tirer un autre de la boue alors que lui aussi a les deux pieds dans la boue. Il faut un homme avec les pieds sur la terre ferme pour faire ce travail. La meilleure manière de les libérer de ce traumatisme et de cette prison psychologique, c’est de les faire vivre dans un Burundi uni. Les faits finiront par éroder leurs mémoires de méfiance et de haine.

 

Je crois que l’un des points d’évaluation des leaders politiques est leur capacité à avoir tout le peuple en vue et non seulement leurs groupes ethniques. Les leaders qui défendent les intérêts d’un groupe ethnique ne méritent pas de se voir confier des responsabilités nationales car ils n’ont pas le calibre requis. Défendre les intérêts d’un groupe ethnique est une affaire des chefs tribaux. Les hommes et les femmes d’état voient plus grand que leurs groupes. Nous avons besoin des leaders qui ont à cœur les intérêts de tout le peuple ; qui aiment et qui servent tous les Burundais de la même manière ; qui inspirent confiance à tout le monde. Ce sont eux qui peuvent nous conduire dans un processus de guérison intérieure.

 

Le peuple Burundais a soif d’un discours rassembleur ; un discours qui donne la place à chaque citoyen. Mais comme les discours peuvent s’imiter et que les bouches peuvent dire ce que le cœur ne croit pas, le peuple a surtout besoin de leaders qui font ce qu’ils disent, qui créent des conditions qui permettent à tous les Burundais de rêver et de réaliser leurs rêves. Si le pays vit seulement dix ans sous la direction de tels leaders, il y a beaucoup de chances que l’ethnisme sera définitivement dissipé de notre histoire. L’histoire avance, et même si nous avons fait des reculs inquiétant en 2015, les leçons que nous sommes en train d’apprendre nous permettrons de faire des avancées spectaculaires dans l’avenir.Déjà, une génération qui dédaigne l’extrémisme ethnique est en train de voir le jour et de se consolider. Si les ainées ne font pas bien le travail d’unification de notre peuple, cette génération le fera ! Que Dieu protège le peuple Burundais